L’habitude des bêtes – Lise Tremblay

2017 pour l’édition originale québécoise, Boréal ; août 2018 pour l’édition française, Delcourt littérature, 128 p.

Ma chronique (Rentrée automne 2018, 6) :

Au festival America le mois dernier, j’ai assisté – entre autre – à une conférence très intéressante sur les paysages canadiens. Trois auteurs étaient invités, Emma Hooper, D.W. Wilson et Lise Tremblay.  Après avoir écouté leurs échanges pleins d’âme, j’ai vraiment eu envie de les lire. Je suis donc repartie les poches pleines des premiers romans d’Emma Hooper, Etta et Otto (et Russell et James) et de D.W. Wilson, Balistique, ainsi que du tout dernier paru en France de la québécoise Lise Tremblay, L’habitude des bêtes (avec en plus une charmante conversation lors d’une dédicace dans l’après-midi).

Grand bien m’a pris de vouloir découvrir ce court roman ! Je l’ai lu d’une traite, sous le charme. Dépaysant, pour moi qui ne connais pas le Québec. La vie dans un village reculé du nord, au bord d’un fjord (l’auteure est originaire de ce bout-là du monde), la montagne, les bois, les lacs, les orignaux, la vastitude. Le narrateur, quand il chassait, plus jeune, possédait un Beaver, un hydravion ! Diantre. Et la langue aussi, légère, ciselée, simple. Mais qu’est-ce qu’un rang, une pourvoirie (Google, mon ami) ? Et les dialogues, icitte. J’ai savouré.

Quelques mois dans la vie de Benoit, dentiste à la retraite, de son chien Dan et de ses voisins, Mina et Rémi, sur fond de querelles entre villageois et garde-chasses causées par une prolifération inhabituelle de loups, qui risque de nuire à la saison de chasse imminente. Le ton est juste de bout en bout du livre, les personnalités pleines et entières, l’histoire souvent touchante. Des réflexions sur les existences qui changent et les vies qui se transforment, sur la vieillesse et aussi la mort, mais sans rien de plombant. Cela m’a rappelé mon grand-père, qui parlait avec tranquillité et naturel de son futur emplacement au cimetière, carré 8, allée 9, et toi, c’est lequel déjà, à son voisin, entre la pluie et le beau temps. La mort c’est la vie, aussi. Et là on l’effleure et on y plonge. Dan, le chien, est vieux et malade et Benoit repense à sa vie d’avant.

Il fut un père et un mari exécrable et absent, égoïste mais généreux. Seuls comptaient son travail et ses loisirs, la chasse, la pêche. La bonne conscience de pourvoir avec largesse aux besoins de sa famille, pour mieux rester toujours plus loin des graves problèmes psychologiques de sa fille et de son couple qui, à force de se déliter, a fini par imploser. Benoit fut cet homme suffisant et arrogant, jusqu’au jour d’orage où un vieil indien lui mit un chiot dans les mains. Dan. « Un jour, on m’avait donné un chien et j’avais changé. » Il quitte les ors de la ville, vend son hydravion et s’installe dans son chalet, avec son chien. « Depuis que je vivais en permanence au chalet, j’avais peu de vie sociale. Je n’en souffrais pas. Le lac, la montagne me suffisaient. Je ne savais pas si mon monde s’était rétréci ou agrandi. »

Je n’en dis pas plus, sinon que L’habitude des bêtes est vraiment une heureuse découverte, merci le Festival America !

« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. »

(c) Hélène Hiblot & Lettres d’irlande et d’Ailleurs
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Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2018, Québec, Rentrée automne 2018 | Tagué , | 5 commentaires

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Emil Ferris (Roman graphique)

My favorite things is monsters, volume 1, 2016. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Lettré à la main par Amandine Boucher. « Une monumentale publication de Monsieur Toussaint Louverture », août 2018, 416 p.

