Milkman – Anna Burns

Milkman, 2018. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jakuta Alikavazovic. Éditions Joëlle Losfeld, février 2021 ; 352 p.

Mon avis (Rentrée hiver 2021, 6) :

Bon allez, j’annonce directement la couleur : ce roman m’a éblouie. L’évidence du coup de coeur m’a frappée dès le début de lecture. L’impression que des vannes venaient brusquement de s’ouvrir, un fourmillement, une jubilation. Élan, enthousiasme, admiration. Le besoin constant d’y revenir, l’envie de noter des pages entières, de relire certains passages pour comprendre saperlipopette mais comment réussit-elle à en dire autant ?! L’impression sidérante d’avoir été téléportée, à une autre époque, dans une autre vie. Un récit passionnant qui offre autant de contenu que d’émotion. Et quel humour !

Milkman était sur mes étagères depuis quelques semaines et j’attendais le bon moment pour m’y plonger, pensant que la prose serait ardue et l’histoire pas forcément très attachante. En fait, Milkman, c’est tout le contraire. J’ai eu envie de le commencer en lisant la chronique de Sonia (à découvrir sur son blog Books, moods and more, ici un grand merci à elle). Bien sûr, en bonne brestoise habituée à un océan à seize degrés au mois d’août, avant de plonger j’y ai trempé un orteil et demi – histoire d’être sûre de ne pas y laisser des plumes… Verdict : au bout de même pas deux pages, je faisais le sous-marin en éclaboussant partout, transformée d’allégresse en chien fou.

Certes, Milkman est un roman singulier, et le flux de conscience de la narratrice impose des pauses régulières pour reprendre son souffle. L’action est lente, mais l’ivresse – et souvent les émotions –, intense(s). Pendant cette lecture, j’ai vécu une immersion comme jamais auparavant dans l’époque des Troubles en Irlande du Nord.

Dans ce roman, personne n’est nommé, aucun lieu, aucun pays. C’est « peut-être-petit-ami », « troisième beau-frère », « première soeur »… Il y a les gens « de l’autre côté de la route », ceux « de l’autre côté de l’eau » et « de l’autre côté de la frontière ». Honnêtement, je pensais ne pas accrocher à cette absence de noms, ou qu’au mieux cela alourdirait considérablement ma lecture ; et bien pas du tout. On se fait très bien à ces noms génériques pour la famille, les amis, les voisins, les Protestants, les Britanniques, ceux de la République d’Irlande, et au contraire, tout prend beaucoup plus de corps – et de vision –, dans cette distanciation anonyme.

« Tous les jours de la semaine, qu’il pleuve ou qu’il vente, sous les balles ou sous les bombes, en période d’accalmie ou en pleines émeutes, je préférais rentrer à pied en lisant mon tout dernier bouquin. Un livre du dix-neuvième siècle, à tous les coups, car je n’aimais pas ceux du vingtième, comme je n’aimais pas ce siècle. »

Milkman, c’est le monologue intérieur d’une jeune femme pendant une guerre civile qui ne dit pas son nom. Soeur du milieu d’une fratrie (très) nombreuse, elle aime lire en marchant et ne pas se faire remarquer, mais devient brusquement la cible des commérages de toute une communauté, lorsqu’un laitier qui n’en est pas un s’intéresse à elle – plus âgé, marié, haut placé chez les paramilitaires renonçants-à-l’État : la rumeur publique leur prête derechef une liaison. Elle nous emporte dans sa vie, au fil de l’eau, de fil en aiguille, la vie de ceux qui « tentent de vivre en civils des vies aussi ordinaires que les problèmes politiques, ici, le permettaient ». Elle raconte et explique, s’interroge et digresse, essaye de comprendre mais voudrait aussi ne rien savoir sur cette réalité de la vie de tous les jours, dans laquelle tout devient politique, même gagner à une loterie le carburateur d’une voiture dont on est raide dingue, avoir un chien ou regarder un coucher de soleil. La rumeur et les commérages s’emparent de tout et le plus souvent, de rien, pour en faire une montagne, voire un piège. Elle raconte comment les vies sont broyées par l’époque et ses continuelles et aliénantes violences militaires et sociales – et on plonge avec elle.

« C’est que je ne parlais de rien à personne – en partie parce que je n’avais pas l’habitude de confier quoi que ce soit à qui que ce soit, en partie parce que je n’aurais pas su comment ni quoi dire, et en partie aussi parce que je n’étais pas encore sûre qu’il y ait quoi que ce soit de précis à raconter. »

Il y a du génie dans la plume d’Anna Burns, fluide, rythmée et parfaitement maîtrisée. Elle met en scène tout un monde, une galerie de personnages pittoresques, et l’ensemble est à sa place en perpétuel mouvement, chaque digression apparente servant un but précis. Elle va du général au particulier, de son histoire à l’Histoire, du district à la ville, de l’individu à la société, puis elle nous recentre sur le roman présent par une anecdote, un lieu, une rencontre, avant de recommencer plus loin, plus tard, son assaut d’un horizon plus vaste. L’ensemble est passionnant, souvent implacable et glaçant, mais toujours l’auteure, en allant de plus en plus loin dans la réflexion, distille avec habilité humour, auto-dérision et pincées de légèreté, ce qui rend ce roman à l’équilibre impeccable purement addictif. La traduction admirable de Jakuta Alikavazovic est aussi à saluer.

