Bouquet d’avis #6 : Vox – Christina Dalcher ; Corsets et complots (Le pensionnat de Melle Geraldine, tome 2) – Gail Carriger ; Lettres écarlates (Meg Corbyn, tome 1) – Anne Bishop

Un petit billet regroupant trois chroniques déjà publiées sur Babelio : si on veut faire de la catégorisation, je dirais qu’il s’agit d’une dystopie ratée, un sympathique roman jeune adulte steampunk et un excellent entre deux bit-lit/dark fantasy.

Vox – Christina Dalcher

Vox, 2018. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michael Bellano. NiL Éditions, 2019 ; 432 p.

Mon avis :

Vox surfe sur l’engouement (tellement mérité !) pour La servante écarlate de Margaret Atwood. Pourquoi pas. Cette histoire de bracelet limitant toutes les femmes à cent mots par jour avait un gros potentiel, et j’ai plongé dans ce roman avec une curiosité enthousiaste… Qui pour tout dire, hum, n’a pas fait long feu. Des personnages caricaturaux et sans profondeur, une intrigue bancale, très vite on ne croit plus à la dystopie féministe. Quant au style, il est inexistant. Vox est un beau coup marketing et une grosse déception

★★★★☆☆☆☆☆☆

Corsets et complots (Le pensionnat de Melle Geraldine, tome 2) – Gail Carriger

Curtsies & conspiracies, 2013. Traduit par Sylvie Denis. Calmann-Levy, Orbit, 2014 ; 368 p.

Mon avis :

« Je préfère être loyale plutôt qu’avoir raison. »

Steampunk et littérature jeune adulte. Dans ce tome 2 du Pensionnat de Melle Geraldine, on retrouve Sophronia et ses compagnes Dimity, Sidheag et Agatha – ainsi que Bumbersnoot, l’adorable mechanimal -, Savon, le jeune soutier débrouillard, Vieve Lefoux, la gamine surdouée, et tous les professeurs du tome précédent, Braithwope, vampire à la moustache rebelle, le Capitaine Niall, loup-garou toujours dignement chapeauté. On y suit quelques cours, on se prépare pour un bal, mais surtout et encore, on espionne ! Et entre une histoire de valve de guidage et de courant éthérique, un déplacement mystérieux de l’école à Londres, une possible tentative d’enlèvement impliquant des vampires, des vinaigriers, voire même des pirates de haut vol, une machination contre un professeur… il y a du boulot !

Toujours beaucoup d’humour so british savoureux (les anglais savent aussi tellement y faire avec les prénoms, j’adore, cette fois-ci c’est « Furnival » qui remporte le pompon), de l’action et des rebondissements, Corsets et complots est une lecture tout à fait distrayante ; mais j’ai trouvé l’intrigue trop survolée et le style un peu léger. A contre-courant il me semble, j’ai donc préféré le premier tome (voir ma chronique), où l’attrait pour le monde original inventé par Gail Carriger et la découverte de cette école d’espionnage pour jeunes dames de « qua-li-teille » dans un dirigeable m’avait bien emballée. Je pense à l’avenir plutôt continuer le Protectorat de l’ombrelle que cette série-ci.

« Le silence qui accueillit cette remarque tremblotait pour ainsi dire d’excitation, comme un plat en gelée. »

★★★★★★☆☆☆☆

La chronique du tome 1 se trouve sur le blog [par ici]

Lettres écarlates (Meg Corbyn, tome 1) – Anne Bishop

Written in red, 2013. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Barthélémy. Éditions Milady, 2014, 504 p. ; réédité en poche chez Milady, 2014

Mon avis :

Il y a deux ans, par là, j’ai lu les cinq tomes de la série Meg Corbyn d’Anne Bishop. Un univers original (catégorisé pour sa traduction française en Bit-Lit, son auteure en parle quant à elle sur son site comme de la dark-fantasy… on va dire que c’est entre les deux), une héroïne attachante, un monde intéressant et plein de vilaines créatures extras. Une histoire où les méchants sont des humains intolérants mais propres sur eux et les gentils une culture non-humaine qui a tendance à dévorer ses interlocuteurs, ça avait plutôt tout pour me plaire, faut dire. Verdict, j’ai adoré le premier tome, vraiment bien aimé les trois suivants dans l’ensemble, et trouvé le cinquième piteux haha, ses 480 pages auraient pu tenir en 120 tellement il ne s’y passe pas grand-chose. Mais bon.