Ma chronique (rentrée automne 2018, 5) :

Coup de cœur ! Ce roman graphique est juste extraordinaire, à tous points de vue. Un régal, surprenant, bluffant. Le dessin est absolument remarquable – talent, virtuosité, génie, entièrement réalisé au stylo bille. Reproductions de tableaux de maître et de covers de revues horrifiques, visages, architecture, personnages, expressions, délires en tous genre, tout est vivant, précis, détaillé, complètement dingue. 416 pages à te décrocher la mâchoire d’admiration. L’histoire est quant à elle vraiment originale et brillamment menée, elle tient en haleine jusqu’au bout, à la fois celle d’un quartier de Chicago au bord de la rupture et du Berlin de l’entre-deux guerres. L’histoire de deux fillettes, l’une qui peine à trouver sa place, l’autre malmenée par l’existence (et vice versa peut-être). Et tout cela teinté de fantastique et de merveilleux.

« Les méchants monstres veulent dominer le monde, le dessiner à leur image, et pour ça, ils ont besoin que nous ayons tous peur… Ils ne vivent pas dans une tanière à prendre soin des leurs… je pense que c’est ça la différence… Un gentil monstre, ça fait parfois peur à cause de son look bizarre, tout en griffes et en crocs… Mais ça, ils ne le font pas exprès, ils ne le contrôlent pas, c’est comme ça… Les méchants, eux, le contrôle, ça les connait… ils veulent que le monde entier soit effrayé pour pouvoir mener la danse… »

Quatrième de couverture : Chicago, fin des années 1960. Karen Reyes, dix ans, adore les fantômes, les vampires et autres morts-vivants. Elle s’imagine même être un loup-garou : plus facile, ici, d’être un monstre que d’être une femme. Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine, la belle Anka Silverberg, se suicide d’une balle dans le cœur. Mais Karen n’y croit pas et décide d’élucider ce mystère. Elle va vite découvrir qu’entre le passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, son propre quartier prêt à s’embraser et les secrets tapis dans l’ombre de son quotidien, les monstres, bons ou mauvais, sont des êtres comme les autres, ambigus, torturés et fascinants.

Un livre également extraordinaire par la vie de son auteure, Emil Ferris, et son parcours éditorial. A la suite d’une piqûre de moustique, Emil Ferris a contracté le jour de ses quarante ans (en 2002) une méningo-encéphalite extrêmement grave. Les médecins pensaient qu’elle ne pourrait plus jamais remarcher. Elle ne pouvait même plus tenir un stylo… A la force de sa volonté, elle a tout récupéré, a mis six ans à dessiner les 800 pages de cette œuvre (ceci n’en est que la première partie), a subi 48 refus des éditeurs (!!!) avant que Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ne soit finalement accepté – et devienne directement un best-seller.

Pfiou. Quelle claque.

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2018, 7.1 BD-Roman graphique, États-Unis, Rentrée automne 2018 | Tagué , , , , | 8 commentaires

Les feuilles d’ombre – Desmond Hogan

The leaves on grey, 1980, 2014. Traduit de l’anglais (Irlande) par Serge Chauvin. Éditions Grasset, 2016

Ma chronique :

« J’étais pris au piège, en flagrant délit de transgression criminelle. J’avais menti. J’avais fait mine d’être ordinaire, alors que mon passé enfoui était extraordinaire. »

Sean, le narrateur, repense à sa vie. Son enfance sur la côte ouest de l’Irlande près de Galway, son amitié avec son voisin Liam dont la mère est d’origine russe, leurs pertes, leurs vies privilégiées, leurs études à Dublin, leur rencontre avec Christine, Sarah et Jamesy, leurs destins imbriqués.

