Nouvelles découvertes irlandaises #30 : novembre 2019

Le mois de novembre a disparu sans que j’aie eu le temps de rédiger ce billet ! Damned. Mais qu’à cela ne tienne, les voici : trois grands formats et un poche.

Septembre 2018

Cent jours pour être heureux – Eva Woods (Le cherche-midi, le  20 sept 2018)

Octobre 2019

Le gardien des tempêtes, tome 1 – Catherine Doyle (Bayard jeunesse, le 9 octobre 2019)

Novembre 2019

Grand formatUne rivière dans les arbres – Jacqueline O’Mahony (Les Escales, le 9 novembre)
PocheLe baron hanté – Sheridan Le Fanu (10-18, le 7 novembre)

*

Cent jours pour être heureux d’Eva Woods (Traduit par Tania Capron)

« Lorsque deux jeunes femmes que tout oppose se rencontrent, le destin pourrait bien basculer. Annie mène une existence vide de sens et de joie depuis qu’un drame a brisé sa vie deux ans plus tôt. Polly est condamnée, il lui reste trois mois à vivre. Mais Polly, aussi rayonnante et excentrique qu’Annie est terne et renfermée, a décidé de relever le défi des « cent jours pour être heureux ». Elle entraîne sa nouvelle amie dans cette aventure : trouver chaque jour une source de joie, un petit bonheur. Réenchanter le quotidien pour retrouver le goût de vivre et la force d’accepter l’inéluctable.
Autour d’elles, une galerie de personnages hauts en couleur devront suivre la fantasque Polly et ses idées farfelues… jusqu’à son ultime pied de nez à la mort et au désespoir.

À l’encontre des clichés, 100 jours pour être heureux livre un véritable hymne à la vie sans jamais tomber dans la mièvrerie de la pensée positive. Avec beaucoup d’intelligence et d’impertinence, l’auteur nous entraîne dans la course folle de Polly à la poursuite du bonheur. Passant du fou rire aux larmes, le lecteur traverse à vive allure la palette des émotions de ces deux héroïnes : on se révolte, on se résigne, on hésite, on plonge… Mais on vit, coûte que coûte ! »

L’auteure : Eva Woods est le nom de plume de Claire McGowan. Née à Newry, en Irlande du Nord, elle est diplômée de l’Université d’Oxford et enseigne l’écriture. Elle signe ses romans policiers de son vrai nom (The Fall, 2012) et ses romances, dont Cent jours pour être heureux (Something Like Happy, 2017), de son nom de plume.
Son site internet

Le Gardien des tempêtes, tome 1 de Catherine Doyle (Traduit par Sidonie Van Den Dries)

Sublime couverture pour ce fantastique roman jeunesse (au propre comme au figuré) ayant pour cadre l’île d’Arranmore, dans le Donegal. J’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec l’auteure jeudi dernier… Très bientôt ma chronique sur le blog !

« Chaque génération, un Gardien des tempêtes est choisi par l’île d’Arranmore. Son devoir est de protéger à tout prix la puissante magie de l’île, car elle est le dernier rempart contre les forces obscures qui menacent le monde.
Qui sera le prochain élu ?

Fionn Boyle aurait préféré rester à Dublin plutôt que de passer ses vacances avec son agaçante grande sœur chez leur énigmatique grand-père, Malachy. Pourtant, à peine le garçon de onze a-t-il débarqué sur l’île d’Arranmore que d’étranges incidents s’enchaînent… Il découvre bientôt que l’endroit est magique et que son grand-père est le Gardien des Tempêtes. Mais le temps est venu pour le vieil homme de passer le relais, et l’île est sur le point de choisir un nouveau Gardien. Alors que la lutte pour devenir l’élu s’engage, les profondeurs d’Arranmore s’agitent. Attendant son heure depuis des siècles, une présence maléfique prête à tout pour raviver les feux d’une guerre ancestrale a été réveillée par l’arrivée de Fionn… »

L’auteure : Catherine Doyle a grandi à proximité de l’océan Atlantique, à l’ouest de l’Irlande. Bercée par les grands mythes et contes irlandais, elle s’est promis très jeune d’écrire un jour ses propres légendes. Après avoir étudié la psychologie et l’édition, elle s’est enfin lancée. Sa première série publiée en France, « Le Gardien des Tempêtes », a été inspirée par la véritable île d’Arranmore où on grandit ses grands-parents, et par les aventures de ses nombreux ancêtres marins. Catherine vit aujourd’hui à Galway, et passe beaucoup de temps à Londres ou aux États-Unis.

Une rivière dans les arbres de Jacqueline O’Mahony (Traduit par Julie Groleau)

Repéré chez Sophie

« Irlande, 1919. Le pays se trouve tiraillé entre les colons britanniques et les indépendantistes. Hannah O’Donovan et sa famille cachent des résistants, au risque d’être découverts par les factions armées du gouvernement, les Black and Tans. Elle s’éprend du chef des rebelles, O’Riada. Cent ans plus tard, Ellen découvre la vie dissimulée de son arrière-grand-tante. Premier roman. »

L’auteure : Jacqueline O’Mahony est originaire de Cork. Après avoir suivi un doctorat d’histoire aux États-Unis, elle a travaillé comme rédactrice, éditrice et styliste pour Vogue et l’ Irish Independent. Elle vit aujourd’hui à Londres avec son mari et ses trois enfants. Une rivière dans les arbres est son premier roman.

