Jonny Appleseed – Joshua Whitehead

Jonny Appleseed, 2018. Traduit de l’anglais par Arianne Des Rochers. Éditions mémoire d’encrier, septembre 2020 pour la publication française ; 259 p.

Mon avis (Rentrée automne 2020, 5) :

« Bon sang, j’ai joué les hétéros sur la réserve pour pouvoir être NDN, et ici je joue les Blancs pour pouvoir être queer. »

Allons droit au but. Jonny Appleseed est un livre extraordinaire.
Au début de ma lecture, pourtant, j’ai été décontenancée par la langue. Mais ce fut finalement pour mieux me retrouver happée par la mélodie et les mots de Joshua Whitehead, traduits par Arianne Des Rochers.

Jonny est NDN (pour indien, indian), Oji-Cri, bispirituel et queer. Il a quitté la réserve de Péguis depuis deux ans pour Winnipeg, où il est travailleur du cybersexe.
Roger, son beau-père, vient de mourir d’une cirrhose du foie et il décide de rentrer sur la réserve pour assister à ses funérailles – mais surtout pour soutenir sa mère.

Ce livre, c’est Jonny qui se raconte, depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Sa première Nation de Péguis. Les siens. Sa kokum (grand-mère), une femme minuscule qui contenait en elle la puissance d’un béhémoth, sa mère, alcoolique, pas vraiment stable mais très aimante, son meilleur ami Tias qui est aussi son amant, la petite amie de Tias, Jordan.

Jonny Appleseed est un livre cru, baigné d’alcool, de sang et de larmes et très cash sexuellement, mais ce qui est vraiment marquant c’est la lumière que dégage cette histoire. L’amour sous toutes ses formes. Tous les personnages sont racontés avec une puissante empathie,  leurs failles, leurs traumatismes, leurs errances, mais aussi, et surtout, leurs espoirs et leur attachement.

Jonny est honnête, courageux, princesse pailletée autoproclamée – et tellement touchant. J’ai terminé le livre bouleversée. Jonny Appleseed est une lecture marquante, qu’il faut oser.

« C’est drôle comment, dans la bouche d’un NDN, « je t’aime » sonne plutôt comme « je souffre avec toi ».

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2020, Canada, Rentrée automne 2020 | Tagué , , | 4 commentaires

La reine des souris – Camilla Grudova (nouvelle)

The Mouse Queen, 2017. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Éditions La Table, coll. La nonpareille, octobre 2020 ; 48 p.

★★★★★★★★

Mon avis (Rentrée automne, 5) :

La reine des souris est une nouvelle très originale et bizarre ; un petit bijou d’humour noir. Je me suis vraiment régalée à la lire ! Mais « régalée » n’est sans doute pas ici le terme approprié – vous verrez pourquoi quand vous la lirez ; haha.

Camilla Grudova nous livre dans ces quarante-huit pages une histoire sombrement grinçante et fantastiquement drôle. La reine des souris commence assez banalement. Peter et la narratrice se rencontrent en cours de latin à l’université. Ils se fréquentent, se marient, emménagent, trouvent un boulot… Oui, mais. Par petites touches, infimes au départ puis de moins en moins anodines, voire de plus en plus prégnantes à mesure que l’on tourne les pages, la plume de Camilla Grudova dérape. L’autre côté du miroir s’invite dans l’histoire. Nos pires cauchemars ? Comme si le centre de gravité de la nouvelle basculait à mesure que les individus se retrouvent happés par la vie de tous les jours et son lot de contraintes, de frustrations et de conditionnement social.

La reine des souris, c’est le rêve un peu flippant dont tu es heureux de te réveiller… Mais si c’était celui d’un autre ? Et si, en fait, ce n’était pas un rêve ? Une nouvelle franchement brillante, parue hier dans la collection La nonpareille – dédiée aux nouvelles – des Éditions La Table Ronde. A déguster sans modération ! Oups, je recommence.

« Il fit bouillir notre certificat de mariage dans la bouilloire en disant qu’il ne travaillerait pas dans un cimetière le restant de sa vie uniquement pour nourrir les enfants de Mars et, finalement, il partit pendant que j’étais descendue faire des courses, lui acheter de la salade et du café. »

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La fenêtre au sud – Gyrðir Elíasson

Suðurglugginn, 2012. Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson. Éditions La Peuplade, septembre 2020 ; 168 p.