« Attends un peu, j’ai fait. Tu veux dire que lui peut se balader avec du Semtex mais que moi je ne peux pas lire Jane Eyre en public ? »

A mesure que j’avançais dans ma lecture, j’ai également ressenti avec intensité la portée universelle de Milkman. La distanciation anonyme met en lumière les mécanismes à l’oeuvre dans la rumeur publique, la manipulation, les pressions sociales, et permet de percevoir avec une grande acuité comment une situation politique donnée peut déboucher très vite sur un système totalitaire verrouillé à tous les niveaux de la société. Comme Orwell racontait Winston Smith en 1984, la novlangue et le double-penser, Anna Burns nous laisse ici entendre la voix de Sœur du milieu, « de ce côté-ci de la route ». Une voix unique, splendide d’intelligence et d’émotion, de profondeur et d’humour. Et nous ? Où en sommes-nous ?

Milkman est un roman singulier, un pur chef d’oeuvre à la portée universelle. Ne passez pas à côté, il est à découvrir absolument !

« C’était, sous les traumatismes, sous l’obscurité, une normalité qui essayait d’advenir. »

  17 comments for “Milkman – Anna Burns

  1. 11 mai 2021 à 18 h 32 min

    « Une immersion comme jamais auparavant dans l’époque des Troubles en Irlande du Nord »?! Quand je pense à nos discussions sur « Ne dis rien », tu ne me laisses pas le choix. Il va falloir que je le lise!

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    • 11 mai 2021 à 18 h 38 min

      Oui !!!!!! Il faut absolument que tu le lises !!! L’anonymisation ici rejoint complètement le Ne dis rien de Patrick Radden Keefe, cette paranoïa généralisée. Milkman en est le parfait pendant romanesque. Je suis tellement enthousiaste que je fais quasi des bonds partout ! Hahaha.

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      • 11 mai 2021 à 18 h 42 min

        Je visualise parfaitement tes bonds 😁 Tu m’as convaincue, je te fais entièrement confiance. Si c’est un parfait complément à « Ne dis rien », je risque de très vite venir faire des bonds avec toi!

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      • 12 mai 2021 à 13 h 51 min

        Merci Fabienne 😘 Il ne peut que te plaire, c’est un bijou, et il est tellement raccord avec notre thématique d’Irlande du nord ! Ca va en faire, du pipelettage ! 💪😊

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  2. 11 mai 2021 à 18 h 40 min

    Oh la la ma pal déborde…mais ta chronique donne tellement envie 🙂

    Aimé par 2 personnes

    • 12 mai 2021 à 14 h 29 min

      Ravie de t’avoir donné envie de le découvrir 🤗 Comme le dit Eve, une bonne inondation de pal, c’est de saison 🙃😂

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  3. 12 mai 2021 à 3 h 46 min

    Moi aussi, je te fais entièrement confiance! Quel billet passionné et passionnant. Et les mots d’Anna Burns m’interpellent. Quelle voix! J’ai envie, moi aussi, d’être téléporté et de faire le sous-marin en éclaboussant partout! Il me le faut!

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    • 12 mai 2021 à 13 h 46 min

      Oh, merci 😊 Je suis certaine qu’il t’enchantera toi aussi ! On fera des concours d’éclaboussures, héhéhé

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  4. 12 mai 2021 à 8 h 55 min

    Quel billet ! De quoi donner envie de se précipiter… mais il y a un mais, j’ai du mal avec ce genre de langue, il faudra donc que j’attende la bibliothèque ou le poche. 😉

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    • 12 mai 2021 à 13 h 43 min

      Merci 😊 « Ce genre de langue », le monologue, le flux de conscience ? A l’occasion, si tu le croises en librairie, lis les trois ou quatre premières pages, tu verras, il est à part, même pour ça 😊 Honnêtement, en l’ayant terminé, quand j’y repense, je n’ai pas l’impression d’avoir lu un monologue. Tu sais, un peu comme quand tu vas voir un film en VO et que tu ressors de la salle persuadé d’avoir vu un film en français.
      J’espère que tu le liras en tous cas, il mérite le voyage ❤

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  5. 12 mai 2021 à 13 h 42 min

    je le note aussi, je l’ai vu passé plusieurs fois sur les blogs entre autres…
    Ma PAL va encore plus débordé, mais la situation étant critique, on n’est plus à une inondation près 🙂

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  6. 13 mai 2021 à 5 h 40 min

    Je le note Hélène..
    Ta façon d’en parler est si convaincante et si plaisante.
    Un bonheur de lecture ne se refuse pas. 🤩😘🙏

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  7. 14 mai 2021 à 20 h 49 min

    Milkman de Anna Burns va être ajouté de suite à ma PAL Babelio parce que ton avis est beau, enthousiaste et que je trouve la couverture absolument superbe🤩. Il doit être profondément original ! Merci Hélène, excellent weekend, bises bretonnes 😊

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  8. 12 juin 2021 à 7 h 48 min

    Ouah ! Comment résister à un tel billet ?

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