Le Baron hanté de Joseph Sheridan Le Fanu (Traduit par Alain Le Berre)

Repéré chez Charlotte

« Je n’ai jamais vu site plus original et plus beau que cette ravissante petite ville de Golden Friars. Elle se dresse sur le rivage de son lac, dominée par un amphithéâtre de montagnes toutes gercées de ravines et couleur de pourpre opulente. »
Certes, tel et bien l’aspect que Golden Friars présente, au premier abord, au visiteur. Mais au bord du lac se dresse le sinistre château des Mardykes et le légende qui se rattache au lac n’est guère plus engageante. on raconte que la jeune et jolie, mais malheureuse, Mary Feltram y aurait été noyée, en même temps que son petit enfant et que, en certaines fins d’après-midi, des pêcheurs l’ont vue, dans le soleil couchant, élever son buste hors du lac, dressant son enfant à bout de bras au-dessus de sa tête. Aussi, lorsque le hobereau du village, sir Bale Marykes, ruiné, revient, bien à contrecœur, habiter son château, il évite soigneusement de s’aventurer sur le lac. Car il craint la vengeance du fantôme de Mary dont un Mardykes semble avoir été le bourreau. Il faudra que Philp Feltram, le dernier descendant de Mary, lui fournisse la « chance » d’un étrange pacte par lequel redevenir riche, pour qu’il ose la traversée du lac maudit… Mais l’or, lui aussi , est maudit…

L’auteur : Auteur de Carmilla et bien d’autres récits, Sheridan Le Fanu est un maître du fantastique. (Dublin, 1814 – 1873). D’origine huguenote, fils d’un pasteur de l’Église d’Irlande, petit-fils d’un célèbre acteur irlandais, Thomas Sheridan et petit-neveu de l’auteur dramatique Richard Brinsley Sheridan. Après des études de droit à Londres et à Trinity College, il s’inscrit au barreau de Dublin mais n’exercera jamais. Journaliste, tour à tour rédacteur en chef ou propriétaire de revues (notamment du Dublin University Magazine), il a publié d’innombrables articles, des récits historiques, une quinzaine de romans, dont un « thriller » gothique (L’Oncle Silas, 1864) et surtout une quarantaine de nouvelles pour la plupart fantastiques. « Tout cela compose un univers compact et passionnant qui appartient en propre à Le Fanu, tant pour sa puissance de suggestion que pour son indéniable pouvoir d’envoûtement. Un univers étrange et fascinant où se mêlent dans une lumière fuligineuse, la démonologie, les spectres, l’assassinat, les amours contrariées, la médecine scientifique, les duels, la sorcellerie, les vampires, le rapt, les femmes persécutées, le folklore irlandais, la théosophie et les parents terribles. » (Roland Stragliati)

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, Nouvelles découvertes | Tagué , , , , , , , , , , , | 1 commentaire

Ici n’est plus ici – Tommy Orange

There, There, 2018. Traduit par Stéphane Roques. Éditions Albin Michel, août 2019 ; 352 p.

Ma chronique (Rentrée automne, 7) :

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq-cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Cela fait plusieurs semaines que j’ai terminé ce formidable premier roman de Tommy Orange. Impossible à résumer, pas facile d’en parler. Un livre d’une puissance dingue. C’est quoi, être Indien, aujourd’hui ?

Ici n’est plus ici a pour cadre essentiel la ville d’Oakland, dans la baie de San Francisco. C’est un roman choral porté par une douzaine de personnages. Abîmés, en quête d’identité, chacun avec son histoire.

Il y a Tony, atteint d’un syndrome d’alcoolisation fœtale aux lourdes séquelles. Il deale. « Tout le monde va dire que c’est une histoire d’argent. Mais merde, qui n’en veut pas, de l’argent ? »

Dene, lui, n’a pas l’air d’un autochtone. « Il est, de façon ambiguë un non-blanc ». En mémoire de son oncle, il se lance dans un projet de recueil de témoignages d’Indiens venus vivre à Oakland. « On ne l’a pas, le temps, mon neveu. C’est le temps qui nous a. Il nous tient dans son bec comme le hibou tient un rat des champs. On frissonne. On se débat pour qu’il nous relâche, et lui nous picore les yeux et les intestins pour se nourrir, et on meurt de la même mort qu’un rat des champs. »

Opale, dont le nom complet est Opale Viola Victoria Bear Shield. « Pourquoi on porte ce genre de noms ? j’ai demandé. – Ce sont de vieux noms indiens. On avait nos propres baptêmes avant que les Blancs ne viennent imposer tous les noms de pères pour que le pouvoir reste aux mains des hommes. ». Enfants, Opale et sa sœur ont passé des semaines à Alcatraz avec leur mère. Les années 70, la cause indienne.

