Tout ce que nous allons savoir – Donal Ryan

All we shall know, 2016. Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie Hermet. Éditions Albin Michel, mars 2019

Ma chronique :

« Est-ce toi, bébé ? Est-ce toi qui me force la main depuis cette part sombre de moi-même, la seule part encore chaude ? Es-tu en train de me dire tout bas que tu veux que je te raconte mon histoire ?

Au début du roman, Melody est enceinte de douze semaines. Son mari Pat n’est pas le père de l’enfant. On devine que ce qui se joue dans cette grossesse est bien plus compliqué qu’une « simple » histoire d’adultère. De semaine en semaine, Melody se confie, comme elle écrirait un journal.

« Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais sa répétitrice. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. ».

Dans ce roman, nulle liaison sulfureuse, nulle bluette. Donal Ryan nous convie aux antipodes des clichés, dans la vraie vie, peut-être. Un monde où un grand amour peut devenir toxique, où le corps succombe à un désir d’enfant, où l’amitié peut détruire, mais aussi nous aider à renaître.

Tout ce que nous allons savoir est brut de décoffrage, sombre et pétillant. L’écriture est au diapason de son propos et de ses personnages, un brin chaotique, un chouïa poétique, acérée puis mélancolique, tendre autant que percutante. On roule entre souvenirs et progrès de la grossesse, entre l’avant, « ainsi il y a mon père. Et Pat. Et Martin Toppy. Et Breedie Flynn. Et les bébés que je n’ai pas pu porter », et le maintenant, la formidable amitié qui va se nouer entre Melody et Mary Crothery, une jeune femme blessée par la vie. Melody a de sombres facettes. Elle n’a pas sa langue dans sa poche et certains passages sont franchement désopilants. Je pense aux vieilles dames dans le café, à qui elle déballe les quatre vérités sur Pat. Donal Ryan offre une place de choix aux gens du voyage Irlandais dans ce roman, j’ai beaucoup aimé.

Tout ce que nous allons savoir (le titre est tiré d’un poème de Yeats) est un très beau roman, original, plein de lumière et de fureur, qui prend aux tripes et conduit sans arrêt le lecteur où il ne s’y attendait pas. Quand on refoule un sentiment de culpabilité bien trop grand, cela peut devenir un nœud coulant pour tout le reste de sa vie. S’attendrir, alors, serait mourir ?

Un livre à découvrir ! Un très grand merci aux éditions Albin Michel et à Babelio.

« Le beau temps a disparu aujourd’hui. Une dépression est arrivée de l’océan comme une horde de barbares venus terrasser l’été avec tonnerre et tempête, et des éclairs ont zébré le ciel. »

★★★★★★★★★☆

De Donal Ryan, j’avais aimé Le cœur qui tourne, son premier roman choral, mais je préfère celui-ci ! A l’occasion de son second roman, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, j’avais eu la chance il y a deux ans d’assister à une très chouette rencontre au Centre Culturel irlandais. Donal Ryan a un accent savoureux ! (petite vidéo à écouter ^^)

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Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019 | Tagué , , | 3 commentaires

Nouvelles découvertes irlandaises #25 : avril 2019

Ce mois-ci, on fait le plein de poches ! J’ai aussi découvert un recueil de nouvelles paru l’an dernier 🙂

En grand format

Juin 2018Les vieux soldats ne meurent jamais – Lord Dunsany, Mary Lavin, Sean O’Faolain (Les belles Lettres, le 8 juin 2018)

En poche

Février 2019 Le temps des tourments – John Connolly (Pocket, le 14 février 2019)
Mars 2019 • L’étang – Claire-Louise Bennett (éditions Points, le 28 mars 2019)
Mai 2019Du côté du bonheur – Anna McPartlin (Pocket, le 9 mai 2019)
Mai 2019Maintenant ou jamais – Joseph O’Connor (10-18, le 16 mai 2019)

*

Les vieux soldats ne meurent jamais – Lord Dunsany, Mary Lavin, Sean O’Faolain (introduction de George Moore ; traduit par Patrick Reumaux

Sommaire :
Lord Dunsany : Ce que me disait le doyen
Mary Lavin : Une bonne âme & autres histoires mauvaises (L’amour est pour les amants ; Miss Holland ; Le soldat mort ; Tombe verte, tombe noire ; Une bonne âme)
Sean O’Faolain : La petite dame

• De Lord Dunsany j’ai lu il y a quinze ans La fille du roi des Elfes et Les dieux de Pegana, son premier ouvrage, un recueil constitué d’une trentaine de monologues et de fragments historiques, ce livre rapporte la fabuleuse légende de la création du monde et des Dieux. Les Dieux de Pegana est le point de départ d’une cosmogonie originale qui sera déclinée dans les textes suivants de l’auteur, parmi lesquels Le Livre des Merveilles et Le dernier Livre des Merveilles. Je n’en garde hélas pas plus de souvenirs que d’avoir pris plaisir à leur lecture.

Sur l’auteur : Lord Dunsany (1878-1957), de son nom complet Edward John Moreton Drax Plunkett, Lord Dunsany appartient à une famille aristocratique protestante du Comté de Meath. Après des études à Eton et Sandhurst, devenu en 1899 le 18ème baron Plunkett, il mène une vie de soldat et d’aventurier, combat en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers et en Europe pendant la première guerre mondiale. En 1916 il est blessé durant le soulèvement de Dublin. Il se lance alors à corps perdu dans l’écriture. Professeur, journaliste, conférencier, il participe également activement au développement de l’Abbey Theatre, avec son ami W. B. Yeats. Encouragé par George Russell, il aidera à son tour de jeunes écrivains comme Francis Ledwige et Mary Lavin. Il écrit beaucoup.
Le surnaturel est présent dans toute l’œuvre de lord Dunsany. Lovecraft fait de lui un des maîtres du fantastique. Ses romans appartiennent au domaine de la « fantasy » où influences chrétiennes et païennes, mythologies nordiques et orientales se combinent à la tradition celtique.

• De Mary Lavin, je n’ai pour le moment lu qu’une nouvelle, Une journée humide, qui fait partie du recueil Trésors de la Nouvelle de la Littérature irlandaise Tome 1 et Tome 2 (éd. Les Belles Lettres, 2002)

Sur l’auteure : Mary Lavin (1912-1996) est née dans le Massachusetts (USA) de parents irlandais qui sont revenus en Irlande en 1923. Elle a d’abord vécu à Athenry (Co. Galway), puis à Meath et Dublin, où elle a fait sa scolarité à l’UCD. C’est l’un des plus grands écrivains de nouvelles (elle commence à en publier à la fin des années 30), dans la tradition tchekhovienne. Elle fut membre d’Aosdana. Sa maison, « The Abbey Farm », à Bective dans le Co. Meath, est le cadre de beaucoup de ses histoires sur la vie rurale en Irlande. Elle a gagné de nombreux prix littéraires.
Considérée par certains comme le pendant irlandais de Katherine Mansfield, ses œuvres sont surtout consacrées aux états d’âme de ses personnages plutôt qu’à leurs actions. Mary Lavin excelle à décrire les maux du cœur, la solitude morale, le désespoir, la désillusion.