Ce premier tome, Lettres écarlates, est un page-turner efficace, que j’ai dévoré à un moment où mes neurones avaient besoin de souffler. La quatrième de couverture ne rend pas vraiment justice au roman mais pose certains enjeux : « Meg Corbyn est une Cassandra Sangue, une prophétesse du sang, capable de prédire l’avenir lorsqu’elle s’incise la peau. Une malédiction qui lui a valu d’être traitée comme de la viande par des hommes sans scrupules prêts à la taillader pour s’enrichir. Mais aussi un don qui lui a permis de s’échapper et l’incite à chercher refuge chez les Autres. Là où les lois humaines ne s’appliquent pas. Même si elle sait, grâce à cette vision, que Simon Wolfgard causera également sa perte. Car si le chef des loups est d’abord intrigué par cette humaine intrépide, peu de choses la séparent d’une simple proie à ses yeux. ».

Il y a de cela longtemps, la guerre a fait rage sur Thaisia entre les deux espèces de prédateurs dominants créés par Namid : les humains et les Autres, des créatures antérieures, métamorphes, surnaturelles, différentes. Un compromis fut finalement trouvé pour garantir la survie des espèces : le monde appartient aux Autres, mais ils laissent les humains plus ou moins l’oublier dans certaines enclaves où ils ont le droit de vivre comme bon leur semble. Enfin « plus ou moins » comme bon leur semble, car dans chaque enclave humaine, un Enclos de Terra Indigene est implanté ; mieux vaut tenir l’ennemi à l’oeil. Quand Meg Corbyn demande asile et protection à l’Enclos de Lakeside, dirigé par des Loups (ces Autres ayant l’apparence de loups sous leur forme Terra Indigene), le monde va changer.

Un monde bien travaillé et une héroïne attachante qui se trouve désignée et mise en valeur par le regard des Autres. Pour les amateurs du genre, c’est à découvrir.

★★★★★★★★★☆

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Albert et l’argent du beurre – Laurent Rivelaygue

Les éditions du sonneur, janvier 2020 ; 224 p.

Mon avis (Rentrée hiver 2020, 6) :

Albert et l’argent du beurre est un roman farfelu, rocambolesque et très divertissant. Je l’ai déniché pendant le confinement, grâce aux conseils de ma librairie en lectures numériques, sur leur site.

« – Qu’est-ce qui vous amène, Chantal ?, scarlatina le docteur avec circonspection.
Non, moi c’est Sophie, tortilla Manon. »

Deux lignes et déjà ça décoiffe. Albert et l’argent du beurre, c’est un écrivain qui essaye d’écrire une histoire tandis que ses personnages n’en font qu’à leur tête. Ils se débinent, sont castés, troqués contre des géraniums, changent de sexe – ou de prénom ! – et tentent même un ou deux piquets de grève, entre autre pour changer le titre du livre, qui ne convient pas à la majorité.

Dans cette farce sans queue ni tête, Laurent Rivelaygue joue de façon débridée avec les mots et les styles. Le miroir sans tain de la fiction n’en finit pas de se fendiller, les personnages connaissent l’existence du roman en train de s’écrire, les poncifs deviennent leur propre négatif mijoté à la sauce surréaliste. L’auteur fait feu de tout bois, c’est souvent drôle, parfois aussi un peu lourdingue, en tous cas pour ma pomme qui suis plutôt humour anglais que grosse artillerie française. Pas grave. Et si, derrière le vaudeville décomplexé de ce texte pointait un regard un peu féroce sur notre époque de désillusion, de course à la notoriété hypocrite et de libéralisme forcené ?

J’ai passé avec Albert et l’argent du beurre un moment vivifiant. Il est à découvrir, tant pour son originalité que l’énergie désopilante déployée dans ses pages.

« – Putain la vache merde c’est dégueulasse, s’empourpra le médecin récent qui venait de perdre définitivement son flegme, ce dernier ayant rebondi sur le sol puis sur le rebord de l’évier avant de disparaître dans la bonde et d’atterrir dans une usine de retraitement de déchets qui allait le brosser afin de le faire reluire et le revendre en seconde main à un lord anglais grabataire. »

★★★★★★★★☆☆

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Etta et Otto (et Russell et James) – Emma Hooper

Etta and Otto and Russell and James, 2015. Traduit de l’anglais (Canada) par Carole Hanna. Éditions Les Escales, 2015 – réédition en poche chez Pocket, 2016 ; 352 p.