« Quelques semaines jadis à Dublin, une liaison, un triangle amoureux, enfoui, indicible mais toujours là, un mystère, une voix propre évoquant une danse exceptionnelle, l’accession exaltante à un monde d’amour. »

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Desmond Hogan, Le Garçon aux icônes, son style brillant m’avait emporté loin (lire ma chronique par ici). Celui-ci par contre, son second, m’a déçue. Il y a une vraie matière pourtant et de belles promesses. Mais comment dire ? L’histoire m’a semblé presque désincarnée, butinant de loin en loin les époques et quelques vies. Certains enchaînements ne sont guère compréhensibles, comme s’il manquait des bouts à l’histoire, ou des clefs au lecteur. De nombreux thèmes sont pourtant abordés, tant politiques, le conflit nord-irlandais, que mystiques, religieux ou leurs contraires, et la place des irlandais dans le monde et chez eux ; mais ils ne sont qu’esquissés, comme une glace au parfum intrigant qu’on nous mettrait sous le nez, pour mieux nous la confisquer avant même qu’on ait pu la goûter. C’est frustrant, limite même un peu pénible.

« C’est une image de verre qui persiste quand je repense à ces années, la confection d’un vitrail, pièce par pièce sur fond de ciel. Il y avait tant d’images, chacune un atome de ce vitrail, une couleur, un ton, une variation, chacune en partance vers une vérité totale. »

Je retiendrai de ce roman quelques très belles images, et une impression un peu brouillonne d’inachevé. Déception qui ne m’empêchera pas de découvrir son troisième roman, Une rue étrange, à paraître le 10 octobre prochain chez Grasset. J’ai lu que c’était son meilleur.

« Il y a quelque chose en toi, une turbulence, une nuée d’orage jamais éclaté ou peut-être seulement une douce pluie jamais tombée. »

Kathel n’a pas du tout été emballée !

L’auteur : Desmond Hogan, est semble-t-il très mystérieux : « On dit qu’il n’a pas d’adresse, pas de téléphone, pas d’ordinateur, on dit qu’il ne communique que par cartes postales. » On sait tout de même qu’il est né en 1950 à Ballinasloe, dans le Comté de Galway (ouest de l’Irlande). L’œuvre de Desmond Hogan compte cinq romans, un récit de voyages, une poignée de nouvelles.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2016, Objectif PAL | Tagué , , | 4 commentaires

Dans la forêt – Jean Hegland

Into the forest, 1996. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche. Éditions Gallmeister, 2017 ; réédité en poche, collection Totem, éditions Gallmeister, juin 2018

Ma chronique :

Je suis tout à fait friande de dystopies et de romans post-apocalyptiques, mais ce n’est pas un roman comme les autres. Même au plus sombre, ce livre est tout en douceur. Dans la forêt, c’est le journal de Nell. Elle commence à l’écrire le soir de Noël, elle a dix-sept ans et sa sœur Eva, dix-huit. Elles vivent dans une maison au coeur des bois, à cent-cinquante kms de San Francisco, cinquante kms de la première petite ville, six kms de la plus proche habitation. Leurs parents n’ont pas choisi ce bout de forêt pour vivre dans une optique survivaliste, mais pour offrir à leurs filles une existence différente, plus proche d’un idéal.

Nell raconte leur vie au jour le jour dans ce coin du nord de la Californie, et on va vite comprendre qu’il s’est passé quelque chose.

« Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. »

Elles vivent maintenant seules dans cette maison. Pourquoi ? La société semble métamorphosée. Comment ? Rien d’aussi colossal qu’une attaque nucléaire ou une pandémie généralisée, non. Des dérives insidieuses, une combinaison de facteurs convergents : une guerre lointaine, des attaques de groupuscules paramilitaires, une crise économique généralisée, des catastrophes naturelles. Le monde a toussé, s’est grippé. Puis il s’est arrêté.

« Quand je pense à la façon dont nous vivions, à la désinvolture avec laquelle nous usions les choses, je suis à la fois atterrée et pleine de nostalgie. »

Que faire ? Attendre ? Agir ? Grandir ? Dans la forêt est une histoire d’apprentissage, de transmission. Un livre visionnaire, aussi : il a été écrit il y a vingt ans ! Aujourd’hui il est tellement crédible, c’en est flippant.