• De Sean O’Faolain, j’ai lu un recueil de nouvelles, L’Homme qui inventa le pêché (un très bon recueil, qu’Yvon a chroniqué par ici) et une nouvelle, Vivant Impie et à moitié mourant, du même recueil des Belles Lettres de 2002 que pour Mary Lavin.

Sur l’auteur : Sean O’Faolain (1900-1991) est un des principaux représentants de la génération littéraire irlandaise qui a immédiatement suivi celle de Joyce. Il est né John Whelan, à Cork. Après ses études, il rejoint les Irish Volunteers en 1918, devient membre de la Gaelic Ligue et, pendant la guerre civile, combat dans les rangs de l’IRA. Il a perdu ses illusions concernant la lutte républicaine et pense que le « British Rule » va en fait être remplacé par le « Roman Catholic Rule ». Diplomé de Harvard en 1939, il enseigne alors en Angleterre.
En 1932, Midsummer Night Madness, son premier recueil de nouvelles sur la période révolutionnaire est interdit par la censure. De 1934 à 1945, période d’intense activité littéraire, romans, biographies (Eamon De Valera, 1933, 1939 ; Constance Markievicz, 1934 ; Theobold Wolfe Tone, 1937 ; Daniel O’Connell, 1938 ; Hugh O’Neill, 1942), la plupart de ses plus belles nouvelles et une multitude d’articles sur la vie littéraire ainsi que des éditoriaux très incisifs sur la société, la politique et la religion irlandaises. Il fonde et dirige de 1940 à 1946 la revue littéraire The Bell. À partir des années cinquante, il s’éloigne de l’Irlande, voyage beaucoup et enseigne dans des universités américaines. Outre ses romans, ses recueils de nouvelles (The Collected Stories, 1980-82, 3 vols.) et ses essais (The Vanishing Hero, 1956), il a aussi publié deux récits de voyage (Summer in Italy, 1949 ; South to Sicily, 1953) et une autobiographie (Vive moi !, 1964).

« Les nouvelles contiennent le meilleur de son œuvre et, en réalité, c’est seulement dans ses nouvelles que l’on peut voir son évolution d’écrivain. Il commence par des nouvelles romantiques qui essaient de traiter objectivement de ses expériences révolutionnaires, puis il évolue vers des nouvelles où apparaît un point de vue particulier, pessimiste. Le thème central est la condition de la liberté individuelle dans une société post-révolutionnaire stagnante. Les nouvelles de son second recueil, constatent une aliénation si totale qu’on aboutit à une impasse au-delà de laquelle aucune évolution ne semble possible. Pourtant graduellement, O’Faolain se libérera de cette réponse peu rigoureuse. (…) Dans ses dernières nouvelles, son respect grandissant pour les expériences psychologiques profondes de ses personnages l’oblige à porter son attention sur des thèmes aussi universels que le temps et le changement, le caractère éphémère de la jeunesse et les compromis de l’âge mûr. Comme Flaubert, O’Faolain pense que le secret des chefs-d’œuvre se trouve dans la concordance entre le sujet choisi et le tempérament de l’auteur. Ses meilleures nouvelles sont l’œuvre d’une personnalité mûre, complexe et extraordinairement raffinée. Par leur manière et leur enchaînement, par la finesse et les nuances des sentiments qu’elles expriment et par leur grande compréhension de la nature humaine, ces nouvelles sont des œuvres de première importance. » (Maurice Harmon).

*

Le temps des tourments de John Connolly (traduit par Jacques Martinache)
Paru en grand format aux Presses de la Cité en 2018

« Jerome Burnel a été condamné, puis emprisonné, mais a toujours clamé son innocence. À sa libération, il demande à Charlie Parker de faire la lumière sur ce qu’il pense être un coup monté. Le récit de Burnel a des accents de vérité, et sa disparition soudaine achève de convaincre Parker d’enquêter. L’ancien flic n’a rien à perdre.
Le voici embarqué sur les traces d’une communauté de Virginie qui vit en marge de la société selon ses propres règles, imposées par le meurtre et la terreur, et sur laquelle plane la présence d’un mystérieux Roi Mort… »

–> Je ne l’ai pas lu car j’ai un problème avec John Connolly ; en tous cas avec les deux livres que j’ai déjà lus de lui – et que je n’ai pas aimés ! : Prière d’achever et Le livre des choses perdues (leurs chroniques sont par ici sur ce blog). Un jour je lui donnerai une dernière chance : j’ai son polar Le Chant des Dunes dans ma PAL…

L’étang de Claire-Louise Bennett (traduit par Thierry Decottignies)
Paru en grand format en 2018 aux éditions de l’olivier.
–> Ma chronique est par ici : « Je me suis bien prise au jeu de cette pensée particulière et étonnante, pertinente et souvent drôle (j’ai même franchement ri, à certains moments). Une traduction superbe, pour une balade légère dans le cerveau d’un Autre original, un peu timbré peut-être. Pour moi, une charmante découverte ! » (je m’auto-cite, haha)

Présentation de l’éditeur : « La narratrice de L’Étang est une jeune femme d’un genre particulier. Son nom ? Inconnu. Sa biographie ? Tout aussi floue. Elle a abandonné une thèse en cours de route puis elle est partie à la campagne pour changer de vie. En Irlande, apparemment. À côté de la maison qu’elle habite se trouve un étang, auprès duquel elle va souvent se promener.
Immergée dans la nature, cette solitaire retrace au jour le jour le récit de sa vie matérielle, faite de tâches domestiques et d’une attention remarquable à l’infra-ordinaire. La relation qu’elle entretient avec le monde extérieur devient de plus en plus intense…
Dans ce texte à l’originalité surprenante, Claire-Louise Bennett mêle avec talent les registres de langue, l’humour et le sérieux, et interroge la puissance du langage et sa capacité à habiter le monde. »

Du côté du bonheur d’Anna McPArtlin (traduit par Anne Le Bot)
Paru en grand format en 2018 au Cherche Midi éditeur.

« L’histoire de Maisie, une Irlandaise courageuse qui retrouve le bonheur en quittant son mari violent. Peu après, son fils Jeremy disparaît avec son ami sans laisser de trace. Maisie reconstitue le fil des événements, aidée par son compagnon, Fred, et par Lynn, sa fidèle amie. Sa vie est bouleversée par le secret qu’elle découvre. »

–> Je ne l’ai pas lu, par contre ses deux autres romans traduits en français sont chroniqués sur sur ce blog : Mon midi, mon minuit et surtout le sensationnel Les derniers jours de Rabbit Hayes.

Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor (traduit par Carine Chichereau)
Paru en grand format en 2016 aux éditions Phébus.

« Au début des années 1980, à la fac de Luton, près de Londres, Robbie, un adolescent de 17 ans né à Dublin, fait la connaissance de Fran, jeune homme d’origine vietnamienne incroyablement libre et extravagant. De leur étonnante amitié naît « The Ships in the Night », un groupe de rock, que rejoignent les jumeaux Trez et Seán. De leurs débuts en Angleterre et aux États-Unis jusqu’à leur succès inattendu, et sans occulter leur séparation, Robbie tente de se souvenir de tout, bien des années plus tard. Alcoolique repenti, il ne joue plus de guitare et n’a pas revu Fran depuis la dissolution du groupe. En écrivant leur histoire commune, c’est un ami, un frère, qu’il cherche à retrouver. C’est alors que Trez et Seán organisent une soirée à Dublin pour les réunir tous… »

On ne présente plus le talentueux Joseph O’Connor (et j’avoue, vu la longueur de ce billet, je commence un peu à fatiguer). j’ai lu plusieurs de ses romans et recueils de nouvelles, mes préférés étant je crois bien L’étoile des mers, Inishowen et Muse. Son recueil Les âmes égarées est chronqiué sur ce blog.
–> Pour lire une chronique de ce roman-ci, je vous invite à aller lire celle du blog La viduité.

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I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

I am, I am, I am, 2018. Traduit par Sarah Tardy. Éditions Belfond, mars 2019

Ma chronique :

« La mort m’a frôlée sur ce sentier, de si près que je l’ai sentie, mais c’est une autre fille qu’elle a attrapée et emportée avec elle. »

I am, I am, I am, le nouveau livre de Maggie O’Farrell, est une autobiographie qu’elle nous livre au prisme d’un fil rouge, celui de toutes les fois où la mort l’a effleurée. Dix-sept chapitres, comme autant de nouvelles, d’instantanés, de tranches de sa vie qu’elle conte, admirablement. Sans fard, sans pathos, avec lucidité, franchise et humilité. Pour tout dire, j’ai trouvé les parties assez inégales, mais l’ensemble est vraiment à part, et bouleversant. Une fois terminé, j’ai su que ce livre était un coup de coeur, qu’il m’a marquée, que j’en relirai des passages.

I am, I am, I am a une construction non linéaire. Dans un chapitre, Maggie a trente-trois ans, le suivant vingt-huit, puis dix-neuf, trois, vingt-six, vingt-deux, etc. Sa vie déjà très remplie de gens et d’expériences peu communes se trouve ainsi comme décuplée. L’effet est assez saisissant. Mais surtout, cette construction finement réfléchie nous permet d’aborder le point d’orgue des deux derniers chapitres, avec en main toutes les cartes pour vraiment les comprendre.

A huit ans, en 1980, Maggie O’Farrell a contracté un virus. Encéphalite, syndrome cérébelleux, ataxie, elle a passé un an en fauteuil roulant et gardé une faiblesse musculaire, ainsi que des dommages nerveux et cérébraux. Elle ne pouvait plus ni marcher ni écrire, elle a même été tout un temps entièrement paralysée (comme « une mouche piégée dans de l’ambre ») (j’ai pensé à Emil Ferris ! – sauf que cette dernière, c’était à quarante ans). Elle en parle plus précisément dans le chapitre « Le cervelet, 1980 ». Quel récit, quel choc. J’ai vibré d’empathie tout du long. L’extrême violence maltraitante des institutions de santé. La cruauté des enfants en milieu scolaire. Et Maggie O’Farrell nous raconte tout cela sans aucun pathos, avec même souvent de l’humour, vraiment, chapeau.

On retrouve dans certains chapitres des éléments de sa vie dont elle a parlé dans ses romans – c’est émouvant. Surtout La distance entre nous, avec Hong-Kong, l’hôtel en Écosse et la maladie de la sœur de l’héroïne. Mais aussi Assez de bleu dans le ciel et l’eczéma chronique du garçon.

En effet, la fille de Maggie souffre depuis sa naisance d’un eczéma extrêmement sévère, compliqué par de multiples allergies. Le dernier chapitre de I am, I am, I am raconte le choc anaphylactique de la petite alors qu’ils sont perdus dans la campagne italienne, sans couverture réseau ni GPS (le chapitre « Ma fille, aujourd’hui »). Elle parle de ses enfants, de la maternité, de ses grossesses, fausses couches et accouchements. Le chapitre « Le ventre, 2003 », et l’épisode d’une césarienne épouvantable est édifiant. Le corps médical en prend encore un coup, surtout certains médecins qui n’écoutent rien et le sous-effectif récurrent.

J’ai beaucoup aimé aussi la partie « Les poumons, 2010 » où elle évoque longuement sa découverte de Rome à dix-sept ans. J’avais le même âge qu’elle quand je suis allée à Florence pour la première fois, Rome ce fut l’année suivante, et comme elle ce fut un moment charnière de ma vie, un avant un après. Une révélation. « Je n’avais rien vu de tel. Tout me plaisait au point d’en avoir mal. » Pour Maggie O’Farrell, les voyages sont « la seule chose, en dehors de l’écriture, capable d’apaiser le bouillonnement persistant, continu qui [l]’anime »

I am, I am, I am est un livre cathartique. Émaillé d’expériences peu communes (sauter d’une jetée en Écosse en plein hiver ou se trouver dans un avion en chute libre), de voyages, (sa vie à Hong-Kong, sa visite du temple bouddhiste le plus sacré de Chine, le Transsibérien, des vacances en France, au Chili, une mission en Afrique), on la voit chercher sa voie, tomber amoureuse, écrire son premier roman, essayer à toute force d’avoir un deuxième enfant. C’est elle, et puis c’est nous. C’est sa vie mais aussi la nôtre, enfants de nos siècles, nos questionnements, nos errances, le miracle à chaque instant d’être en vie. A ceux qui lui disent, après tout ce qu’elle a vécu et qu’elle vit encore, mince tu n’as pas eu de chance, abasourdie, elle leur répond, mais si, tellement ! Je suis toujours en vie.

Un coup de coeur, donc, pour ce témoignage remarquable. Merci Maggie O’Farrell. Merci Sarah Tardy pour cette traduction lumineuse.