Edwin, accro à Internet et titulaire d’un master de littérature comparée dans le domaine de la littérature des Indiens d’Amérique. Sa mère est blanche et il ne sait pas de quelle tribu, de quelle nation indienne est son père. « Quelle que soit la façon dont j’imagine pouvoir dire que je suis autochtone, ça sonne faux. »

Et puis il y a Bill, Calvin, Jacquie, Orvil ; Octavio, Daniel, Blue, Thomas.

Au départ, on pourrait presque croire à des nouvelles, mais à mesure de la lecture on découvre des liens entre chacun des personnages, et très vite on les devine tous en train de converger vers le Grand Pow-Wow d’Oakland. « Nous avons organisé des pow-wows parce que nous avions besoin d’un lieu de rassemblement. Un endroit où cultiver un lien entre tribus, un lien ancien, qui nous permet de gagner un peu d’argent et qui nous donne un but, l’élaboration de nos tenues, nos chants, nos danses, nos musiques. Nous continuons à faire des pow-wows parce qu’il n’y a pas tant de lieux que cela où nous puissions nous rassembler, nous voir et nous écouter. »

Les personnages sont nombreux mais tous vraiment intéressants à leur manière, faillibles, complexes, touchants – sauf peut-être certaines voix de la bande d’Octavio, que j’ai trouvé trop nombreuses, en proportion (j’ai même envie de dire qu’on aurait pu se passer de l’histoire du braquage… mais bon). Sinon, tout m’a enthousiasmé. La construction ambitieuse et maîtrisée, l’écriture affûtée et digne, pleine de fureur et de poésie. Ici n’est plus ici est un roman qui ouvre sur plus vaste que lui. L’alchimie des mots et des gens transporte le lecteur au-delà ; avant, dedans, maintenant, après. Cette lecture m’a proprement retournée.

J’aimerais un livre rien que pour Orvil et sa famille. Je les ai adorés.

« La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. […]. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de meurtre qu’elle est résistante ? »

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2019, États-Unis, Coups de coeur, Rentrée automne 2019 | 13 commentaires

#help – Sinéad Crowley

Can anybody help me ?, 2014. Traduit de l’anglais (Irlande) par Emilie Passerieux. Éditions Le Masque, 2018 ; réédité en poche aux éditions Points en juin 2019 ; 408 p.

Ma chronique :

#help est le premier roman traduit en français de l’irlandaise Sinéad Crowley.

Le corps de Miriam, une jeune mère célibataire disparue depuis deux semaines, est découvert dans un appartement vide de Dublin. Elle a été droguée avant d’être assassinée. La sergent-détective Claire Boyle et son coéquipier Philip Flynn vont mener l’enquête.

Pendant ce temps sur le forum NetMaman.com, des mères parlent de grossesse, de leurs enfants, de leur dernière insomnie pour cause de poussée dentaire, des meilleures marques de couches. Miriam était inscrite sur ce site, sous le pseudo petit_mouton (le doudou préféré de sa fille Réaltin) et avait noué des liens d’amitié avec d’autres mamans. Avec Yvonne (pseudo mamam_from_london), nouvellement installée à Dublin, avec Martha (pseudo femme_d_agriculteur) de Galway, et bien d’autres. Des femmes qui, de fil en aiguille, en viennent à raconter beaucoup sur elles. Mais sait-on vraiment qui peut se cacher derrière un pseudo ?

Les points de vue de différents personnages alternent entre l’enquête, leurs vies respectives et des extraits de conversations ou de messages privés du forum NetMaman, c’est plutôt bien fichu. L’ensemble est facile à lire, il y a pas mal d’humour, un bon suspense et l’auteure brouille suffisamment les pistes pour maintenir en éveil l’intérêt de lecture.

Par contre, j’ai trouvé l’ensemble un peu lent (Claire se crée un compte sur NetMaman seulement page 277, ce n’est pas l’impression que donnait la quatrième de couverture), sauf à la fin où les choses prennent vraiment du rythme. Mais du coup le dénouement m’a semblé quelque peu précipité, voire même un chouïa tiré par les cheveux – le mobile et certaines chronologies m’ont laissé sceptiques. Et puis bon, la garda Claire m’a, personnellement, plus agacée qu’autre chose.

Mais ces quelques bémols n’empêchent pas #help d’être dans l’ensemble un thriller sympathique !

« Berry s’était révélé aussi utile qu’une théière en chocolat. »

★★★★★★★☆☆☆

Repéré chez Mélie.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.5 Policiers et thrillers, Chroniques (toutes mes) | Tagué , , | 4 commentaires

Ni poète ni animal – Irina Teodorescu

Éditions Flammarion, août 2019 ; 224 p.

Ma chronique (Rentrée automne 2019, 6) :

Carmen, la narratrice – née en 1979 en Roumanie, comme l’auteure – est avocate à Paris. Le jour où elle apprend la mort d’un grand poète roumain, héros de la révolution, ami très cher et mentor, les gilets jaunes battent le pavé des ronds-points français, un renard meurt d’éblouissement dans la lumière de ses phares, tout la ramène dans ses souvenirs, et plus particulièrement à l’année 1989.