★★★★★★★★☆☆

Mon avis (Rentrée automne, 4) :

La fenêtre au sud est une sorte de journal intime, une succession de réflexions et d’anecdotes de vie quotidienne. Le narrateur est écrivain et peine sur une nouvelle histoire, qu’il tape sur sa machine à écrire Olivetti. L’encre pâlit, la lettre b tente de se faire la malle et l’homme solitaire regarde passer les jours. Quatre saisons s’écoulent dans cette maison coincée entre mer et montagne, isolée parmi quelques autres sur un bout de côte islandaise.

Ces pages dégagent un charme certain. Il ne s’y passe rien ou si peu et pourtant entre deux promenades jusqu’au phare et les nouvelles du monde à la radio, on y pense à la condition humaine, à la souffrance animale, on évoque l’amour et la création, les relations entre les êtres. Le narrateur est touchant dans sa manière vaillante et pudique de surmonter ce qui semble être un ratage complet de sa vie, en tous cas à l’heure qu’il est. On lui devine une rupture ancienne mais pas cicatrisée, l’inspiration lui fait défaut, il se terre, solitaire. Et néanmoins il continue non sans humour à dérouler le fil du quotidien de ses jours.

Gyrdir Eliasson a une plume poétique à l’islandaise, un peu bourrue. Je me suis trouvée vraiment bien dans ces pages. La fenêtre au sud a été une excellente découverte et j’ai maintenant envie d’en lire plus de cet auteur. Deux autres de ses romans sont édités aux éditions la Peuplade, j’en ai repéré un à la médiathèque et l’autre d’occasion. A suivre.

« Mais bien sûr, ce n’est pas la longueur entre les maisons qui détermine la distance entre les hommes. »

Publié dans 1.5 Litt. d'Europe du Nord, 2020, Islande, Rentrée automne 2020 | Tagué , , , | 14 commentaires

Apeirogon – Colum McCann

Apeirogon, 2020. Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude. Éditions Belfond, août 2020 ; 512 p.

Mon avis (Rentrée automne 2020, 3) :

Coup de coeur et enthousiasme colossal pour cette lecture. L’apeirogon est une figure de géométrie possédant un nombre dénombrablement infini de côtés. Apeirogon raconte 1001 histoires, qui ne sont en fait qu’une seule histoire, à 1001 facettes.

Colum McCann nous plonge dans le conflit israélo-palestinien. Au coeur d’Apeirogon se trouvent deux fillettes, Abir et Smadar, leur assassinat, leurs pères devenus amis, Bassam Aramin et Rami Elhanan, qui mènent un combat commun pour la paix. Bassam est musulman palestinien. Rami est juif israélien. Abir a été abattue par un garde-frontière israélien à Jerusalem-Est en 2007, elle avait dix ans. Smadar a été tuée à quatorze ans à Jerusalem-Ouest par trois kamikazes palestiniens, en 1997.

Colum McCann a tissé leur histoire, leurs histoires et l’Histoire, dans ce roman qui n’en est pas un.

Comme ces chansons jeux de mots que l’on récitait enfants, trois petits chats, chapeau de paille paillasson, somnambule, Colum McCann passe de l’arme à la poudre à la Chine, du cadavre en pièce au fonctionnement du nerf optique, de la guerre de 1948 à David et Goliath, des souvenirs d’un homme au présent d’un autre, mais il y a toujours un lien. Intrication, fondu enchaîné. 1001 fragments contés qui se reflètent les uns dans les autres sans discontinuer, un lien de soi, de soie, de son, de sens, la pensée ricoche et semble s’éparpiller mais en fait elle ne dévie jamais. Colum McCann construit, tricote, raconte et recrée un ensemble, un tout qui entrecroise les destins, les gens, les pays, les généalogies, la géographie, les arts, les sciences, les inventions.