Mon avis :

Etta et Otto (et Russell et James) fait partie de mon butin du dernier festival America. J’avais assisté à une conférence pleine d’âme sur les paysages canadiens, avec Emma Hooper, DW Wilson et Lise Tremblay. Une vraie révélation pour moi, en fait, car depuis j’ai lu et adoré le roman et le recueil de nouvelles de DW Wilson [Balistique et La souplesse des Os] et été très touchée par ma lecture de la québécoise Lise Tremblay [L’habitude des bêtes]. Il me restait donc Emma Hooper à découvrir… et ce fut une explosion de joie ! Un mémorable coup de coeur. Je ne compte même pas les fois où, au cours de ma lecture, je me suis dit : « J’adore ce livre… Mais j’adore ce livre ! ». Etta et Otto (et Russell et James) est un roman original où on s’immerge, profond et drôle, tellement réconfortant. L’histoire de plusieurs vies, de grands espaces et de belles âmes.

« Otto,
Je suis partie. Je n’ai jamais vu l’eau, alors je suis partie là-bas. Rassure-toi, je t’ai laissé le pick-up. Je peux marcher. J’essaierai de ne pas oublier de rentrer.
A toi (toujours)
Etta. »

Un matin, Etta quitte la ferme familiale située au coeur des prairies de la Saskatchewan (dans le centre du Canada) pour aller voir la mer. Sac au dos, fusil en bandoulière. Elle a quatre-vingt trois ans et s’embarque à pieds pour un périple de plus de trois mille kms, jusqu’à Halifax sur la côte est. Il y a des moments où elle n’a plus toute sa tête, notre chère Etta. « Et si elle oublie ? […] Son nom, sa maison, son mari ? De se nourrir ou de boire ? L’endroit où elle va ? ». Heureusement, elle croise les pas d’un coyote amateur de chansons de cowboy, qui sera son aide-mémoire. En attendant son retour, à la ferme, Otto s’occupe comme il peut. Etta lui a laissé ses recettes de cuisine et il en vient à entamer un processus inédit de création. Et puis il y a Russell, le meilleur ami d’Otto depuis l’enfance, qui lui voue une admiration sans borne et a toujours aimé Etta en secret. Il va prendre la route pour la ramener.

Emma Hooper raconte Etta et Otto (et Russell et James), leur vie dans les prairies – c’est dingue cette région avec un horizon si vaste qu’on voit arriver les gens à 1 km de distance ! – où le vent souffle sans cesse, leur rencontre sur fond de crise économique et plus tard de seconde guerre mondiale, quand Otto traverse les océans pour combattre, Russell un peu bancal, Etta institutrice. Otto est le septième enfant d’une fratrie de quatorze, une famille de fermiers. Russell a aménagé chez son oncle et sa tante voisins d’Otto quand il avait six ans et est devenu comme un membre de la famille. « Il avait cinq mois de moins que lui, alors la mère d’Otto s’était mise à l’appeler Russell 7 1/2 ».

Etta et Otto (et Russell et James) parle d’amour, d’amitié et de permettre à ses rêves et à soi de se réaliser. Et qu’importe l’âge ! Tout dans ce roman m’a attrapé le coeur. Les gens, ce qui leur arrive, le ton dont c’est raconté, son grain de folie, le soupçon de réalisme magique. Beaucoup de rires, quelques larmes. Des passages qu’on a envie d’applaudir, des moments dont on voudrait être. Emma Hooper partage avec Audur Ava Olafsdottir la fraicheur d’un pétale en train de naitre et une grande bienveillance pour ses personnages. La jeune auteure canadienne manie le verbe avec une grâce admirable, un rythme, un souffle, au plus près du coeur des êtres. La construction de cette histoire est également parfaitement maîtrisée jusqu’aux dernières lignes, quel talent pour un premier roman !

Etta et Otto (et Russell et James) m’a emportée loin. J’étais bien. J’ai eu du mal à revenir. Les chants du large, son deuxième roman, a déjà rejoint mes étagères.

« Nous avons tous peur, la plupart du temps. La vie serait sans vie autrement. Aie peur et puis saute dans cette peur. Encore et encore. Simplement n’oublie pas de t’accrocher à toi-même pendant que tu le fais. »

Marie-Claude a beaucoup aimé aussi [son billet est par ici] et elle nous en apprend plein sur l’auteure et ses inspirations !

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Froid comme le sang (Ren Bryce, 1) – Alex Barclay

Blood runs cold, 2008. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Pascal Bernard. Éditions Michel Lafon, 2009 ; réédition chez J’ai Lu thriller, 2010 ; 448 p.