« Il faut attendre l’inattendu, le saisir à bras le corps. »

NB : Vous le savez, j’adore Maggie O’Farrell. Ses sept romans sont traduits en français, chez Belfond pour le grand format, chez 10-18 en poche. Je les ai tous lus. Quatre sont chroniqués ici (j’ai lu les autres avant d’écrire des chroniques, bien avant de créer ce blog !) : L’étrange disparition d’Esme Lennox, En cas de forte chaleur, Assez de bleu dans le ciel, La distance entre nous
Et je lui ai consacré une fiche auteur (qu’il faut que je mette à jour), par ici

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019, 7.0 Non fiction | Tagué , , | 16 commentaires

L’envol du moineau – Amy Belding Brown

Flight of the sparrow, 2014. Traduit par Cindy Colin Kapen. Le Cherche-Midi Éditeur, 21 mars 2019 ; 464 p.

Ma chronique :

La couverture est très belle et Jim Fergus conseille ce roman, j’ai craqué. L’envol du moineau est un roman librement inspiré d’une histoire vraie. Au dix-septième siècle dans la baie du Massachussets en Nouvelle-Angleterre, Mary Rowlandson vit dans la petite vile frontière de Lancaster, une communauté puritaine, avec son mari pasteur et ses trois enfants. Une vie de colon faite d’obéissance et de labeur. Mais un matin tout va changer.

« Le 10 février 1675, les Indiens arrivèrent en grand nombre à Lancaster. La première attaque eut lieu au lever du soleil. »

Au terme de ce raid de représailles dévastateur, Mary et ses enfants sont capturés. Mary va devenir l’esclave d’une puissante femme chef, Weetamoo. L’envol du moineau raconte ses trois mois parmi les indiens. L’effroi tout d’abord, les privations, puis lentement, l’éveil de sa conscience. A son retour à la vie anglaise, après son rachat, rien pour elle ne sera plus jamais comme avant.

« Elle s’est habituée aux coutumes indiennes. Bien que ce soit une vie difficile, dépourvue du confort de la civilisatiojn, elle voit une grande beauté dans l’âme sauvage des Indiens, une liberté dans leur mode de vie qui lui permet de suivre sa propre trajectoire. Elle s’est découvert un esprit d’initiative qui la surprend chaque jour. »

Le point fort de ce roman, je trouve, est de nous immerger dans la vie quotidienne des premiers colons puritains de la Nouvelle-Angleterre. Je ne pensais pas que c’était aussi dingue, j’ai halluciné. Ils se considéraient comme les élus de Dieu ; rien que ça. Un monde où on ne peut aimer et servir que Dieu, où « l’homme est le chef de la femme » (c’est Paul qui le dit dans ses Épitres aux Corinthiens, donc c’est vrai), où une femme risque le pilori en place publique si elle désobéit à son mari – avec les excréments qui te dégoulinent le long de la jambe pendant que les passants te crachent dessus, sisi -, où « une trop grande affection envers ses enfants et son mari est un pêché et un danger car elle risque de diminuer son amour pour le Seigneur ». Chez les Indiens, Mary n’en revient pas, car ils traitent leurs enfants avec bonté et miséricorde, alors qu’elle « punissait jadis ses enfants avec la régularité consciencieuse de toutes les mères puritaines ». Et je vous en passe. Dans ce monde ignoble où certains confondent leur volonté avec celle de Dieu – tellement pratique ! – et où la Bible valide l’esclavage, Mary va ouvrir de plus en plus les yeux et son coeur au sort des esclaves Africains et des Indiens, et remettre en cause toutes les croyances qu’on lui a inculquées depuis le berceau.

L’envol du moineau m’a happée. Roman d’aventures, roman historique, plaidoyer humaniste aux résonances parfois très modernes, il livre un beau portrait de femme en avance sur son temps. J’ai juste été un peu déçue par le déséquilibre entre les parties « anglaises » et « indiennes » du roman. Une lecture néanmoins marquante.

Un très grand merci au Picabo River Book Club et aux Éditions Le Cherche-Midi ! #picaboriverboolclub

« Elle se sent comme un oiseau qui se serait enfui de sa cage pour qu’aussitôt un chasseur l’attrape dans son filet et lui coupe les ailes. »

★★★★★★★★☆☆

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, États-Unis | Tagué , , | 8 commentaires

Une saison à Hydra – Elizabeth Jane Howard

The sea change, 1959. Traduit de l’anglais par Cécile Arnaud. Éditions La Table Ronde, 21 mars 2019 ; 448 p.

Ma chronique :

Milieu des années cinquante – dix-neuf cent cinquante. Ce roman de la britannique Elizabeth Jane Howard nous entraine de Londres à New-York, puis sur la petite île grecque d’Hydra. Une saison à Hydra est un roman à quatre voix, particulièrement maîtrisé. Deux hommes et deux femmes, aux âges et aux origines sociales différents.

Emmanuel Joyce est un dramaturge à succès mondialement reconnu. D’origine très modeste, mi juif mi irlandais, charismatique et fascinant, il a soixante et un ans. Lillian, son épouse, la quarantaine élégante et raffinée, a la santé fragile et ne se remet pas d’une terrrible douleur d’il y a de nombreuses années. Jimmy Sullivan, ami dévoué et manager d’Emmanuel, a la trentaine.

Au début du roman, ils cherchent la comédienne qui pourra vraiment incarner Clemency, le premier rôle de la nouvelle pièce d’Emmanuel. Ce dernier se retrouvant sans secrétaire, ils embauchent pour ce poste la jeune Alberta, dix-neuf ans, fille d’un pasteur du Dorset, intelligente, naïve et sincère. Elle va les suivre dans leur vie nomade.

Je me suis laissée emporter dans ce roman avec bonheur. La densité des personnages, l’intelligence de l’oeuvre, l’écriture d’une rare qualité, tout m’a ravie. Entre beaucoup d’introspection et peu d’action, le récit alterne d’un personnage à l’autre. On peut à mesure découvrir les pensées de chacun des quatre, ses motivations et sa personnalité, tout en nuances et beaucoup de finesse. Elizabeth Jane Howard ne nous en rend aucun entièrement sympathique, mais ils deviennent tous les quatre finalement très attachants, dans leur évolution.

The sea change, le titre original, repris à La Tempête de Shakespeare – Sybille Bedford nous explique tout dans une passionnante introduction – renvoie à de profondes transformations. La vie change, comme la mer, selon certains courants, intérieurs ou extérieurs. Ce roman explore la notion de changement de cap dans une vie, ces moments où soudain tout s’ouvre, le possible comme le pire.

Toute la partie du roman qui se passe à Hydra est particulièrement formidable. Non seulement par l’évocation délicieuse de cette petite île montagneuse et sans voitures à deux heures de bateau d’Athènes, les ânes, les chats, les olives, le retzina, les maisons blanchies à la chaux, la lumière, la chaleur du climat et de l’accueil – je suis revenue au bonheur de juillet dernier et mon séjour dans les Cyclades. Mais aussi par sa construction, cette impression géniale d’être dans une pièce de théâtre. Certaines intermittences du coeur, un vrai suspense. J’ai rarement lu un livre aussi bien écrit.

Mille mercis aux éditions La Table Ronde !