Apeirogon est une lecture souvent exigeante, par sa forme éclatée et son contenu parfois vraiment éprouvant. Ce n’est pas un livre qui se picore cinq minutes ici, huit minutes là, entre préparer le dîner et sortir le chien. J’ai eu besoin d’avoir la soirée devant moi ou une journée de repos pour m’y plonger. Apeirogon nécessite des pauses, mais c’est pour mieux y revenir, toujours. L’auteur crée également du lien vers son œuvre à lui. On croise le funambule Philippe Petit (Et que le monde poursuive sa course folle) ou les tunneliers du métro de New-York (Les saisons de la nuit).

Apeirogon est tel le minbar de Saladin (la chaire prodigieuse de la mosquée Al Aqsa), dont le « secret résidait en ce que ses milliers d’éléments n’étaient aucunement accrochés à une structure, mais harmonieusement intégrés ensemble ».

L’auteur ne nous cache rien. Il ne juge pas, il ne prend pas parti. Il énonce, raconte, décrit. Il développe. Il vient et revient sur le métier à tisser de la vie. Et le message est imparable : « Ca ne s’arrêtera pas tant que nous ne discuterons pas ». Pages 217 et 218, on apprend que l’un des kamikazes qui a tué Smadar en se faisant sauter était auparavant étudiant en graphisme. Il transformait du matériel de guerre récupéré – balles en caoutchouc, grenades lacrymogènes, cartouches – en cages à oiseaux, en carillons, en mangeoires. Un jour qu’il glanait du matériel d’émeutier à la fin d’une manifestation, il a été arrêté, accusé d’avoir jeté des pierres et jeté en prison pour quatre ans. Il s’y est radicalisé. Il s’est fait sauter. Smadar a été tuée. « Ca ne s’arrêtera pas tant que nous ne discuterons pas ».

J’ai appris un nombre considérable de choses, tant dans ce livre qu’en allant fouiller ensuite sur le net et dans les livres. Il y aurait tant à en dire. Apeirogon est à relire.

Je suis époustouflée par le talent de Colum McCann. Apeirogon est magistral. Ambitieux et totalement maîtrisé, inspiré et passionnant, poignant. J’applaudis au génie de l’auteur et je rends grâce à cet ouvrage qui, par son humilité d’envergure et sa neutralité engagée, est un véritable manifeste de paix et de fraternité.

Extraits :

« (Bassam) Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement. […] Pas les Juifs. Pas Israël. »

« Ils lui dirent qu’il ressemblait un peu à Kevin Spacey en version arabe. Ne voyant pas de quoi ils parlaient, il loua le film et le regarda avec Salwa. Ils rirent à l’idée qu’il faisait partie des Usual suspects. La vie d’un Palestinien. Les petites ironies. »

« 271
Le meilleur Jihad est celui que l’on mène contre soi-même. »

« 169
Le coeur en plutonium de la bombe sur Nagasaki avait la taille d’une pierre qu’on peut lancer.
170
Et on pense que les mythes sont incroyables. »

« Bassam et Rami en vinrent à comprendre qu’ils se serviraient de la force de leur chagrin comme d’une arme. »

« La balle qui tua Abir parcourut l’air sur quinze mètres avant de percuter l’arrière de sa tête, broyant les os du crâne comme ceux d’un petit ortolan.
Elle était allée à l’épicerie acheter des bonbons. »

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Les origines de l’amour – Maeve Brennan (nouvelles)

The springs of affection, 1997. Traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Mainard. Éditions Joëlle Losfeld, 2006 ; 375 p.

L’auteure : Maeve Brennan est née en 1917 en Irlande. Fille du premier ambassadeur d’Irlande aux USA, elle s’y installe en 1934. En 1949, elle rejoint l’équipe du New Yorker où durant 30 ans, sous le nom de plume « The LongWinded Woman », elle écrira une série de portraits sur la vie quotidienne, repris ultérieurement dans deux anthologies de nouvelles.

Mon avis :

Les vingt et une nouvelles qui composent ce recueil se passent toutes dans la même impasse bordée de pavillons à Ranelagh, une banlieue élégante et tranquille de Dublin. De l’une à l’autre on reconnaît les jardins alignés derrière les pavillons, le garage contre les murs du fond et le court de tennis plus loin.