« Quand j’étais enfant, il y a eu, dans mon autre pays, une révolution. Un moment de grâce, j’ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes. »

1989. L’année de ses dix ans, de la chute du Mur de Berlin, de la révolution en Roumanie, de la fin du dictateur Nicolae Ceausescu. L’année où son Grand Poète fit son apparition sur la scène littéraire dissidente. Se souvenir pour essayer d’y voir clair, faire le point, entamer un travail de deuil, se rappeler d’où on vient, le chemin que l’on a parcouru, réfléchir à la suite, peut-être, que l’on veut donner à sa vie.

« A l’époque, l’argent était un gros mot pour la petite pionnière de la patrie communiste que j’étais. »

Au début je me suis demandé si c’était des souvenirs d’enfance ou un roman. Un peu des deux certainement, un entre-deux, les deux réunis ? A l’image du titre du livre, Ni poète ni animal.

Carmen raconte son année 1989, à la hauteur de ses yeux d’enfant, petit clown dégourdi et « grande poétesse de l’école 307 de Bucarest ». Les cigognes gelées sur pied au bord d’un lac en mars, son dixième anniversaire le 1er avril, les vacances à la campagne avec ses grands-parents paternels et son amitié pour le petit cochon de lait qu’ils ont adopté, sa mère qui s’enferme dans la salle de bains pour enregistrer des K7 pour sa meilleure amie enfuie aux Etats-Unis car le téléphone coûte trop cher et les communications sont surveillées – K7 que la plupart du temps elle n’envoie pas car des propos subversifs lui ont encore échappé.

« Si on vivait dans une romance américaine, là oui, de temps en temps nous pourrions nous amuser à raconter une petite histoire sordide à nos enfants. Mais ici, avec la vie qui est la nôtre ? Il n’y a qu’à regarder par la fenêtre et tu l’as, ton histoire sordide. »

Son père, directeur financier dans une usine de savons, qui en échange au marché noir contre des denrées plus comestibles. Elle qui fait la queue des heures pour réussir à acheter les premières tomates de la saison. Sa grand-mère maternelle Dani – qui a un sacré grain, soit dit en passant -, suivie en hôpital psychiatrique et par les services secrets car elle est fille d’aristocrate… sans compter ses quatre ou cinq frères et sœurs, elle ne sait jamais combien (il semble que ce soit une sœur qui oscille dans sa mémoire, j’ai pensé à un règlement de comptes, haha).

Irina Teodorescu est roumaine de naissance, vit en France depuis de nombreuses années et écrit en français. Je l’ai pour ma part découverte avec ce titre et son écriture bouillonnante et espiègle, surprenante et poétique, à la mélodie et au tempo particuliers, m’a séduite.

« […] Je me suis mise à apprendre le russe, j’aime cette langue et la langue est un miroir. Je me regarde dans mon russe de débutante, je me vois à peine crayonnée, et cette image me satisfait. »

A travers la vie de ces trois générations de femmes – les souvenirs de Carmen alternant avec des retranscriptions de certaines K7 de sa mère et des compte-rendus d’entretiens psychiatriques de sa grand-mère -, c’est toute la Roumanie du 20ème siècle que raconte ce livre. Un récit très bien construit, une lecture intéressante et riche. J’ai beaucoup aimé !

« Pourtant il parlait lentement, comme s’il attrapait ses mots avec des pincettes et qu’il les posait un par un sur une table métallique pour les étudier. »

★★★★★★★★☆☆

Repéré chez Frédéric

Publié dans 1.2 Littérature française, 1.8 Litt. d'Europe de l'Est et Centrale, Rentrée automne 2019, Roumanie | Tagué , | 6 commentaires

Conversations entre amis – Sally Rooney

Conversations with friends, 2017. Traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux. Éditions de l’olivier, septembre 2019 ; 400 p.

Ma chronique (Rentrée automne, 5) :

Sally Rooney est une jeune auteure irlandaise dont les deux premiers romans ont été encensés par la critique anglo-saxonne. Conversations entre amis est son premier roman. Le second paraîtra l’an prochain en France. J’étais très curieuse.

Ce roman ne m’a subjuguée ni par son style – que j’ai trouvé assez plat dans les parties narratives – ni par son intrigue – même si elle est bien menée. Et pourtant j’ai été embarquée direct, littéralement emballée, et j’ai dévoré les quatre cent pages de Conversations entre amis en trois jours (je n’étais même pas en vacances !). C’est un livre véritablement habité.

Au cœur de l’histoire il y a Frances, la narratrice. Et puis Bobbi, sa meilleure amie et ancienne amante. Elles ont vingt et un ans, sont étudiantes à Dublin. Lors d’une soirée où elles performent de la poésie, elles rencontrent Melissa, photographe et écrivaine, et son mari Nick, un acteur ; tous deux trentenaires. Conversations entre amis, c’est leur histoire, leurs histoires.

Par moments, j’ai pensé à du Woody Allen. Un quatuor avec des relations imbriquées et complexes, beaucoup de bavardages et d’introspection, le tout saupoudré d’un humour savoureux.