★★★★★★★★★☆

« Si vous aviez des parents riches, ou même seulement aisés, c’était normal de les détester ; mais s’ils étaient pauvres, et que vous aviez été élevé dans ce que ces gens appelaient un « quartier défavorisé », […] la moindre critique passait pour une trahison et de la prétention – vos parents devenaient des personnages, et on attendait de vous que vous les considériez comme tels. »

L’auteure : Elizabeth Jane Howard est née le à Londres et morte le (à 90 ans) à Bungay dans le Suffolk. Elle passe son enfance à Noting Hill et ambitionne de devenir actrice de théâtre mais le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale met fin à ce projet. Elle se tourne alors vers l’écriture. La célébrité lui vient avec la saga The Cazalet Chronicle, qui raconte la vie aisée d’une famille anglaise de la classe moyenne. Et les Éditions La Table Ronde vont bientôt les publier ! Petits veinards que nous sommes. J’ai vraiment hâte. Et sinon, elle a épousé en troisièmes noces sir Kingsley Amis, elle fut donc la belle-mère de Martin Amis. (j’ai trouvé la majeure partie de ces infos sur son wiki)

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2019, Angleterre | Tagué , , , | 6 commentaires

Academy Street – Mary Costello

Academy Street, 2014. Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik. Éditions Seuil, 2015, 192 p. ; réédité en poche chez Points, 2016

Ma chronique :

Ce premier roman de l’irlandaise Mary Costello est dans ma pile à lire depuis longtemps. Je l’avais commencé, puis laissé de côté, je ne sais plus pourquoi. Academy Street est un portrait de femme conté avec finesse, de la campagne irlandaise jusqu’à New-York, des années quarante à nos jours.

Au début du roman, Tess vient de perdre sa mère de la tuberculose. Elle a sept ans. Ils sont six enfants, un grand frère, Denis, trois sœurs, Claire, Evelyn et Maeve et un bébé, Oliver. Ils vivent dans un grand domaine agricole. « Le silence s’est abattu sur la maison le jour de l’enterrement, pour ne jamais repartir ». Entourée mais solitaire, Tess devient une enfant très réservée et craintive. En grandissant, vouée à l’introspection, elle gardera gravée au coeur et à l’âme une sensation tenace de catastrophe imminente. « La compagnie des autres lui laissait une impression de solitude et même, parfois, de danger. Elle se sentait coupée d’eux ».

Je ne veux pas dévoiler les ressorts dramatiques de la vie de Tess, juste que devenue jeune adulte, elle ira rejoindre une de ses sœurs aux États-Unis, à New-York, où elle louera un appartement au 471 Academy Street, à Inwood – au nord de l’île de Manhattan. Même si le quartier n’est pas le même, si les jeunes femmes et leurs parcours sont différents, j’ai bien sûr pensé à Brooklyn, de Colm Toibin, ainsi qu’à Someone d’Alice McDermott. La personnalité de Tess est à part, et Mary Costello déroule sa vie ordinaire avec originalité, dévoilant en filigrane l’histoire des États-Unis.

Il se dégage des pages d’Academy Street une mélancolie hors d’âge. Quelques scènes marquantes, de belles relations humaines, une fin bouleversante à laquelle je ne m’attendais pas. Ce roman se lit très bien, Mary Costello a une plume fluide et douce, et le fort potentiel d’Academy Street en séduira (et en a déjà séduit) plus d’un. Je suis pour ma part restée un peu sur le côté, trouvant Tess un peu trop éthérée, « ballottée » par sa vie, pour m’attacher à elle.

« Le bonheur est fragile par nature, il contient les prémices de sa propre mort. »

★★★★★★★☆☆☆

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2015 | Tagué , , , | 5 commentaires

Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett – Anne Atik

How it was. A memoir of Samuel Beckett, 2001. Traduit de l’anglais par Emmanuel Moses. Éditions de l’olivier, 2003, 176 p. ; réédition en poche aux éditions Points, 2006

Ma chronique :

C’est un ami qui m’a prêté ce livre, je l’ai lu en trois heures, d’une traite, sans me lever, sans même boire un thé. Un texte inspiré, touchant, bouleversant. J’adorais déjà Beckett, mais maintenant… « Comment expliquer qu’il rend le monde considérablement différent ? »

Anne Atik est une poétesse d’origine américaine, venue vivre à Paris en 1959. Elle y rencontre son futur mari, Avigdor Arikha, un très grand ami de Samuel Beckett (en fin de billet j’ai glissé un de ses portraits, magnifique). Dans Comment c’était (au titre inspiré du Comment c’est de Beckett), elle raconte trente ans d’auitié, et nous livre un Beckett loin de l’icône déifiée habituelle.

Elle évoque leurs soirées vraiment très arrosées (tellement, qu’elle a du mal à suivre, mais Beckett n’a jamais l’air saoul) jusqu’à pas d’heure au Falstaff et ailleurs, sa grande bonté (« elle était, chez lui, aussi naturelle et involontaire qu’un acte réflexe »). Beckett est « cet homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par […] le souffle divin ».

Ibeckett a une mémoire phénoménale, littérature, peinture, symphonies, poésie, il semble tout connaître. Avigdor et lui récitent les poètes français – il a traduit Rimbaud, Eluard, Breton -, anglais (il a une affection toute particulière pour Shakespeare – cette phrase du Roi Lear est dans la droite ligne de son œuvre et de son aboutissement, Cap au pire : « Ce n’est pas encore le pire, tant que l’on peut dire « Ceci est le pire » – et Keats – j’ai un point commun avec Beckett !!! – qu’il cite fréquemment, il aimait ses expressions, comme « full-throated ease », (une aisance de gorge pleine)), allemands (Goethe), italiens (Dante était son mentor), irlandais aussi (Joyce, Synge, Yeats – surtout les poèmes de ses dernières années, et à ce propos il a offert à Anne Atik la correspondance entre Yeats et Dorothy Wellesley, oui, cette même correspondance qui a paru l’an dernier en français aux éditions de la Coopérative, que je lis tranquillement, et dont je vous parlais sur Instagram). Beckett apprend même le portugais pour pouvoir lire Pessoa dans le texte.

En fait, nous dit-elle, la musique était leur lien le plus fort. « La poésie faisait partie de ce lien, elle constituait, pour ainsi dire, l’autre côté du coeur. ». Ils écoutent Mozart, Haydn, Schubert. Pas Wagner – il en est aussi loin que de Dickens et de Jane Austen, et pour les même raisons, « trop de choses là dedans », une prolifération de personnages et d’intrigues qui se situe à l’opposé de l’économie de Beckett.