« La santé délicate de Derry a pesé sur toute mon enfance de la même façon que l’Église catholique ou la lutte pour l’Irlande libre. »

Les premières nouvelles sont courtes et sans doute autobiographiques. Ce sont des chroniques familiales, racontées par Maeve lorsqu’elle était enfant à Dublin. L’incendie du garage, un vieil homme qui leur vend des pommes, ses visites aux clarisses (moniales ayant fait vœu de silence) que la fillette imagine dormant la nuit dans un cercueil avec des pierres en guise d’oreiller, sa première confession. La quatrième nouvelle raconte un épisode plus dramatique, en 1922 – Maeve a alors cinq ans –, « lorsque des hommes hostiles vêtus en civil et armés de revolvers s’introduisirent chez [eux] à la recherche de [son] père ou d’informations le concernant ». Le père était en effet engagé en politique du côté Républicain (vs Loyalistes).

Les six nouvelles suivantes, plus longues, racontent Mr et Mrs Derdon. Elles reprennent toutes ces deux personnages, Hubert et Rose Derdon, mais d’un point de vue légèrement différent à chaque fois. L’époque n’est jamais la même – on les découvre âgés, enfants, jeunes mariés ou une fois leur fils parti de la maison. Les pensées de chacun alternent, apportant un éclairage particulier et pertinent sur leur caractère et leurs relations. Les redites inévitables m’ont été sympathiques, comme une petite musique de fond familière. Après vingt ans de mariage, quand Hubert ne se souvient même pas d’avoir un jour aimé Rose, on a envie de lui taper sur l’épaule et de lui lire la nouvelle où leur première rencontre est évoquée, ou ce bal où ils sont allés ensemble quand ils ont commencé à se fréquenter, ou encore le récit de leur aménagement à Dublin après leur mariage : si, tu vois, là, tu étais fou d’elle ! Maeve Brennan ausculte minutieusement les êtres, les incompréhensions mutuelles et le manque de communication dans une vie de couple, les frustrations, le dépit, la peur, La solitude. C’est parfois horrible(ment triste), mais le ton est toujours très juste.

Les huit dernières nouvelles dépeignent quant à elles les Bagot, Martin, Délia et leurs filles, de la même manière détaillée et introspective. Ce couple évolue aussi en désamour, mais les nouvelles sont plus empreintes de douceur dans leur contenu que pour les Derdon. Sans doute les jeux des deux fillettes, l’affection du chien ou les ronronnements des deux chats y contribuent-ils, ainsi que le caractère plus affirmé de Délia en comparaison de celui de Rose. Ma lecture s’est néanmoins essoufflée ; j’ai trouvé à ces récits moins d’acuité et de force que ceux des Derdon. Sauf pour la dernière nouvelle, la plus longue du recueil et qui lui donne son nom, qui est absolument prodigieuse, de mesquinerie et de cruauté. C’est la meilleure du livre. On y retrouve vraiment d’une manière condensée tout le talent de l’auteure.

Maeve Brennan fait preuve d’une grande finesse d’analyse et d’observation des vies ordinaires. Elle nous permet littéralement de plonger dans l’esprit et les sentiments de ses personnages. J’ai beaucoup aimé certaines nouvelles – surtout l’ensemble des Derdon et Les origines de l’amour, la dernière, mais trouvé quand même le recueil un peu long. Pour les amateurs de prose tout en finesse et en études de caractère, c’est un ouvrage à découvrir. J’ai très envie maintenant de lire son court roman La visiteuse, paru lui aussi chez Joëlle Losfeld.

« John, son fils, avait quitté la maison pour ne plus revenir : il avait disparu à tout jamais dans la crevasse la plus répandue des familles irlandaises – la prêtrise. »

★★★★★★★★☆☆

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Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

Les éditions de minuit, 2017. Réédition en poche aux éditions de minuit, collection « double », 2019 ; 176 p.

Mon avis :

Je me suis vraiment régalée avec ce roman de Tanguy Viel. J’avais déjà aimé Paris-Brest (où un des personnages s’appelle aussi Kermeur, d’ailleurs, c’est amusant) mais alors là ! J’ai été bluffée, tant par la maîtrise du style que par la construction, remarquable. Et cette fin ! Jubilatoire.

Article 353 du code pénal est un huis-clos entre deux hommes. L’un parle, l’autre écoute. Martial Kermeur est entendu par le juge dans l’affaire Lazenec. Il est accusé d’avoir jeté le promoteur immobilier à l’eau pendant une sortie en bateau dans la rade de Brest, ce qu’il ne nie pas. L’homme a été retrouvé noyé.