« Nous aussi, on était dans une école religieuse, a dit Bobbi. Ce n’est pas sans conséquences.
Melissa a souri en demandant : lesquelles ?
Eh bien, je suis gay, et Frances est communiste. »

J’ai adoré le ton de ce roman, sa fraîcheur. Sally Rooney cultive à merveille chez Frances et Bobbi l’ironie comme arme de protection massive. Elle raconte la vie de tous les jours d’une génération hyperconnectée et désabusée, aussi naïve que mature, non avare de paradoxes et plus pudique sur les sentiments que sur le sexe. Qu’en est-il de l’amour, de l’amitié et des rapports humains à l’heure de la crise économique et des réseaux sociaux ? Quand les interactions sociales se construisent via textos, mails et messageries instantanées, quand pour s’y retrouver dans une conversation Messenger commencée il y a plusieurs années, on procède à une recherche par mots-clés, pour savoir quand on a ensemble parlé d’amour ?

Sally Rooney ne mâche pas ses mots mais n’oublie jamais d’être tendre. Elle explore avec acuité et finesse l’attachement et sa complexité, les incompréhensions entre individus et toutes les difficultés que l’on peut avoir à communiquer aujourd’hui. J’ai aimé que l’auteure nous livre le portrait d’une Irlande contemporaine ouverte sur les différences.

Je me suis beaucoup attachée à Frances… il y aurait tellement à en dire ! Et en plus la fin du roman est très réussie ! Joie. Franchement, je n’ai qu’une hâte, lire le prochain Sally Rooney.

« Qu’est-ce donc vraiment qu’un ami ? demandait-on avec humour. Qu’est-ce donc vraiment qu’une conversation ? »

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019, 9. Rentrées littéraires, Chroniques (toutes mes), Coups de coeur, Rentrée automne 2019 | Tagué , , | 8 commentaires

Rien qu’une vie – Graham Norton

Holding, 2016. Traduit de l’anglais (Irlande) par Sarah Champion. Éditions Stéphane Marsan, mai 2019 ; 288 p.

Ma chronique :

J’étais curieuse de découvrir ce roman, le premier écrit par Graham Norton, l’animateur irlandais vedette de la BBC – paru aux éditions Stéphane Marsan en mai dernier.

Rien qu’une vie est la chronique d’un village irlandais, avec en toile de fond une enquête policière. Un cadavre est découvert sur la commune de Duneen, dans une haie, pendant des travaux de construction. Tout le village s’en trouve bouleversé et PJ Collins, le policier local – au surpoids materné par Mrs Meany sa gouvernante -, doit faire équipe avec l’exaspérant enquêteur de Dublin Linus Dunne.

« Elle sourit intérieurement en mettant la dernière main aux préparatifs du buffet. Un cadavre avait été découvert à Duneen. Ça n’aurait pas pu mieux tomber. Certes, elle avait été déçue en apprenant qu’il ne s’agissait pas d’un charnier, mais, en un sens, c’était presque mieux. Un mystère unique. Les gens viendraient de toute la paroisse. »

Graham Norton brosse une galerie de personnages vraiment réussie : les trois filles Ross d’Ard Carraig, la grande maison, Mme O’Driscoll et sa boutique qui fait café, épicerie, tabac et bureau de poste, les Burke, dont le patriarche Big Tom a pris une seule bonne décision dans sa vie, celle de mourir, Brid Riordan, pas très heureuse en ménage et qui boit un peu trop… Avec ce cadavre, des secrets enfouis vont se trouver exhumés des brumes du passé.

L’histoire est classique mais Rien qu’une vie possède une beauté simple et un charme uniques. Des personnages ébréchés par la vie se révèlent, sous la plume habile de Graham Norton, touchants et profondément vivants. C’est un roman attachant au ton vif et drôle, qui n’en fait jamais trop. Je l’ai trouvé particulièrement agréable à lire.  Un très bon roman irlandais !

(… Et j’espère une suite ! L’un des personnages – je ne vous dis pas lequel pour ne pas déflorer certaines parties de l’intrigue – a un fort potentiel. Si Graham Norton écrit un autre roman, je le lirai !)

« Après avoir englouti deux œufs sur le plat, un morceau de boudin noir, deux tranches de bacon et une saucisse, le sergent envisageait de retourner au lit faire une courte sieste digestive. »

★★★★★★★★★☆

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019, Chroniques (toutes mes) | Tagué , , | 3 commentaires

Nouvelles découvertes irlandaises #29 : octobre 2019

Encore un mois très intéressant, avec trois nouveautés en grand format, une en poche et un album jeunesse !

En grand format

Octobre 2019

Jours d’hiver – Bernard MacLaverty (Rivages, le 2 octobre 2019)
Notes à usage personnel – Emilie Pine (Delcourt Littérature, le 16 octobre 2019)
L’expérience – Alan Glynn (Sonatine, le 17 octobre 2019)

En poche

Octobre 2019

Jacqui – Peter Loughran (éditions Points, le 10 octobre 2019)

Album jeunesse

Septembre 2019

Pas de panique petit crabe – Chris Haughton (Thierry Magnier, le 11 septembre 2019)

*

Jours d‘hiver de Bernard MacLaverty (Traduit par Cyrielle Ayakatsikas)