Une fois commencé, je n’ai plus réussi à le lâcher. A part un passage qui n’avait à mon sens pas lieu d’être et n’apporte rien, ce roman a été un éblouissement de bout en bout. Très bien construit, riche, merveilleusement écrit et traduit, il délaye un regard incisif sur notre société, un vrai suspense, des rebondissements parfois haletants, de l’humour, beaucoup de poésie. C’est une de mes lectures les plus marquantes de l’année, un coup de coeur. (à noter aussi que les livres de la collection poche de chez Gallmeister (Totem) sont d’une très belle qualité et ici, l’illustration de couverture de Sam Ward est vraiment splendide !)

« Nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. »

(c) Hélène Hiblot & Lettres d’Irlande et d’Ailleurs

J’ai eu la chance de participer à une belle rencontre avec Jean Hegland – qui est adorable – mercredi 19 septembre dernier, à la librairie Dédicaces à Rueil-Malmaison. Dans la Forêt, elle a voulu explorer la reconnexion à la nature. Il faut prendre conscience de manière urgente qu’on ne peut pas continuer à vivre comme on le fait. Ce roman n’est pas un livre de recettes, selon elle, mais plutôt une métaphore. Il faut trouver notre force en nous et non pas dans l’attente. Et un petit scoop, ça vous dit ? Jean Hegland travaille actuellement à une suite de Dans la forêt, se situant quinze ans après…

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 8.2 Evénement littéraire, États-Unis | Tagué , , , | 8 commentaires

Le bruit du dégel – John Burnside

Ashland and Vine, 2107. Traduit de l’Anglais (Écosse) par Catherine Richard-Mas. Éditions Métailié, août 2018

Ma chronique (rentrée automne 2018, 4) :

J’ai vraiment aimé ce roman de l’écossais John Burnside – le premier que je lis de lui. Il se passe aux États-Unis, et commence quelques mois avant l’an 2000. Kate Lambert est une jeune femme un peu (beaucoup ?) paumée. Étudiante en arts visuels, son père est mort il y a quelques mois. Elle n’arrive pas à surmonter ce deuil, picole vraiment trop et vit une histoire compliquée avec Laurits. « J’étais donc dehors sous le soleil de juin, en train d’errer de porte en porte pour prendre part à une étude anthropologique sur toutes les manières dont les gens mentent quand ils racontent le passé. ». C’est là qu’elle rencontre une vieille dame, Jean, en train de fendre du bois près de sa maison ancienne, en lisière de forêt. Jean Culver. « C’était quelqu’un qui avait fait la paix avec le monde, selon ses propres termes, quelqu’un qui avait cessé de se préoccuper des détails accessoires pour se concentrer sur l’essentiel ».

En échange de la promesse qu’elle reste sobre les cinq prochains jours, Jean accepte de répondre aux questions de Kate. Elles vont alors commencer à développer une relation complice de parole et d’écoute, d’amitié, de confiance. Et entre deux biscuits maison et une décoction curieuse à base de plantes, on se retrouve transportés par la puissance narrative de John Burnside, à travers les voix de Jean et Kate, dans un récit de l’histoire des États-Unis de la deuxième moitié du vingtième siècle.

J’ai été conquise par la plume de l’écrivain écossais, qui laisse une part belle aux silences, aux ombres, aux non-dits et aux mystères. On ne saura pas tout. « Un bon mensonge, comme une bonne pièce de théâtre, contient plus de vérité que d’invention ». Enfant, Jean m’a fait penser à Scout ; jeune femme, à Idgie, de Beignets de Tomates vertes. C’est dire si je me suis tout de suite attachée à sa personnalité forte et touchante.