« Le mieux, a dit le juge, ce serait de reprendre depuis le début. »

Alors il raconte, Martial. Avec ses mots et son débit, comme « laissé seul à seul avec la parole, avec le désordre de la parole et mille pensées s’embouchant comme dans un entonnoir ». Il raconte son fils Erwan, sa femme qui l’a quitté, l’Arsenal qui l’a licencié, avec une prime compensatoire de quatre-cent mille francs. Il raconte la presqu’île (de Plougastel) où il vit, en face de Brest, de l’autre côté du pont et de la rade, « la lumière si belle qui traverse la roche en fin d’après-midi, le calme des fougères qui ont l’air d’absorber toute la douleur du vent […], la brume qui va et vient devant le soleil pâle ». Et puis il raconte Lazenec. Le type qui un jour a débarqué avec son costard, ses poignées de mains et ses sourires pour tous, et surtout un projet immobilier pharaonique extraordinaire, pile ce qu’il fallait pour tous les sauver du marasme ambiant. Et nous aussi on l’écoute, Martial. On découvre ses renoncements et ses faiblesses, l’amour inconditionnel qu’il voue à son fils Erwan, et la cascade de catastrophes qui lui tombe sans relâche sur le coin du museau.

Ce livre se lit d’une traite. Il est à la fois dense et fluide, nulle part rien n’est en trop, et pourtant cela semble avoir été écrit d’un seul jet. Ce même « faux débraillé étudié » dont je parlais dans Paris-Brest, sauf qu’ici c’est tellement abouti et habile que l’on ne devine aucune ficelle, que l’on ne remarque aucun coup de truelle. Article 353 du code pénal explore les rouages d’une vie. C’est aussi un roman social. Il est à découvrir ! (Et surtout sans avoir pris connaissance du contenu de cet article 353, ce serait vraiment trop dommage).

« […] il n’y a jamais eu de carte IGN qu’on nous aurait distribuée le jour de l’an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d’autre que les lignes un peu floues qu’on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c’est tout. […] tout le problème c’est qu’il faut encore prendre les virages soi-même. Encore que me concernant, je n’ai pas eu l’impression de prendre beaucoup de virages. C’est l’avantage de la bêtise : on reste au carrefour et on attend de se faire renverser par une voiture. »

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Le dernier dragon sur terre – Eoin Colfer

Highfire, 2020. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-François Ménard. Éditions Pygmalion, août 2020 ; 400 p. (publication initialement prévue, avant le confinement, en avril 2020)

Quatrième de couverture : Autrefois, il était connu sous le nom de Wyvern, Seigneur du Haut Feu, et son ombre terrifiait les masses.
Aujourd’hui, il n’est que Vern, vautré dans le bayou où il se cache, matant Netflix non-stop en tee-shirt Flashdance et sifflant de la vodka à longueur de journée. Mais, contrairement aux autres membres de son espèce, il a survécu. Malheureusement, aucune quantité d’alcool ne peut combler son immense solitude.
C’est alors que le hasard lui propose une alliance inattendue… Aboutira-t-elle à l’extinction de sa race ou au retour de ses jours de gloire ? »

Mon avis (Rentrée automne 2020, 2) :

Everett Moreau vit avec sa mère Elodie dans une bicoque en plein bayou. Tout le monde appelle l’adolescent Squib – pétard mouillé en anglais -, surnom gagné à son grand dam lors d’une expérience malheureuse de pêche de nuit avec des explosifs ; il y a perdu un doigt. Squib est un adolescent débrouillard, qui jongle avec un tas de petits jobs en plus de l’école, pour ramener quelques dollars à la maison. Sa Momma est infirmière de nuit à l’hôpital. Squib et sa mère sont cajuns (les francophones de Louisiane, descendants des Français bannis du Canada qui vinrent s’installer dans le delta du Mississippi au 18ème siècle).

Squib a un penchant naturel à se mettre dans les ennuis. Mais lorsque Regence Hooke, le constable ripou local qui en pince pour sa mère se met en tête de détrôner le parrain local, l’adolescent va frôler le record olympique. Pour se cacher après avoir été témoin d’une scène à laquelle il n’aurait pas dû assister, il se retrouve nez à nez sur un îlot du bayou avec… un dragon.