« Gerry et Stella. Ils sont ensemble depuis si longtemps que les années ne se comptent plus. Chacun a une forme d’addiction qu’il tente de cacher à l’autre : Gerry à l’alcool ; Stella à la religion. Les quelques jours de vacances à Amsterdam qu’ils ont décidé de prendre agissent comme une sorte de révélateur : les vieux amants vont-ils résister à la promiscuité, aux longues heures de tête-à-tête? Génie irlandais, véritable légende dans toute la Grande-Bretagne, Bernard MacLaverty a connu un beau succès avec ce roman intimiste, restant plusieurs semaines dans la liste des meilleures ventes du Sunday Times. »

De cet auteur j’ai lu Cal il y a longtemps (lire mon avis par ICI). Ses deux autres romans, Lamb et Symphonie pour Anna sont chroniqués chez Yvon (cliquez sur les titres pour accéder à ses billets)

L’auteur : Bernard MacLaverty est né à Belfast (14.9.42) et y a vécu jusqu’en 1975, date à laquelle il a déménagé en Ecosse avec son épouse, Madeline, et ses quatre enfants. Il a été technicien de laboratoire médical, étudiant adulte, professeur d’anglais et parfois écrivain en résidence (universités d’Aberdeen, d’Augsburg, de Liverpool John Moore et de l’Iowa). Après avoir vécu un certain temps à Edimbourg et sur l’île d’Islay, il vit maintenant à Glasgow. Il est membre d’Aosdana en Irlande.
Il a publié cinq romans et cinq recueils de nouvelles, dont la plupart sont rassemblés dans Collected Stories (2013). Il a écrit des versions de sa fiction pour d’autres médias – pièces radiophoniques, pièces télévisées, scénarios, livrets.
Son site internet

Notes à usage personnel d’Emilie Pine (Traduit par Marguerite Capelle)

« J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez.
J’ai peur. Mais je le fais quand même. »
Au fil de six essais, Emilie Pine  nous livre ses ‘mémoires accidentels‘, un magnifique témoignage sur sa vie de femme, ses failles intimes, ses combats, ses colères et ses renoncements.  À la fois crue, vulnérable, drôle et radicalement honnête, Emilie Pine aborde tous ces sujets que l’on a trop souvent l’habitude de taire : l’addiction, l’infertilité, les ruptures familiales, les violences sexuelles…Poignant et juste, Notes à usage personnel dessine l’histoire en creux d’une femme qui dérange, en rébellion contre le silence.

« Ne lisez pas ce livre en public : il va vous faire pleurer. » (Anne Enright)

« Le premier recueil d’essais d’Emilie Pine est à couper le souffle en raison de son honnêteté sans peur, de son intelligence émotionnelle, et la façon dont elle aborde des sujets douloureux tels que l’addiction, l’infertilité, les ruptures familiales et le surmenage. Elle n’a pas volé son An Post Irish Book of the Year. » (The Irish Times)

L’auteure : Emilie Pine est professeure de théâtre contemporain à l’University College de Dublin. Son premier livre, Notes à usage personnel, est publié en 2018 par la maison d’édition indépendante Tramp Press. En quelques semaines, un phénoménal bouche à oreille le propulse en tête des meilleures ventes. En novembre, il est consacrée par le An Post Irish Book of the Year. Finaliste du prix Michel Déon, il est en cours de publication dans plus d’une dizaine de pays. (Présentation de la maison d’édition)

A noter : Une rencontre avec Emilie Pine aura lieu au Centre Culturel Irlandais le 14 novembre prochain ! Pour s’inscrire c’est par ICI

L’expérience d’Alan Glynn (Traduit par Fabrice Pointeau)

« New York, de nos jours. Ray Sweeney ignore presque tout de son grand-père Ned. Sauf que celui-ci a mis fin à ses jours en sautant par la fenêtre d’un hôtel de Manhattan. Lorsqu’il rencontre Clay Proctor, ex-conseiller de Richard Nixon qui semble avoir bien connu Ned, celui-ci a une autre histoire à raconter : celle d’une drogue mystérieuse expérimentée par la CIA, démultipliant l’intelligence de ses utilisateurs.

New York, années 1950. Employé dans une agence de publicité de Madison Avenue, Ned vit une expérience des plus particulières. Cobaye involontaire de la CIA, il pénètre les arcanes de la haute société, rencontre Marlon Brando et Marilyn Monroe, voit son horizon s’élargir de façon littéralement hallucinante. Mais combien de temps peut-il tenir un tel rythme, et à quel prix ?

Après Champs de ténèbres, adapté au cinéma sous le titre Limitless avec Robert De Niro et Bradley Cooper, Alan Glynn plonge dans le monde caché des années 1950, celui des riches et des puissants, peuplé de stars sous influence et de conspirations majeures. »

L’auteur : Alan Glynn a étudié la littérature anglaise au Trinity College de Dublin. Il a ensuite vécu à New York et à Verone avant de s’installer à nouveau dans la capitale irlandaise.
Son premier roman, Champs de ténèbres (Presses de la Cité, 2004), a connu un succès fulgurant. Plus connu sous le titre Limitless (2011), ce premier récit a été porté sur grand écran avec dans les rôles principaux Bradley Cooper et Robert De Niro. L’Expérience (Sonatine, 2019) est à la fois un préquel et un séquel de son premier roman.