Le Bruit du dégel est poétique et habile, parfois dur. J’aimerais en parler mieux ! Il fait réfléchir aux versants abrupts de l’existence et à ces rares instants précieux où le coeur exalté flamboie. C’est un roman à découvrir.

« Le bonheur, il faut le prendre quand on peut, quel qu’il soit »

L’auteur  : John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur de nombreux romans et d’un récit autobiographique. Il a reçu le Forward Poetry Prize 2011, principale récompense déstinée aux poètes en Grande-Bretagne.

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2018, Ecosse, Rentrée automne 2018 | Tagué , , | 2 commentaires

Quelques Bds #3 : Le captivé (Dabitch & Durieux) – Balades en philosophie (Janine)

Le Captivé – Dabitch & Durieux

Scénario : Christophe Dabitch – Dessins : Christian Durieux ; Éditions Futuropolis, 2014 ; 120 p.

Mon avis :

Le Captivé est basé sur une histoire vraie, celle d’Albert Dadas, qui à la fin du 19ème siècle souffre d’un trouble compulsif de la fugue. Il entend un nom de ville ou de pays et soudain, comme en transe, il se met à marcher et il part. Vite et loin. Marseille, l’Algérie, la Russie. Quand il reprend ses esprits, il ne sait plus comment il est arrivé où il se trouve. Il n’arrive pas à contrôler ces fugues, et en 1886, il est pris en charge à Bordeaux par le jeune psychiatre Philippe Tissié, qui décide de le traiter par l’hypnose. Le roman graphique alterne les échanges entre Tissié et Dadas, les récits des voyages involontaires d’Albert, et les points de vue de différentes personnes ayant croisé Dadas, médecins, militaires, hommes politiques.

Ah, le mystère fascinant du cerveau, de la psyché humaine ! Ce problème est-il dû à sa chute d’un pommier quand il avait huit ans ? On imagine un hématome, peut-être, une pression sur certaines zones du cerveau. Ou est-ce une duperie ? Une simulation pour échapper à sa condition de petit travailleur et partir. Une sortie d’hystérie, d’auto-suggestion ? Ou est-ce juste quelqu’un né à la mauvaise époque, avec des aspirations différentes de ses compatriotes ?

Les dessins m’ont plu, en noir et blanc, de la douceur, très adaptés au contenu, et l’époque est bien rendue. Et justement, l’époque et son contexte médical et social, que l’on situe encore mieux après avoir lu le dossier passionnant à la fin de l’album. Aujourd’hui, tout le monde fait du sport, nage, court, « runne », les gens voyagent partout, tous les milieux sociaux se promènent et font de la randonnée. Mais à la fin du dix-neuvième siècle, en France, la marche à pied c’est pour les pauvres ! Les gens ne font pas de sport et seuls les nantis voyagent, et encore pas à l’aventure.

J’ai trouvé cette mise en perspective avec notre époque des plus intéressante, de même que le propos de l’album, dans son ensemble. D’où venons-nous, par quoi sommes-nous passés ? Le type a un problème de fugue et l’un des premiers médecins qui le soigne, mettant sa pathologie sur le compte d’une masturbation excessive, tente de le soigner en lui infligeant une séance d’électrisation des testicules et de l’anus. Génial. Cela m’a rappelé un épisode de l’excellente série The Knick, avec Clive Owen – sur un hôpital dans le New-York de 1900, où un médecin, situant l’humeur mélancolique dans les racines des dents, décide de toutes les arracher à une jeune femme dépressive… On revient de loin, non ? Et vers quoi allons-nous ?

Balades en philosophie – Janine

Scénario et dessins : janince ; Éditions Delcourt (Octopus), mai 2018 ; 136 p.

Mon avis :

Pour sortir des manuels scolaires, en introduction à la philosophie, avant on avait (l’excellent) Le monde de Sophie de Jostein Gaarder. Puis il y a eu les chaines Youtube, Cyrus North ou Dany Caligula, par exemple. Maintenant, on a aussi cet album !