Le dernier dragon sur terre est une histoire de gangsters avec des doses de fantastique. De l’humour, des dialogues, de l’action et des rebondissements, un cadre travaillé et des personnages bien campés. C’est un roman sympathique, mais j’avoue avoir été déçue. Un style un peu faible, un roman inégal. Il y a de bons passages, mais au lu de la quatrième de couverture, je m’attendais à mieux. Il y avait du potentiel. Le dernier dragon sur terre est néanmoins tout à fait divertissant, j’ai bien ri par moments. Vern est très chouette, Squib aussi.

★★★★★★☆☆☆☆

Autres romans d’Eoin Colfer chroniqués sur le blog : en littérature jeunesse, Artemis Fowl et Le supernaturaliste ; en policier : Prise directe

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2020, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique, Chroniques (toutes mes), Rentrée automne 2020 | Tagué , , | Laisser un commentaire

De bois debout – Jean-François Caron

Éditions La Peuplade, 2017 ; 414 p.

Mon avis :

Gros gros coup de coeur pour ce roman québécois.

De bois debout commence par la course éperdue d’Alexandre dans la forêt. On est dans les régions forestières de la rive sud du Saint-Laurent. Son père vient de se prendre une balle en pleine tête et il est mort. L’adolescent écorché trouve par hasard refuge chez Tison, un type défiguré qui vit seul au milieu des bois et de ses livres. Les livres comme un lien entre deux humanités ébranlées. Ils dénouent à mesure la parole et les fils de la mémoire. Alexandre raconte son histoire et celle du père, taiseux, rugueux, touche-à-tout, devenu Broche-à-foin après la fermeture du moulin.

En contrepoint de la voix d’Alexandre s’en entremêlent aussi d’autres, parfois un choeur. En aparté, comme au théâtre. Au début cela surprend, mais vite on réalise que ces voix donnent un rythme et une profondeur au récit. Une sorte de solennité pleine de vie. Les mots et expressions québécoises ajoutent encore un cran à l’attachement (Et en plus on y adore Dune de Frank Herbert et sa litanie contre la peur du Bene Gesserit !)

L’écriture de Jean-François Caron m’a stupéfiée. Elle touche au vif, au plus sensible de l’être. Et lorsque les mots ne suffisent plus, il convoque les silences, pour tout nous dire, ou presque. Sur quels terreaux sont bâtis les êtres, quels chagrins les façonnent ?

De bois debout est habité de vie, d’amour, de morts et de livres. C’est un roman envoûtant.

« Même avec les vivants, on ne sait jamais de quel bord le coeur fendra. »

Repéré (il y a longtemps) chez Kathel

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2017, Canada, Coups de coeur, Québec | Tagué , | 9 commentaires

Bouquet d’avis #7 : La commode aux tiroirs de couleurs – Olivia Ruiz ; La jeune fille sur la falaise – Lucinda Riley

Deux romans pour ce nouveau bouquet : une nouveauté française très sympathique et un poche irlandais qui a fait flop.

*

La commode aux tiroirs de couleurs – Olivia Ruiz

Éditions J-C Lattès, mai 2020 ; 208 p.

Mon avis :

Moi aussi, je suis tombée sous le charme de ce premier roman d’Olivia Ruiz.

A la mort de Rita, son Abuela adorée, la narratrice hérite d’une commode aux tiroirs de couleurs. Ses cousins et elle n’avaient pas le droit d’y fouiner, c’était un grand mystère. Elle va aujourd’hui découvrir qu’en vérité, c’est toute la mémoire de sa grand-mère qu’elle contient.

« Oui c’est ça, nous avions six, dix et seize ans le jour où nous avons embrassé nos parents pour la dernière fois. ». Leonor l’aînée, Rita, et Carmen la petite sœur, dont les parents étaient d’ardents Républicains. J’ai aimé les suivre pendant leur fuite de l’Espagne Franquiste, enfants, puis au long de leurs vies en construction en France, jusqu’à aujourd’hui. Des personnalités contrastées. Leur arrivée à Narbonne dans une communauté d’immigrés souvent rejetée par les locaux. L’envol de Rita, plus tard, jeune femme portée par un tempérament bouillonnant. De beaux portraits de femmes, beaucoup de sensibilité et d’humour, des secrets de famille, un arrière-fond historique poignant. Une plume vive et colorée qui nous fait vivre des moments touchants pour ce beau témoignage porté par une voix claire.