Beckett écoute intensément, c’en est même presque gênant parfois pour ses interlocuteurs ; chaque mot est important. Et le silence. « Il était délicat de briser le silence. Ç’aurait été pire que d’interrompre un aveu ». Le rythme. Straviski a été frappé, comme compositeur, par la position des silences dans Godot. Un certain sens de la métrique, sans doute (Beckett était bon en maths), qu’il partage avec Dante et ses Enfers. Il demandait à ses acteurs de conserver un ton neutre, leur reprochant souvent de mettre « trop de couleur ». Ils devaient « mettre leur jeu entre parenthèses et transmettre à la place la charpente de la phrase, la cadence et la musicalité des mots eux-même, la force de ce qui était dit ou ne l’était pas, destinées à fonctionner comme des silences ».

Sam dirigeait ses textes comme une composition musicale, dont ses acteurs auraient été l’orchestre. Ce passage m’a particulièrement frappé : « Ses instructions pour la voix [le rôle de Billie] indiquaient : « Basse, nette, lointaine, peu de couleur, débit un peu plus lent que le débit normal et strictement maintenu. Un temps entre les phrases d’une seconde au moins ». Et ce qu’en dit Anne Atik ensuite : « Ce que nous entendions était une voix qui ne ressemblait plus à celle d’une femme mais à des vagues sur le rivage, quelque chose qui aurait fait partie de la nature, montant, retombant, murmurant. Nous entendions des galets dans le chuintement et le friselis de l’au, des rochers, le mouvement de la marée, un grondement. Billie soulevait et tournait les bras, comme si elle se débattait dans l’eau pendant que nous restions sur la grève, submergés ». Pfiou.

Une enfance heureuse, qui explique « sans aucun doute la tendresse spontanée qu’il manifestait envers les enfants en général et notamment envers [ses] filles », Alba et Noga, Alba sa filleule, prénommée ainsi d’après le poème éponyme de Beckett, et Noga à qui il apprend les échecs. Il joue au billard, au cricket, il nage, il marche.

Anne Atik nous raconte son ami Sam, jusqu’à ses derniers temps et cette sordide maison de retraite Le tiers temps où il les accueillait, toujours élégant, la bouteille de Bushmills à la main. Et ce funeste 22 décembre 1989 : « Edward appelle. C’est arrivé ». Beckett est parti, il avait 83 ans et sur sa tombe un inconnu a laissé un ticket de métro jaune avec écrit en petites lettres « Godot viendra ».

Dix ans plus tard, le jour anniversaire de sa mort, sur sa tombe on pouvait trouver « quelques fleurs fanées – et une banane ». Cette fin du livre tellement poignante, les larmes ne sont pas loin, et ces derniers mots écrits par Anne Atik, qui en même temps font tellement sourire…. Quel merveilleux hommage que ce livre. Inutile de vous dire que je vais me l’offrir fissa, et plutôt deux fois qu’une (le visuel de couverture de la réédition chez Points est une extraordinaire photo de Beckett).

Un coup de coeur, donc, et le mot est faible. Si Beckett vous parle, c’est un texte à découvrir absolument.

J’ai également commencé à lire l’essai – ardu et passionnant – de Pascale Casanova, Beckett l’abstracteur. Anatomie d’une révolution littéraire.(paru aux éditions du Seuil en 1997 et toujours réédité, merci à eux). Une chronique à venir dans quelque temps – quand j’aurai digéré l’affaire !

« Samuel Beckett, lunettes au front » 7 janvier 1967 par Avigdor Arikha

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Avis en vrac #2 : Zoo-City – Lauren Beukes ; Étiquette et Espionnage & Sans âme – Gail Carriger

Voici mes avis sur quelques romans, pour lesquels je n’ai pas publié de billet dédié (manque de temps, d’inspiration ?), mais dont j’ai malgré tout envie de garder une trace.

Dans ce deuxième opus, je vous parle de trois romans écrits par des femmes : un polar d’urban-fantasy sud-africain et deux romans stempunk américains, dont l’un pour jeune adulte.

Zoo-City – Lauren Beukes

Zoo-City, Traduit de l’anglais (Afrique du sud) par Laurent Philibert-Caillat. Éclipse éditions, 2011 ; rééditions : Presses de la Cité, 2013 ; 344 p. ; Pocket, 2016

Mon avis :

Zoo-City est un texte assez dur à situer. Un polar uchronique d’urban-fantasy, je dirais. En tous cas, un très bon roman. Je l’ai lu il y a plusieurs années, mais j’ai envie d’en garder une trace dans mes tablettes chronistiques (sic), d’où cette présente bafouille.

Zinzi, ancienne journaliste et ex-junkie, vit à Johannesburg, dans le quartier de Zoo-City. La ville fantasmée d’une société où les criminels se retrouvent liés à un animal symbiote. La nuit suivant leur crime, un animal se présente et se lie, sans que l’on sache comment ni sur quels critères, cet animal en particulier. Il peut être une souris, un tigre, une autruche, un papillon. Une trop grande distance entre l’animal et son humain provoque d’intolérables souffrances, et si l’animal meurt, l’ « animalé » mourra également. On parle alors de « contre-courant », avec effroi. Depuis la mort de son frère, dont elle se sent responsable, Zinzi est liée à un paresseux, qui a élu domicile dans son dos. Elle survit tant mal que bien grâce à un business d’arnaques sur Internet, et aussi en monnayant le talent particulier qu’elle a pour retrouver les choses perdues et les personnes disparues. Talent que son paresseux renforce, comme pour chaque animalé, un don latent, peut-être, sublimé. En regardant quelqu’un, Zinzi perçoit comme des fils en faisceaux qui s’en échappent, chacuns reliés aux différents objets perdus. Elle n’a alors plus qu’à suivre ces traces.

Lorsqu’un producteur lui propose, via deux animalés hyper flippants, de l’engager pour retrouver la moitié jumelle de son duo de chanteurs ados en vogue, elle y voit une chance d’enfin sortir la tête hors de l’eau ; et elle soupçonne une sinistre plongée dans les ennuis.

Plus que l’intrigue policière, un peu lente, mais qui monte pourtant chouettement en puissance à mesure, c’est toute cette histoire autour des animalés que j’ai vraiment beaucoup aimé. J’en suis d’ailleurs presque restée sur ma faim, tellement j’aurais voulu tout en savoir. La sud-africaine Lauren Beukes nous convie dans des lieux sombres où les âmes saignent et les corps souffrent, et pourtant on sent comme un espoir qui nous guette au prochain croisement. Son écriture est forte et fluide, émaillée d’expressions locales, qui ajoutent au dépaysement et brouillent un peu les pistes, j’ai beaucoup aimé. Avec habileté, elle étoffe le background de son monde à l’aide d’apartés d’articles de journaux ou de conversations de forum. C’est très bien fichu.

Une super découverte, donc, il faut vraiment que je me procure ses autres romans.