Janine est prof de philo et blogueuse Bd et dans ces Balades en philosophie, elle propose une autre approche de la philo, en l’amenant dans notre quotidien. C’est hyper bien fichu. Chaque concept évoqué est abordé avec ingéniosité et humour, d’une manière claire et ludique. Platon, Spinosa, Kant, Bourdieu, chacun son tour va débarquer, l’un dans sa salle de bains, l’autre pendant un diner entre copains ou encore au parc. Réfléchir sur le temps, les représentations, les sentiments. Les dessins particpent également à la fraicheur du propos. Franchement, que ce soit pour les futurs bacheliers ou bien tous les autres, qui aspirent à se replonger dans la philo, cet album est vraiment très sympathique.

« « Critique » vient du grec « krinen », qui veut dire « séparer ». D’abord se séparer de soi-même, de ses propres représentations. C’est le principe de la réflexion. Comme un miroir, je réfléchis. C’est faire un retour sur soi. Ne pas rester rivé à soi-même. Prendre du recul. […] Séparer, c’est aussi faire des distinctions. Ça permet d’y voir plus clairement. De ne pas confondre des choses qui se ressemblent. »

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Nouvelles découvertes irlandaises #20 : septembre 2018

Quelques nouveautés parues – ou à paraitre – cette année :

En poche

Le silence pour toujours – Stuart Neville (Rivages noir poche, février 2018)
L’invité sans visage – Tana French (Points, juin 2018)
Les jours meilleurs – Cecelia Ahern (Milady poche, juin 2018)
Vera – Karl Geary (Rivages poche, août 2018)
non fictionLe procès d’Oscar WIlde – Bernard Cohen (Le Livre de Poche, octobre 2018)

Le silence pour toujours de Stuart Neville (traduit par Fabienne Duvigneau – paru en grnad format chez Rivages noir en janvier 2017)

Après avoir été grièvement blessé dans une fusillade, l’inspecteur Jack Lennon voit sa vie partir à la dérive. Un jour, Rea Carlisle, une ex-petite amie, lui demande de l’aide. Rea, fille d’un politicien influent, a hérité de la maison d’un oncle qu’elle n’a jamais vraiment connu. En triant les affaires du défunt, elle tombe sur un album relié en cuir. Son contenu la remplit d’effroi. Page après page, elle découvre un catalogue de meurtres avec mèches de cheveux, ongles et autres souvenirs macabres. Impossible pour elle d’aller trouver la police, vu la position de son père ; mais au moment où elle s’apprête à rencontrer Jack Lennon, l’album disparaît… Les terribles fantômes de Belfast n’ont pas fini de hanter les vivants.

L’auteur (présentation de l’éditeur) : Stuart Neville débute avec le très remarqué Les Fantômes de Belfast, récompensé par le Prix Mystère de la critique. À travers les thrillers rythmés de la série Jack Lennon, il explore une Irlande du Nord déchirée par les séquelles de la guerre civile. Stuart Neville est également lauréat du Los Angeles Book Prize. Il vit à Belfast.

L’invité sans visage de Tana French (traduit par Aude Gwendoline – paru en grand format chez Calmann-Levy en 2017)

« Avec son physique de rêve, Aislinn Murray faisait tourner les têtes dans les pubs de Dublin. Avant qu’on ne fracasse la sienne, dans son appartement. Pas de famille et peu d’amis, une personnalité lisse malgré un passé loin des contes de fées, et un prétendant insaisissable… Plus l’enquête avance, plus les secrets d’Aislinn semblent impénétrables. L’inspectrice Antoinette Conway en est persuadée : un piège s’est refermé sur la jeune femme, ne lui laissant aucun espoir de fin heureuse.

L’auteure : Tana French a grandi entre l’Irlande, l’Italie, le Malawi et les États-Unis et vit aujourd’hui à Dublin. Ses romans Écorces de sang (prix Edgar Allan Poe 2007), Les Lieux infidèles (prix du Meilleur Polar des lecteurs de Points 2012) et La Cour des secrets sont disponibles en Points.