« Le souvenir, c’est bien quand il te porte. S’il te ralentit ou même te fige, alors il faut le faire taire. Pas disparaître. Juste le faire taire, car à chaque moment de ta vie, le souvenir peut avoir besoin que tu le réveilles pour laisser parler tes fantômes. Ils ont tant de choses à nous apprendre si on se penche un peu sur ce qu’ils nous ont laissé. »

★★★★★★★★☆☆

*

La jeune fille sur la falaise – Lucinda Riley

The Girl on the cliff, 2014. Traduit par Jocelyne Barsse. Éditions Charleston, 2015 ; réédité en poche chez Charleston, 2018 ; 629 p.

Quatrième de couverture : « Pour échapper à une récente rupture, Grania Ryan quitte New York pour aller se ressourcer en Irlande auprès de sa famille. C’est là, au bord d’une falaise, qu’elle rencontre Aurora Lisle, une petite fille qui va changer sa vie.

En trouvant de vieilles lettres datant de 1914, elle se rend compte du lien qui unit leurs deux familles. Les horreurs de la guerre, l’attrait irrésistible du ballet, le destin d’un enfant abandonné, ont fait naître un héritage de chagrin, qui a tour à tour marqué chaque nouvelle génération.
C’est finalement l’intuition d’Aurora qui leur permettra de se libérer des chaînes du passé, et d’aller vers un futur où l’amour triomphe sur la perte. »

Mon avis (déjà publié en octobre 2019 sur Babelio) :

J’ai trouvé ce roman dans une boite à livres. Le bandeau de couverture inamovible annonçant « le retour de la reine du roman féminin » m’a fait tiquer et m’aurait fait reculer à coup sûr, s’il n’avait été sur un livre de Lucinda Riley, que je connais de nom car elle est née en Irlande ; et comme ce roman se passe aussi en Irlande… je me suis dit que c’était l’occasion de découvrir cette auteure. J’ai donc sauté le pas.

… Et ça a fait flop.

Des personnages convenus, aux motivations pas toujours très claires – je pense à Grania, que j’ai trouvée franchement déplaisante, alors qu’on semble être censés la prendre en affection. Un style plan-plan… Au bout de 50 pages j’étais suffisamment irritée pour aller lire quelques avis sur les blogs, histoire de savoir si c’était juste un début maladroit et que les choses allaient s’arranger ensuite ou s’il valait vraiment mieux que je jette l’éponge directement, avant de perdre davantage mon temps. Hum.

C’est l’avis de Marie lit en pyjama qui m’a fait continuer ma lecture : parce que Grania lui a déplu aussi mais que « En revanche, l’histoire de l’ancêtre d’Aurora, Anna, une enfant abandonnée qui deviendra danseuse de ballet dans le Londres du début du XXe [lui a] plu. [Elle l’a] trouvée beaucoup plus prenante et les personnages sont bien plus attachants et crédibles. [Elle aurait] voulu que le roman se limite à cette partie. »

J’ai donc continué. Mais vers la page 100, j’ai craqué pour de bon (le poche fait 629 pages écrit petit). Retour à la boite à livres. Lucinda Riley, j’ai vu, j’ai lu, j’ai rendu. Je ne fais pas partie de son lectorat.

★★★★☆☆☆☆☆☆

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Retour à Martha’s Vineyard – Richard Russo

Chances are…, 2019. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch. Éditions La Table Ronde, collection Quai Voltaire, 27 août 2020 ; 384 p.

Mon avis (Rentrée automne 2020, 1) :

Première incursion d’un orteil timide dans l’œuvre de Richard Russo au mois de juin dernier, avec sa nouvelle Et m*** !, et l’envie de m’y plonger plus avant… C’est chose faite avec Retour à Martha’s Vineyard, son dernier roman, qui a paru hier en France. Immersion totale, avec bonheur. Pour tout dire, je suis restée scotchée. Scotchée dans cette histoire, que je n’ai pas pu quitter une fois entamée – je lis toujours plusieurs livres à la fois, c’est une habitude depuis l’enfance, et bien là non, cette histoire m’a tellement happée qu’elle a gagné mon attention exclusive.