Mon avis :

Je ne lis pas beaucoup de romans policiers, mais en ce moment je défriche ma pile à lire d’auteures irlandaises et j’ai voulu tester Alex Barclay. Je me suis dit, bon, je lis le premier chapitre et si je n’accroche pas, j’essayerai un autre roman. Mais lorsque j’ai finalement levé un œil de Froid comme le sang, j’en étais à la page 50, et bien motivée pour le continuer de suite ; ce que j’ai fait. Si je ne m’abuse, quatre romans d’Alex Barclay (nom de plume d’Eve Barclay, née à Dublin en 1974) ont déjà paru en France. Celui-ci est le troisième, le premier de la série Ren Bryce.

En fait d’auteure irlandaise, Froid comme le sang se passe aux États-Unis, plus précisément dans l’état du Colorado, entre Denver sa capitale et les Rocheuses, en particulier Breckenridge, une ancienne cité minière reconvertie en charmante station de sports d’hiver. Le roman est centré sur la personnalité de Ren Bryce, brillante agente du FBI, écorchée, plutôt incontrôlable, au travers de l’enquête qu’elle mène pour élucider le meurtre d’une collègue, Jean Transom. Le corps de Jean, retrouvé sur les pentes du Quandary Peak, a hélas, à peine découvert, été emporté par une avalanche. Sans corps, c’est compliqué de remonter les fils et l’enquête sinue vers d’autres affaires : un précédent disparu à Breckenridge, les enquêtes en cours de Jean, pédophilie, agressions sur mineurs, mais aussi une série de violents braquages qui secouent la région, rappelant la tristement célèbre Domenica Val Pando. Ren essaye de garder la tête hors de l’eau au milieu des remous de sa vie sentimentale, de sa carrière, de cauchemars récurrents et des nombreux piétinements de l’enquête.

J’ai été un peu perdue par la foultitude de personnages : ceux du bureau du shérif et de nombreuses agences du FBI auxquels s’ajoutent des habitants de Breckenridge et d’ailleurs, dont les différentes personnalités et histoires sont plus ou moins creusées. Froid comme le sang possède un rythme étonnant : le premier tiers tout se met en place, le second on n’a aucune piste et le dernier, c’est une avalanche de révélations de tous les côtés. Les amateurs de polars tiqueront peut-être, mais perso, ce roman m’a vraiment bien plu. Je suis un peu douillette en ce moment sur les choses glauques. Empathie malmenée, sans doute, j’ai l’impression d’un tissu pas tout à fait cicatrisé à l’intérieur, que le premier trop-plein pourrait faire saigner. J’ai trouvé qu’Alex Barclay avait beaucoup de talent pour amener les passages crus, violents voire sauvages de l’histoire en y étoffant une marge de sécurité pour le lecteur.

J’ai aimé les intrigues qui se recoupent, se tissent et s’additionnent. J’ai aimé être entrainée dans cette lecture au fil de dialogues omniprésents persillés d’humour. J’ai aimé le cadre : ces rocheuses du Colorado dont je ne connaissais de nom qu’Aspen. Pendant ma lecture, j’ai passé pas mal de temps sur le net à lire des choses sur Breckenridge, à situer Quandary Peak sur Google Maps, admirer les paysages et me régaler de vidéos de randos. J’aime quand les romans m’attirent dans la géographie et l’histoire de lieux existants (je me souviens avoir carrément imprimé de larges cartes du Minnesota que j’étalais sur mon bureau, lorsque je lisais La saga des émigrants de Vilhelm Moberg). Mais surtout, j’ai aimé Ren, sa grande gueule et sa grâce d’origine iroquoise, ses fêlures, ses commentaires intérieurs, ses pulsions, ses coups de coeur.

Une bonne pioche pour moi, donc, je me suis vraiment bien plu dans ce roman, et ce n’est pas terminé : j’ai déjà commandé Blackrun, la suite des enquêtes de Ren, chez mon libraire.

« Mais entre ce que je dois faire, ce dont j’ai envie et ce dont je suis capable, il y a comme qui dirait un monde, n’est ce pas ? »

★★★★★★★★☆☆

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.5 Policiers et thrillers, Chroniques (toutes mes), Objectif PAL | Tagué , , , , | 9 commentaires

Pierres de mémoire – Kate O’Riordan

The memory stones, 2003. Traduit de l’anglais (Irlande) par Judith Roze. Éditions Joelle Losfeld, 2009 ; 352 p.