★★★★★★★★☆☆

L’auteure : Lauren Beukes, née le 5 juin 1976 à Johannesburg en Afrique du Sud, vit au Cap, en Afrique du Sud, avec sa famille. Ancienne journaliste, elle se consacre aujourd’hui (2013) à l’écriture de ses romans de science-fiction et de fantasy, et de scénarios.
Elle a obtenu le prix Arthur C. Clarke en 2011 pour Zoo City. (présentation trouvée sur le site de la librairie Dialogues)

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Étiquette et espionnage (Le pensionnat de Mlle Géraldine, tome 1) – Gail Carriger

Etiquette & Espionage, 2013. Traduit par Sylvie Denis. Calmann-Levy, coll. Orbit, 2014 ; 368 p.

Mon avis :

Un roman de littérature jeunesse (pour jeune adulte). Une Angleterre victorienne gentiment fantastique, un univers steampunk élégant, original et plein d’humour – à l’image de ce [spoiler] loup-garou, bel homme au demeurant, qui porte son haut de forme retenu par un fin cordon noué sous le menton, afin de ne pas le perdre lorsqu’il se transforme en monstre hurlant sous la lune… un gentleman sans chapeau, voyons, cela ne se peut pas ! [/spoiler]

Sophronia Angelina Temminick a 14 ans en ce milieu du 19ème siècle, et son penchant à démonter tout ce qui ne s’escalade pas (voire l’inverse), à poser des questions et à bricoler, au lieu d’apprendre à faire une révérence décente et à tenir son rang en société, fait le désespoir de sa mère. La voici donc envoyée chez Melle Géraldine, un pensionnat « pour le perfectionnement des jeunes dames de qualité ». Pour le coup, c’est Sophronia qui désespère… Jusqu’à ce qu’elle découvre que cette école est certes très select, mais pas exactement ce qu’elle semble être… : [spoiler] un professeur est un vampire, un autre un loup-garou (donc), et on y apprend certes la révérence parfaite et l‘art du plan de table, mais également à manier les armes, à doser les poisons, à épier, à dissimuler… à s’évanouir au bon moment et avec élégance… en un mot, à devenir une redoutable et formidable espionne… [/spoiler]

Certains personnages sont trop caricaturaux (je pense par exemple à Monique, la peste qui n’est en fait vraiment juste qu’une peste), et les enchainements d’actions sont parfois trop rapides, voire prévisibles, mais l’humour à l’anglaise omniprésent, l’écriture agréable, le style délié, ainsi que la richesse et l’originalité des inventions de cet univers particulier, m‘ont vraiment fait passer un bon moment (Le petit mechanimal m’a fait craquer). Une lecture distrayante.

★★★★★★★☆☆☆

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Sans âme (Le Protectorat de l’Ombrelle, tome 1) – Gail Carriger

Soulless, 2009. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis. Calmann-Levy, coll. Orbit, 2011, 324 p. : réédition Livre de Poche, 2012

Mon avis :

Une fois terminé le premier tome du Pensionnat de Melle Géraldine, j’ai eu envie de découvrir sa série « pour adultes », Le Protectorat de l’Ombrelle, et j’ai rapidement emprunté à la bibli Sans âme, le premier tome (les deux séries se passent dans le même univers).

Quatrième de couverture : « Alexia Tarabotti doit composer avec quelques contraintes sociales. Primo, elle n’a pas d’âme. Deuxio, elle est toujours célibataire et fille d’un père italien, mort. Tertio, elle vient de se faire grossièrement attaquer par un vampire qui, défiant la plus élémentaire des politesses, ne lui avait pas été présenté. Que faire ? Rien de bien, apparemment, car Alexia tue accidentellement le vampire. Lord Maccon – beau et compliqué, Écossais et loup-garou à ses heures – est envoyé par la reine Victoria pour enquêter sur l’affaire. Des vampires indésirables s’en mêlent, d’autres disparaissent, et tout le monde pense qu’Alexia est responsable. Découvrira-t-elle ce qui se trame réellement dans la bonne société londonienne ? Qui sont vraiment ses ennemis, et aiment-ils la tarte à la mélasse ? »

Pour le coup, Sans âme a vraiment été une lecture réjouissante. Un univers riche, beaucoup d’humour, un style frais et enlevé, des personnages attachants, une héroïne piquante et sympathique. Le trait est parfois appuyé, mais sans lourdeur. De la bit-lit de qualité, en somme, un gros cran au-dessus de ce que j’ai déjà pu lire dans le genre. Une lecture à conseiller aux amateurs.

★★★★★★★★★☆

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 3. Littérature d'Afrique, 7.3 Jeunesse & young adult, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique, Afrique du Sud, États-Unis | Tagué , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

La visite à Brooklyn – Alice McDermott

At Weddings and Wakes, 1992. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Odile Fortier-Masek. Éditions La Table Ronde, Quai Voltaire, 2006 ; réédition au Petit Quai Voltaire, le 7 mars 2019 ; 250 p.

Ma chronique :

Au coeur de ce beau roman, il y a une famille d’immigrés irlandais, trois générations, un appartement à Brooklyn.

Début des années soixante, « Deux fois par semaine en été, […] leur mère fermait la porte d’entrée » de leur petite maison de Long Island, pour partir en visite à Brooklyn, dans l’appartement où elle a grandi et où vivent encore ses trois sœurs célibataires, May, Agnès et Veronica, avec leur tante qu’elles appellent Momma, qui les a élevées toutes les quatre à la mort de leur mère. La douce May, l’impérieuse Agnes, la malchanceuse Veronica, et puis Momma, qui règne sur cet appartement hanté par les absents. Ce roman nous est conté au prisme des souvenirs des trois enfants de Lucy, la quatrième sœur. A mesure de l’histoire, on saura leurs prénoms : Maryanne, Bobby, Margaret, mais souvent, ils seront juste « Les enfants ». A mesure de l’histoire, on découvrira les drames et les chagrins, les histoires de chacun.

La visite à Brooklyn est un roman lent, à la construction vraiment très habile. Alice McDermott déroule une année, l’été et les visites à Brooklyn, les deux semaines fin juillet et début août où leur père loue un cottage de l’autre côté de Long Island – « certaines années, il appréciait l’opulence et l’élégance de la côte sud, d’autres années, l’intimité de la côte nord ». Puis la rentrée en septembre, l’automne à Brooklyn, l’hiver, Noël, jusqu’à un autre été. Mais cette année racontée n’est pas linéaire. Un seul après-midi chez Momma devient une métaphore de tous les après-midi passés là-bas ; quelques jours dans le cottage deviennent toutes les vacances vécues, et ainsi de suite. Tout, sauf le mariage de May, et ce qui arrivera quelques jours plus tard ; des événements à part, qui marquent un avant et un après, dans la vie des enfants.