Retour à Martha’s Vineyard a été un coup de coeur. Pas de ceux foudroyants, comme ces fois où on sent l’électricité qui file du bout des doigts directement au coeur en tournant les pages, non. Retour à Martha’s Vineyard a été un coup de coeur progressif et total, de ceux qui font leur chemin en vous petit à petit et finissent par prendre toute la place. De ceux qui vous imprègnent longtemps. J’ai terminé ce roman depuis quelques jours et franchement je ne sais pas comment vous en parler. Richard Russo le fait tellement magistralement !

Ils sont quatre amis à l’université dans les années soixante-dix : Lincoln, Terry et Mickey, trois étudiants boursiers serveurs dans une sororité, les trois mousquetaires, avec pour d’Artagnan Jacy, qui, elle, appartient à un milieu huppé. Tous les trois sont fous amoureux d’elle. Un pour tous, tous pour un (une ?). C’est l’époque de la guerre du Vietnam, la conscription a eu lieu par tirage au sort à la télé et la date de naissance de Mickey est hélas arrivée en neuvième position… Terry est tranquille avec sa trois-cent et quelque-ième position, Lincoln, lui, est entre les deux. Dans ces circonstances, la fin de leurs études agite sombrement le spectre de l’incorporation. Une fois la remise des diplômes passée, ils décident de passer ensemble un dernier week-end dans une maison que possède la mère de Lincoln, sur l’île de Martha’s Vineyard. Dernier moment à eux quatre avant leur changement de vie radical – en plus le pays est si vaste… Jacy va se marier et vivre à Greenwich, Connecticut, Lincoln, fiancé, retourne dans son Arizona natal, Terry, originaire du Midwest, ne sait pas encore ce qu’il va faire de sa vie – et pour Mickey, le Vietnam. Ils veulent essayer de le convaincre de passer la frontière canadienne. On est en mai 1971. A la fin de ce week-end, Jacy va mystérieusement disparaître.

Quarante-quatre ans plus tard, ce sont trois hommes vieillissants qui retournent à Martha’s Vineyard. Lincoln est maintenant agent immobilier à Las Vegas, marié et père de six enfants ; Teddy est éditeur de livres religieux à Syracuse et Mickey, musicien et ingénieur du son à Cape Cod, toujours massif et grande gueule.

A peine l’île en vue, le souvenir de Jacy s’impose à eux trois avec force et chacun va entamer son propre voyage de retour dans le passé, sa vie, la mémoire, ce fameux week-end de 1971 et ce qui y a mené.

Richard Russo nous livre un témoignage magnifique. Il ausculte avec finesse et maestria toute une génération (la sienne, du coup, car il est né en 1949) et les multiples facettes de son pays. Un récit social et politique, toujours humaniste, qui dénonce le déterminisme social et la violence faite aux femmes. Le ton est souvent mélancolique, mais toujours juste. L’histoire alterne entre différents points de vue et se met à mesure à flirter avec le thriller. Elle s’élargit aussi et englobe les générations passées. Tout y passe. Tout est maîtrisé, passionnant, brillamment construit, écrit (et traduit !). Les personnages sont attachants.

Et tout le long, en fond sonore de l’histoire et de leurs vies, la chanson Chances are du titre original du roman. « Il y a des chances ». Pour que leurs chances « soient bougrement bonnes », « et que ce putain de monde s’intéresse un tant soit peu à leurs espoirs et à leurs rêves », pensaient-ils quand ils étaient jeunes, avec la vie devant eux. Mais ensuite, plus tard, à la fin ? Que s’est-il passé ? Qu’ont-ils fait de leur vie, de leurs rêves, qu’est-ce que la vie a fait d’eux ?

« Supposons que les secondes chances existent. Si on disposait tous de plusieurs vies, seraient-elles différentes ? […] Ou bien exactement semblables ? »

Un beau coup de coeur, donc, pour mon premier roman de Richard Russo. Merci aux éditions La table Ronde !

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2020, États-Unis, Coups de coeur, Rentrée automne 2020 | Tagué , , | 9 commentaires