Les jours meilleurs de Cecelia Ahern (traduit par Fabienne Vidallet – paru en grand format chez Milady en juin 2017)

« Kitty est dans l’impasse. À force de dévoiler la vie privée des gens dans la presse à scandale, elle s’est acquis une réputation désastreuse et sa carrière de journaliste piétine. Pire encore, elle ne supporte pas d’avoir déçu Steve, son meilleur ami, une des rares personnes dont l’opinion compte à ses yeux. Comme un malheur n’arrive jamais seul, elle comprend que Constance, la femme qui lui a tout appris, vit ses derniers instants. Kitty demande à son amie de lui confier sur son lit de mort l’histoire qu’elle a toujours rêvé d’écrire. Mais la réponse arrive trop tard, sous la forme d’une liste de cent noms, sans aucune explication. Déterminée à résoudre l’énigme, la journaliste part à la rencontre de ces inconnus.
Cette enquête va lui permettre de découvrir des aspects pour le moins inattendus de la vie de Constance et peut-être même trouver un sens à la sienne. »

Auteure mondialement reconnue pour ses romances, Cecelia Ahern a aussi écrit un dyptique pour jeune adulte, une dystopie, dont j’ai lu et apprécié le premier tome –> cf. ma chronique

Vera de Karl Geary (traduit par Céline Leroy – paru en grand format chez Rivages en août 2017)

Un premier roman qui m’avait touchée –> cf. ma chronique

Présentation éditeur : « Sonny est un jeune Irlandais de seize ans. Bien sûr, il veut échapper au destin sans horizon qui l’attend. Lorsqu’il croise le regard de Vera, sa beauté lui donne immédiatement le vertige. Elle vit dans les quartiers chics de Dublin, dans un monde étranger à Sonny. Elle ne dit jamais son âge. Elle parle peu. Mais elle sait l’écouter comme personne ne l’a jamais fait. Vera et Sonny vont vivre une histoire. Intense, dévastatrice et sublime. On sait dès les premiers gestes de tendresse que l’état de grâce ne peut durer, mais on est emporté par la puissance émotionnelle de ce roman, magnifique chant d’amour. »

NB : une rencontre avec Karl Geary (et Julian Gough) aura lieu au Centre Culturel irlandais le 6 novembre prochain !

Le procès d’Oscar Wilde de Bernard Cohen

« Document exceptionnel, dans une édition établie par le petit-fils d’Oscar Wilde, Merlin Holland.
Un film en cours d’adaptation par Jean-Daniel Verhaeghe avec Alex Lutz, et Charles Berling, et Merlin Holland conseiller scientifique.
Le génie de Wilde, qui fait de ce procès un débat sur l’amour, l’art et la moralité. »

 

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Des jours sans fin – Sebastian Barry

Days without end, 2017. Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Levy-Pasolini. Éditions Joelle Losfeld, janvier 2018

Ma chronique :

Quand tu ouvres un roman en te doutant qu’il va te plaire, mais que tu réalises, plus ta lecture avance, qu’en fait c’est une pépite des plus précieuses que tu as entre les mains. Des jours sans fin, de l’irlandais Sebastian Barry, est mon plus violent et lumineux coup de cœur de l’année.