Mon avis :

Nell est une oenologue renommée. Elle a quarante-huit ans, vit à Paris en compagnie d’une petite chienne acariâtre et hésite à s’engager plus avant avec Henri, son amant depuis quinze ans. Un appel téléphonique va soudain craqueler l’enduit lisse et brillant de la carapace sous laquelle Nell s’abrite depuis trente-deux ans ; depuis qu’elle a quitté son petit villlage d’Irlande, pour ne plus jamais y mettre les pieds. Elle avait seize ans à l’époque. Aujourd’hui sa fille Ali vit là-bas, elle a repris le pub familial, près de l’océan. Mais Ali a des problèmes, et Nell n’aura sans doute d’autre choix que de rouvrir sa propre boite de Pandore, en rentrant au pays.

Avec Pierres de mémoire, je découvre enfin l’auteure irlandaise Kate O’Riordan. Et pas de chance, cette lecture me laisse mitigée. J’ai vraiment beaucoup aimé le début – j’ai même pensé à Jennifer Johnston -, et puis mon enthousiasme a faibli de manière conséquente. Je ne sais pas trop comment formuler mes réticences. A mesure que l’intrigue se resserre sur ce lieu natal irlandais de tous les dangers, passés et futurs, et sur la poignée de personnages qui l’animent, tout devient trop décortiqué. L’auteure zoome et dissèque chaque geste, relation, tension et non-dit. Mais au lieu d’étoffer l’ensemble, de lui insuffler vie, âme, espace et complexité, cela ne réussit, à mon sens, qu’à porter l’attention sur certaines insignifiances et à vider cette histoire de chaleur, de liant. Le roman en devient trouble et triste, les gens plutôt misérables ; impossible de m’attacher à aucun d’eux. Et je ne parle même pas d’Adam. Un peu roman familial, un peu thriller psychologique, mais sur pas mal de points, c’est quand même beaucoup de bruit pour rien.

Et pourtant. Quelques passages poignants scintillent et d’autres instants pleins de vérité ont donné le carburant nécessaire à ma curiosité pour terminer cette lecture. La manœuvre entre passé et présent est habile, les réflexions sur la perte, la culpabilité et la résilience capturent l’attention. Il y a de très belles choses dans ce roman. Mais pfiou. Il a fallu s’accrocher… J’ai encore La fin d’une imposture dans ma pile à lire ; je retenterai certainement un jour ma chance avec Kate O’Riordan, mais pas tout de suite.

« Nous sommes façonnés par de grands événements ; les naissances, les maladies, les morts opèrent des coupes sombres dans notre existence, lui font prendre une nouvelle direction, y laissent des marques indélébiles. Mais ce sont les petites choses – une volée de marches, un regard déçu, une boucle de chaussures luisante, des trahisons minuscules, un Va te faire foutre bien senti, les heures passées derrière un abri rouillé et dégoulinant de pluie, l’accumulation sans fin de pierres de mémoire empilées l’une sur l’autre – qui nous font peu à peu prendre forme. »

★★★★★★☆☆☆☆

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La Bête de Porte-Vent (Ceux qui ne peuvent pas mourir, tome 1) – Karine Martins

Éditions Gallimard jeunesse, septembre 2019 ; 320 p.

Mon avis :

J’ai repéré ce roman jeunesse fantastique chez mon libraire avant le confinement : il fait partie de l’alléchante sélection du prix Bouquineurs en Seine de cette année. Le visuel de couverture m’a attiré l’oeil – je le trouve vraiment splendide – et la quatrième aussi, qui parle de Finistère. Si bien qu’il y a dix jours, lorsque mon libraire a mis en place un click & collect, j’ai passé commande – comme beaucoup d’entre vous – pour les soutenir et me faire plaisir ; et ce roman en a fait partie.

J’ai tellement bien fait ! La Bête de Porte-vent a été une grande bonne surprise. De l’intelligence, de l’humour, une vraie atmosphère. Un agréable mélange bien dosé de fantastique, de mystères et de rebondissements. Un je-ne-sais-quoi surtout, dans le ton et les relations entre les personnages, qui m’a profondément séduit.