La prose d’Alice McDermott est riche et pleine de souplesse, l’étude des personnages très fine, et la perception des enfants apporte une grande proximité visuelle à l’ensemble. Cette histoire est imprégnée de chagrin et de déceptions, et pourtant elle raconte avec une certaine fraicheur toute une époque révolue. J’ai vraiment beaucoup aimé. Ah ! Et l’objet livre est d’une élégance et d’une qualité à saluer. Quel plaisir de lecture, ces Petit Quai Voltaire ! Merci aux Éditions La Table Ronde.

« Des êtres dotés d’une durée de vie d’une ou deux secondes, pas plus, le temps qu’ils passent en voiture, c’était tout. »

★★★★★★★★☆☆

NB : Je ne me lasse décidément pas d’Alice McDermott. Tous ses romans que j’ai lus se passent à Brooklyn, mais ils ont chacun leur propre ton et leur charme particulier. Quel bonheur ! Sont chroniqués sur ce blog Someone, Charming Billy et La neuvième Heure (coup de coeur pour ce Prix Fémina étranger 2018)

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Nouvelles découvertes irlandaises #24 : mars 2019

Encore un mois faste pour la littérature irlandaise traduite en français !

En grand format

Mars 2019

Tout ce que nous allons savoir – Donal Ryan (Albin Michel, le 27 mars)
Abattage – Lisa Harding (Joelle Losfeld, le 28 mars)

En poche

Février 2019

Le garçon au sommet de la montagne – John Boyne (Gallimard jeunesse) 7 février

Mars 2019

Silver water – Haylen Beck (Harper Collins, 6 mars 2019)

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Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan (traduit par Marie Hermet)

« Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. »
« C’est sur ces mots que s’ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu’elle entreprend l’écriture d’un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l’a quittée en apprenant la vérité sur l’enfant à naître, par le souvenir de sa mère inaccessible et par l’amie d’enfance qu’elle a trahie, elle doit faire face à ses démons. Jusqu’à ce qu’une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…
En donnant voix à Melody, Donal Ryan met à nu toute la complexité d’un être à travers le prisme d’une petite ville irlandaise. Ce troublant portrait de femme, qui doit son titre à un magnifique poème de William Butler Yeats, est un roman déchirant sur le mariage et l’adultère, la solitude et l’amitié. »

« Donal Ryan s’impose comme l’un des plus grands écrivains irlandais d’aujourd’hui et inscrit son héroïne dans la droite lignée d’Emma Bovary et d’Anna Karénine. » The Guardian

Je vais recevoir ce roman dans quelques jours en service presse, de la part des éditions Albin Michel, j’ai très hâte de le découvrir !
Le coeur qui tourne, son premier roman, est chroniqué sur le blog par ici
• J’ai eu la chance d’assister au Centre culturel Irlandais à une rencontre avec Donal Ryan il y a deux ans : lire (et écouter !) mon billet par là

L’auteur : Né en 1976 à Tipperary en Irlande, Donal Ryan a été la révélation des lettres irlandaises en 2013 avec son premier roman, Le Coeur qui tourne (Albin Michel, 2015), élu Meilleur livre de l’année en Irlande, lauréat du Prix de littérature de l’Union européenne et finaliste du Man Booker Prize.
Son deuxième roman, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe (Albin Michel, 2017), a confirmé sa consécration auprès des journalistes et des lecteurs. Comparé à William Faulkner et John McGahern, salué par Anne Enright et Sebastian Barry, Donal Ryan est aujourd’hui unanimement reconnu comme l’un des grands noms de la littérature irlandaise contemporaine. (présentation de l’éditeur)

Abattage de Lisa Harding (traduit par Christel Gaillard-Paris)

« Nico vit en Moldavie. Quelques semaines avant ses treize ans, son père la retire de l’école et la vend à des trafiquants sexuels. Sammy vit à Dublin, elle a quinze ans et est pleine d’énergie. Sa relation avec sa mère alcoolique est si conflictuelle qu’elle finit par fuguer. Elle se retrouve alors dans une résidence où elle rencontre Nico. Là sont logées d’autres jeunes fiIles que l’on force à se prostituer. Les scènes de violence sont dépeintes avec une crudité qui n’a rien d’érotique. Abattage documente l’inhumanité du trafic sexuel sans jamais dévier de son objectif premier, celui de raconter une histoire. »

Fiche du livre chez l’éditeur New Island Books : « Harvesting was inspired by Harding’s involvement with a campaign against sex trafficking run by the Children’s Rights Alliance. Although it is a fictionalised account, the text has been read and approved of by representatives for NGOs in both Moldova and Dublin. »

L’auteure : Lisa Harding est actrice, dramaturge et auteure. Elle a joué Connie dans Fair City de la RTÉ et s’est produite entre autre à l’Abbey Theatre et The Gate Theatre. Elle est diplômée en écriture créative du Trinity College de Dublin (2014). Nombre de ses nouvelles ont été publiées, et de pièces de théâtre jouées. Abattage (Harvesting en VO) est son premier roman.

Le garçon au sommet de la montagne de John Boyne (traduit par Catherine Gibert)

« À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, Pierrot vit à Paris avec ses parents, ignorant tout des nazis. Devenu orphelin, il est envoyé chez sa tante, en Allemagne, dans une maison au sommet d’une montagne. Ce n’est pas une maison ordinaire: le Berghof est la résidence d’Adolf Hitler. Pierrot va découvrir là un autre monde, fascinant et monstrueux.
Après «Le garçon en pyjama rayé» qui a bouleversé des millions de lecteurs dans le monde, John Boyne nous raconte le destin troublant d’un autre garçon face à l’horreur nazie. »

• Autres livres de John Boyne chroniqués sur le blog : Le garçon en pyjama rayé et Les fureurs invisibles du coeur (deux coups de coeur !)
• Je lui ai consacré une de mes fiches auteur, centrée sur ses oeuvres jeunesse : la lire par ici

Silver water d’Haylen Beck (Aka Stuart Neville) (traduit par Catherine Richard-Mas)

« Ce matin-là, Audra Kinney avait rassemblé ses dernières forces pour fuir son mari, mis ses enfants dans la voiture, et foncé à travers les paysages accidentés de l’Arizona. Mais, par un étrange coup du sort, elle est arrêtée par la police sur une route a priori déserte. Une cargaison de drogue est découverte dans son coffre. Et le cauchemar commence. Car une fois au poste, on s’étonne qu’elle mentionne la présence de ses enfants. Ils auraient disparu ? La police, et bientôt les médias, parlent d’infanticide : c’est la parole d’Audra contre la leur… »

L’auteur : Haylen Beck, aussi connu sous son véritable nom, Stuart Neville, est un auteur acclamé par la critique et les lecteurs. Après une carrière dans la musique, il a épousé celle d’écrivain, faisant du polar sa spécialité. (présentation éditeur)

Ses romans paraissent habituellement en grand format chez Rivages et en poche chez Rivages poche.

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