Jacqui de Peter Loughran (Traduit par Jean-Paul Gratias)

Paru en grand format aux éditions Tusitala en mai 2018

« Jacqui nous embarque de force dans la tête d’un personnage rebutant, chauffeur de taxi frustré, réactionnaire, râleur, perfide et surtout effroyablement misogyne, qui aime asséner des leçons sentencieuses sur la vie. Entre macabre et humour noir, on suit le monologue intérieur d’un meurtrier qui raconte comment et pourquoi il s’est débarrassé de sa femme, la fameuse Jacqui, et en profite pour nous raconter le monde, vu à travers son regard désabusé.
Avec son phrasé populaire, direct, fluide, cinglant, dont on ne sait jamais s’il va basculer dans le rire ou les larmes, Peter Loughran réussit magnifiquement son numéro d’équilibriste. Un roman singulier et dérangeant, toujours aussi corrosif malgré les années. »

> Lire la critique du blog L’espadon par ICI : « On pourrait croire que Jacqui est une comédie macabre. Mais l’expression me semble encore trop faible. Je crois que l’énigmatique Peter Loughran a écrit un joli défouloir, d’une lumière morbide et truffé de pensées inavouables. Sans effusion de sang ou découpage de membres. Avec juste un ton parfaitement détaché, glaçant, celui de l’évidence… C’est un bouquin que j’aurais sans doute aimé écrire. Mais aurais-je osé raconter le quart des horreurs qui y figurent ? Grandiose. »

Pas de panique petit crabe de Chris Haughton (album jeunesse)

« Petit Crabe trépigne d’impatience : aujourd’hui, il va voir l’océan pour la première fois ! Mais une fois au bord de l’eau, Petit Crabe déchante. L’océan est impressionnant et les vagues sont de plus en plus grosses… Pas de panique Petit Crabe, tout va bien se passer !

Une histoire drôle et rassurante pour aider les petits à surmonter leurs peurs. »

> Lire mon avis sur l’album de Chris Haughton Un peu perdu par ICI

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, Nouvelles découvertes | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , | 3 commentaires

Un peu de jeunesse #2 : Un peu perdu (Chris Haughton) – J’en rêvais depuis longtemps (Olivier Tallec)

j’ai posté mes avis de lecture sur ces deux formidables albums jeunesse en fin d’année dernière sur Babelio, mais je n’en avais pas encore parlé sur le blog.

J’en rêvais depuis longtemps – Olivier Tallec

Actes sud junior, 2108 ; 32 p.

Mon avis :

Cet album a une saveur unique, qui mérite je trouve que l’on n’en dévoile rien à ceux qui ne s’y sont pas encore plongés ; ou en tous cas le moins possible.

Un matin de Noël, un petit garçon et un petit chien se rencontrent au pied du sapin. Au fil des pages aux dessins magnifiques, on suit leurs journées, leur manière de s’apprivoiser, leur amitié qui se tisse de plus en plus serré. Un format à l’italienne avec la reliure dans la longueur, pour une expérience de lecture différente… et serait-il possible que l’histoire que l’on croit lire, en vérité en cache une autre ? …

J’en rêvais depuis longtemps est un album tendre, drôle et magique, à lire et relire encore et encore en famille, dès quatre ans ; pour le plus grand bonheur de tous, petits et grands ! Un coup de coeur.

*

Un peu perdu – Chris Haughton

Éditions Thierry Magnier, 2011 ; 38 p.

Mon avis :

Un peu perdu, de l’auteur et illustrateur irlandais Chris Haughton, fait partie de mon butin du dernier salon du livre jeunesse de Montreuil. Un album mignon et drôle, pour les tous-petits.

Quand Bébé Chouette tombe du nid, Écureuil vient à son secours. « Ne t’inquiète pas, bonhomme, on va la retrouver. Elle est comment, ta maman ? », « […] très très grande ! », « Oh ! Oh ! Je vois ! Je vois ! s’exclame Écureuil. Suis-moi ! ». Mais d’autres animaux de la forêt correspondent aussi aux différentes descriptions de Bébé Chouette ! Des yeux immenses, des oreilles pointues… Et les rencontres alors s’enchaînent, cocasses et tendres.

Un thème loin d’être original et pourtant l’album fonctionne à merveille. De belles couleurs vives et contrastées, un dessin épuré presque en théâtre d’ombres chinoises, un texte avec quelques phrases répétées comme un refrain, que l’enfant peut facilement retenir et s’approprier, une histoire qu’il pourra, pourquoi pas, alimenter et continuer avec ses propres idées ! A découvrir.

★★★★★★★★☆☆

NB : Un autre album de Chris Haughton, Pas de panique petit crabe est sorti le 11 septembre dernier. j’en parlerai dans mon prochain billet de découvertes irlandaises.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.3 Jeunesse & young adult, Chroniques (toutes mes) | Tagué , , , , | 12 commentaires

Feel Good – Thomas Gunzig

Éditions Au Diable Vauvert, août 2019 ; 400 p.