Le roman s’ouvre à Paris en 1887. Rose a seize ans. Elle a été recueillie par Gabriel Voltz après le décès de ses parents, survenu il y a quelques mois. Ils étaient aubergistes près de Saint-Malo… et ont été tués par un vampire. Dans le monde de Karine Martins, les créatures surnaturelles, les goules, lycans et autres thérianthropes existent. Ce sont les Égarés, « des monstres qui se cachent sous une apparence humaine et peuplent le folklore de chaque pays et régions ». L’ordre secret de la Sainte-Vehme traque et détruit ces hérésies partout où elles sévissent, avec Gabriel Voltz pour meilleur bras armé. Et pour cause… lui non plus n’est pas tout à fait ce qu’il semble être. Une nouvelle mission lui est confiée, des morts suspectes ont eu lieu dans un village côtier du Finistère Nord, et il doit s’y rendre toutes affaires cessantes. Problème : Rose, têtue, fouineuse, attachante, en a découvert bien trop sur Gabriel et son travail pour la Confrérie, or la Sainte-Vehme ne tolère aucun témoin… Dans La Bête de Porte-Vent, les monstres ne sont pas toujours où on les attend. « Il avait vu trop d’horreurs commises au nom de Dieu pour garder la foi ». Gabriel se retrouve contraint d’embarquer la gamine avec lui pour la protéger, et débute une enquête semée d’embûches, de surprises et de révélations. On est emportés par la plume inspirée et espiègle de l’auteure, parmi les rochers et les brumes de la côte sauvage Bretonne.

Ce premier tome de Ceux qui ne peuvent pas mourir est vraiment extra. L’histoire est fouillée, le monde inventé par l’auteure se tient admirablement de bout en bout, et même si le public visé est adolescent, elle ne ménage en rien ses personnages et n’hésite jamais à les malmener. Un gros suspense et son lot de révélations ouvrent la fin du volume sur une suite qu’il me tarde déjà de découvrir. Youpi !

Publié dans 1.2 Littérature française, 2020, 7.3 Jeunesse & young adult, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique, Coups de coeur | 1 commentaire

Une illusion passagère – Dermot Bolger

The Fall of Ireland, 2012. Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas. Joëlle Losfeld, 2013 ; 134 p.

Mon avis :

Dermot Bolger a dans mon coeur une place à part. La ville des ténèbres, 1996… on n’oublie jamais un premier amour, en littérature irlandaise non plus. Par contre, autant je me jette immédiatement dans la lecture de toute nouvelle publication de Colm Toibin, autant pour Dermot Bolger, j’en lis juste un de temps en temps. Là, c’était Une illusion passagère, sa novella de 2012 parue en France en 2013. L’immense avantage de ne pas tout lire d’un coup, c’est que Ensemble séparés et Le ruisseau de Cristal m’attendent encore sur mes étagères.

Une illusion passagère raconte une nuit en huis clos dans un luxueux hôtel chinois. Martin a cinquante-cinq ans, il est haut fonctionnaire dans cette Irlande au bord du gouffre financier qui a suivi le Tigre celtique. Un énième déplacement professionnel, une journée morne de réunions enchainées et ce soir une bulle de mal-être explose en lui, le laissant dévasté. Rongé par une solitude qui l’effraie, accablé par la déliquescence de son couple, écoeuré par le gouvernement de son pays. Tout s’amalgame en un jeu de miroirs, sa propre existence lui semble insignifiante, sa carrière dérisoire, son couple fichu, ses filles presque femmes n’ont plus besoin de lui… rien ne va plus. Trop raisonnable pour prendre une cuite, trop hésitant pour en finir, Martin, avec un léger parfum de Lost in translation, se laisse décider à faire appel à une masseuse. Deux humanités vont alors se frôler le temps d’une soirée, réconfort d’être touché, dialogue hésitant, espoir peut-être d’un fardeau allégé dans le partage d’un temps ralenti, mais aussi lourd de non-dits. Dermot Bolger questionne toute la gamme des illusions, qu’elles soient tissées par les gouvernements, ou concernent la communication entre les êtres, les sentiments. Connait-on jamais ceux que l’on aime ? Tout le monde joue-t-il un rôle ? Où réside la vérité ? Autopsie d’un couple finissant, portrait à charge d’un gouvernement déchu « à tout point de vue, sauf officiellement », Une illusion passagère est écrit de cette plume particulière à Dermot Bolger, une matière vive travaillée au plus près de l’être humain.

J’ai passé un intéressant moment de lecture, mais j’avoue, je préfère Dermot Bolger dans ses romans. Ca tombe d’ailleurs plutôt bien, il m’en reste deux à lire ! Joie.

★★★★★★★☆☆☆

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Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

Ungfrú Ísland, 2019. Traduit de l’islandais par (le toujours très fameux) Éric Boury. Éditions Zulma, 2019 ;288 p

Mon avis :

Heureuse d’avoir retrouvé la prose réconfortante d’Audur Ava Olafsdottir. Miss Islande est le quatrième roman que je lis d’elle, mon préféré je crois, même si la fin arrive trop vite.

Hekla a un peu plus de vingt ans lorsqu’elle quitte sa province natale des Dalir pour Reykjavik. Avec son prénom de volcan, sa Remington et ses manuscrits en bandoulière, elle lit le Ulysse de Joyce en anglais et veut réussir à vivre de sa plume. Las, tout ce qu’on lui propose, c’est de briguer le titre de Miss Islande, puis un boulot de serveuse. Qu’importe, Hekla est déterminée. Elle réussira.

Avec ses meilleurs amis, ils se serrent les coudes. Isey, jeune mariée et mère de famille, n’ose pas avouer à son mari qu’elle écrit et en vient à cacher son carnet de notes dans un seau. Jon John, l’étoffe d’un costumier de théâtre, rêve de pouvoir vivre au grand jour son homosexualité. Mais dans les années soixante, la société patriarcale a la dent dure et les oeillères bien accrochées.

Entre se rogner les ailes et prendre leur envol, leur coeur à tous les trois balance dans le vent… Et en Islande, ça souffle.

Miss Islande raconte la terre battue d’un passé millénaire en train d’enfanter ses premières pousses vives, exubérantes, tenaces. C’est un roman féministe, mais surtout humaniste. Drôle, tendre, mélancolique, au ton léger, à l’idée profonde. Des personnages vraiment attachants. Un bonheur de lecture et un coup de coeur, à découvrir.

« Elle a dit que certaines personnes s’engendrent elles-mêmes. Comme toi. Elle m’a demandé de te dire bonjour avant d’ajouter… qu’il fallait… porter en soi un chaos… pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse. »

Les autres romans de l’auteure chroniqués sur le blog sont par ici : Le rouge vif de la Rhubarbe, Ör, Rosa Candida

Publié dans 1.5 Litt. d'Europe du Nord, 2019, Coups de coeur, Islande, Rentrée automne 2019 | Tagué , , , | 5 commentaires

Paris-Brest – Tanguy Viel

Les Éditions de Minuit, 2009 ; réédition en poche : Les Éditions de Minuit, coll. « double », 2013 ; 173 p.

Mon avis :

J’ai beaucoup aimé Paris-Brest ; même sans doute un peu plus que cela. Je me suis attachée à cette histoire, ou plutôt non, c’est elle qui s’est attachée à moi. Trop de résonances. Il faut dire que l’auteur raconte des trucs que j’ai vécu, dont je me souviens. Les repas au Cercle (au foyer du marin), moi aussi j’en ai fait. Ce n’était pas avec ma grand-mère, ou plutôt si, elle était là, mais c’est sa sœur qui nous invitait. La gare de Brest, le trajet en voiture jusqu’à la Pointe Saint Mathieu puis plus loin, cette côte sauvage d’où on devine Ouessant entre ciel et océan, ce côté un peu malaisant de la ville, et la vue sur la rade… tout cela je l’ai en moi. Le pompon, dans ma lecture (j’en ris encore rien qu’à l’écrire), ça a été les millions absents des caisses du Stade Brestois, en 1991. Alors là. Que le père du narrateur soit mêlé à ça ! La crise de rire. C’était page 35, je crois bien que j’ai lu le livre d’une traite, ensuite.

Dans Paris-Brest, Tanguy Viel écrit un roman familial autour du roman familial de son narrateur. Et quelle famille ! Gast. Ici on ne s’aime pas ; ici on compte. Il y a la mère, bourgeoise dans son acception la plus vénale et hypocrite, l’argent à la Balzac. Il y a Louis, le narrateur, suivi de près par son double maléfique, le fils Kermeur. Il y a la grand-mère, qui hérite dix-huit millions d’un vieux monsieur rencontré au Cercle. Et le père, qui lui n’a pu justifier l’absence de quatorze millions des caisses du Stade Brestois, quand il en était vice-président. Les parents s’exilent dans le sud de la France, Louis reste à Brest, dont il ne partira pour Paris que lorsque eux rentreront… Avant d’en revenir pour un Noël, valise alourdie d’un manuscrit, lui plus léger de l’avoir écrite, cette histoire de famille.

Il y a un rythme étonnant dans ces pages. Le livre est minutieusement construit, tout en donnant l’impression que le lecteur découvre le texte en temps réel de son écriture. La prose affiche un faux débraillé étudié. Tout au long du livre on grince des dents, on perce des mystères, aucun des personnages n’en ressort sympathique, et pourtant l’ensemble est attachant. Et cet humour ! Les sacs en plastique de la mère, le briquet aux armes de Palavas-les-Flots. Tanguy Viel explore, questionne. Et moi, hais-moi, aime-moi… Et toi ?