Ma chronique (Rentrée automne 2019, 4) :

Feel Good est un roman incisif, original, cocasse, poignant. Je l’ai trouvé extraordinaire. Un livre dans un livre, d’où le titre en partie décalé, mais pas tant que cela finalement, car cette lecture m’a vraiment donné la pêche et le sourire. Pour tout dire, j’ai eu un très gros coup de coeur pour ce roman – le premier que je lis – du belge Thomas Gunzig.

Feel Good est une satire sociale, qui fait souvent rire et encore plus grincer des dents. Il raconte la vie de deux galériens du quotidien, qui ne ménagent ni effort ni peine, et pourtant la misère et les désillusions soufflent de plus en plus violemment leurs haleines fétides sur leurs vies.

Alice, la quarantecinquaine, est mère célibataire. Quand la boutique de chaussures où elle travaillait a fermé ses portes, la dégringolade financière a commencé. Tom est un écrivain publié, mais dont les romans bizarres n’ont jamais décollé. Ni connu ni inconnu, il vivote et s’interroge sur son talent.

Deux parcours de vie que l’auteur nous détaille en début de roman avec empathie. Je me suis beaucoup attachée à Alice et Tom. Deux êtres dont les chemins un jour vont se croiser, un jour pas comme les autres, et ils vont inventer un moyen d’enfin se sortir du gouffre qui s’acharne à les mâchouiller.

Feel Good est écrit avec une belle énergie, beaucoup de finesse et une très grande inventivité. Le ton est léger, la tendresse jamais bien loin, la plume de Thomas Gunzig souvent mordante. D’une certaine manière, je dirais que Feel Good, c’est un peu l’excellente Palme d’Or Parasite, en livre. Les parasites, les assistés, ne sont pas ceux que l’on croit, mais bien plutôt les nantis qui ont hérité sans effort de leurs conditions de vies privilégiées. Thomas Gunzig mène une vraie réflexion sur ce que c’est d’être pauvre dans nos sociétés d’hyper consommation. Jusqu’où peut-on aller pour nourrir ses enfants ? Et il égratigne au passage le monde de l’édition dans son ensemble ; même les bookstagrammeurs en prennent pour leur grade – ça m’a beaucoup amusé.

Un roman que je vous recommande donc avec un grand enthousiasme !

« C’est la peur ! La peur du changement ! Les gens comme ça, les gens qui ont des vies de riches ou bien des vies où tout va presque toujours bien, ils veulent qu’on leur raconte des histoires qui confirment l’état du monde, pas des histoires qui remettent en cause l’état du monde. Parce que le monde leur convient comme il est. »

Publié dans 1.4 Litt. de Belgique & Pays-Bas, 2019, Belgique, Coups de coeur, Rentrée automne 2019 | Tagué , | 10 commentaires

Lune du loup (Luna, tome 2) – Ian McDonald

Luna : Wolf Moon, 2017. Traduit par Gilles Goullet. Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2018 ; 432 p.

Ma chronique :

Nouvelle Lune, le premier tome de cette trilogie de SF écrite par le nord-irlandais Ian McDonald, avait été un coup de coeur absolu (je vous renvoie à ma chronique de l’année dernière). Une histoire et des personnages d’une puissance inouïe. Ce deuxième opus, Lune du Loup, est quasiment au même niveau d’excellence. Du rythme, de la tension dramatique, des rebondissements, des passages à couper le souffle, et les Corta toujours au centre de l’intrigue, ô joie. A un passage près, tout le roman tient en haleine d’une façon dingue. Ian McDonald réussit tellement à nous immerger dans les particularités de la société lunaire, que la vie sur terre en comparaison est déroutante et même étrangère. C’est fort, c’est très fort.

« Attendre est une douleur sourde et malsaine, comme un acouphène de l’âme »

L’histoire commence deux ans après la fin du premier tome, et bing, presque tout de suite on se prend une scène effarante dans les mirettes. Moi qui voulais d’abord savoir ce qu’étaient devenus certains personnages que l’on avait laissé en (très) mauvaise posture à la fin du premier tome ! Ian McDonald nous prend par surprise, pour mieux faire évoluer l’ensemble de ses personnages. Avec un astucieux ensemble de flashbacks et de scènes présentes, le point de vue sur l’histoire passe d’un personnage à l’autre, sans quasiment aucun répit. Des passages sur terre, d’autres sur la lune avec la meute de Méridien, à Creuset, à Twé, à la surface, avec Dame Sun, les Vorontsov, les frères Mackenzie et les Corta, et, et. Des attaques et des poursuites, des changements d’alliances et d’allégeances, aucun manichéisme, et ces personnages ! Du bonheur en tranche ! J’ai hâte de découvrir le troisième et dernier volet de cette histoire. Mais je ne le lirai pas trop vite, sinon il n’y en aura plus.

On pense à Maurice Druon, à Frank Herbert, à Kim Stanley Robinson. Luna est une trilogie de SF géniale, ample et puissante, à découvrir absolument.

« Elle n’avait jamais vu d’yeux aussi noirs et aussi tristes. De la glace sombre datant de la naissance du monde et conservée dans l’ombre perpétuelle. »

★★★★★★★★★☆

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique, Chroniques (toutes mes), Irlande du Nord | Tagué , , , | 1 commentaire