Vraiment très heureuse d’avoir sorti ce roman de ma pile à lire (acheté il y a des années chez Dialogues, d’ailleurs), je sais déjà que j’en lirai d’autres de cet auteur !

« Quand chaque phrase venue d’elle, à peine franchie ses lèvres, on aurait dit qu’elle tombait en chute libre pour s’écraser au sol. Alors lui, je ne sais pas, comme plein d’indifférence, à son tour on aurait dit qu’il se baissait tranquillement puis qu’il les ramassait, chaque phrase gisante au sol, et qu’il y répondait. »

★★★★★★★★☆☆

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Étés anglais (Les Cazalet, tome 1) – Elizabeth Jane Howard

The light years. The Cazalet chronicles. Vol. 1, 1990. Traduit de l’Anglais par Anouk Neuhoff. Éditions la Table Ronde, coll. Quai Voltaire, mars 2020 ; 557 p.

Mon avis :

J’ai découvert Elizabeth Jane Howard l’an dernier avec Une saison à Hydra. Je m’étais laissée emporter dans ce roman avec bonheur et une rare jubilation. La densité des personnages, l’intelligence de l’oeuvre, l’écriture d’une rare qualité, tout m’avait ravie. Alors bien sûr, je me suis plongée dans Étés anglais, le premier tome de son œuvre majeure, Les Cazalet, avec joie. Et quel coup de coeur ce fut !

Étés anglais est une fresque de famille ambitieuse et minutieuse, qui s’ouvre en 1937. La traduction est d’une rare qualité. On y rencontre les trois frères Cazalet, le séduisant Edward, Hugh revenu blessé de la première guerre mondiale et Rupert le peintre, leurs épouses et leurs enfants, les parents, Le Brig et La Duche, leurs domestiques et même la famille élargie. Pour l’été, ils se retrouvent tous à Home Place, le manoir de campagne. Elizabeth Jane Howard pose tour à tour chacun des personnages avec empathie et une grande finesse. Charme, élégance, classes sociales, elle nous offre la peinture d’une époque, voire même une radiographie de toute la société anglaise, alors que la possibilité d’un nouveau conflit mondial germe à mesure dans les consciences. Elizabeth Jane Howard a tellement de talent pour raconter les gens ! Elle dépeint admirablement les caractères, avec nuance, empathie, un humour et une ironie omniprésentes. C’est simple, je pense à eux tous maintenant comme s’ils existaient en vrai. Certains incroyablement attachants, d’autres dont on s’attache finalement aux failles, d’autres encore que l’on en vient à mépriser. Tous les personnages sans exception, de la grande bourgeoise à la femme de chambre, de l’enfant nouveau-né au patriarche vieillissant, prennent à mesure corps, âme et vie dans leur quotidien, leurs trahisons, leurs faiblesses et leurs passions. Elizabeth Jane Howard esquisse avec art toutes les nuances de la vie ; avec parfois aussi quelques touches bien plus sombres. Elle décrit avec acuité la condition déplorable des femmes, même celles dont la vie matérielle est privilégiée. Pas d’accès aux études pour les filles, le devoir d’abandonner sa carrière dès que l’on se marie, la maternité imposée sinon subie ; mais aussi d’une manière plus large, le rôle dévolu à chacun par la société et l’hypocrisie des relations dans la société anglaise, même les plus affectueuses.

Ce magnifique roman a paru il y a un mois tout juste aux éditions La Table Ronde, lisez-le ! – ainsi qu’Une saison à Hydra ! Au départ je ne voulais publier ma chronique que lorsque nous serions sortis de confinement – en plus ma plume est devenue complètement inerte… mais vu que l’on ne sait plus de quoi les semaines à venir seront faites, pourquoi différer son plaisir ? Vous pouvez toujours foncer sur le site internet de votre librairie préférée pour vous les procurer en format numérique. Et pour ce qui est de ma plume, à défaut d’une chronique bien tournée, je pense au moins – en tous cas je l’espère – y avoir fait passer mon colossal enthousiasme.

… Ah, et pour info, le tome 2 des Cazalet est prévu pour octobre : la trop bonne nouvelle.

Bonnes lectures, portez-vous bien.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2020, Angleterre, Coups de coeur | Tagué , , | 12 commentaires