Thomas McNulty est originaire de Sligo, en Irlande. En 1847,. la grande famine a anéanti sa famille et le chasse de son pays. Il a treize ans. « Cette vieille tueuse qu’on appelle famine. Cette méchante créature aigrie au coeur sombre qui exige nos vies en guise de rançon. » Quatre ans plus tard, le voilà engagé dans l’armée américaine avec son amoureux John Cole ; il a déjà vécu plusieurs vies. Ce sont les guerres indiennes. Des combats infâmes, des conditions climatiques extrêmes sur les grandes plaines. « On a un goût de terreur dans la bouche, comme si c’était du pain. » John et Thomas se sont rencontrés deux ans plus tôt, sous une haie où ils se protégeaient d’une pluie torrentielle, et sont rapidement devenus tout l’un pour l’autre : amis, famille, amants. « On était comme deux copeaux de bois dans la rudesse du monde. » L’amour qu’ils partagent est d’une étincelante fraicheur, de ceux qui jamais ne ternisssent. C’est Thomas qui en parle le mieux : « Je sais pas bien qui je suis moi-même. Sligo me semble très, très lointain, juste un obscur coup de pinceau. Ma source de lumière, c’est John Cole et l’étendue de sa bonté. »

Des jours sans fin est « l’entreprise biographique » de Thomas McNulty, sa vie d’exilé, de colon, de soldat – après les guerres indiennes viendra la guerre de Sécession -, qu’il raconte avec ses mots, simples, à la grammaire parfois approximative. Sa vie de père, aussi, de la petite fille Sioux que John Cole et lui vont adopter. « Je repense à ces jours sans fin de ma vie. » Des phrases d’autant plus cinglantes, puissantes, émouvantes, qu’elles sont sans apprêt. Un récit épique, truculent, tragique, impitoyable, passionnant, drôle. « Il faut avoir une bonne dose d’absurde en soi pour s’en sortir dans la vie. » Tu m’étonnes ! Quand on voit que durant la guerre de sécession, des régiments entiers d’irlandais se sont retrouvés à se battre, l’un du côté des confédérés, l’autre de l’union, tous sous la même bannière au trèfle…

Ce roman pose un regard vrai, lucide, sans pitié mais non dénué de douceur sur les hommes, la vie, la nature et l’histoire des États-Unis. Ce qui en fait une œuvre exceptionnelle, c’est ce contraste entre les pires atrocités vécues et ce que l’on retient de ce livre : l’attachement, l’amitié, la loyauté plus fortes que tout, la lumière unique et la beauté de la tendresse qui peuvent parfois exister entre les êtres.

Un coup de coeur retentissant, donc. A découvrir, forcément !

« Apparemment, les bisons s’en prenaient jamais aux Indiens. Peut-être parce que les Blancs étaient des fils de pute bruyants et puants |…]. »

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Au programme de septembre 2018

Beaucoup de choses prévues en septembre, cela méritait bien un petit billet !

Pour l’Irlande :

Du 14 au 16 septembre 2018 à Besançon aura lieu le festival Livres dans la boucle, qui mettra l’Irlande à l’honneur (j’en parlais dans mon billet de rentrée littéraire) : seront invités John Boyne, Eimear McBride, Ian McDonald, Sara Baume et Claire-Louise Bennett, pour leurs romans parus cette année ! Quelle affiche !!!
(mes chroniques des romans de Sara Baume et Claire-Louise Bennett ; ma fiche dédiée à John Boyne et ma chronique de son roman jeunesse sont par ici)

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Du 19 au 22 septembre à Paris se tiendra un festival du polar Irlandais, Noire Émeraude, au Centre Culturel Irlandais (dans le 5ème arrondissement). Au programme Benjamin Black (John Banville), Jo Spain, Alex Barclay, Declan Hughes, Declan Burke, Liz Nugent, Jane Casey, Eoin McNamee, Niamh O’Connor, Sam Bungey et Jennifer Forde. AInsi que la projection de la saison 1 de la série irlandaise Love/Hate. Wouahou 😍

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Mais aussi :

Du 20 au 23 septembre à Vincennes, la 9ème édition du Festival America ! Le Canada à l’honneur, et John Irving. Une foultitude d’auteurs invités, des débats et des rencontres, des expos, un salon du livre et j’en passe. L’événement promet d’être sensationnel, encore une fois.

La liste des auteurs invités ici

Les événements

Les expos

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• Et une rencontre avec l’islandais Jon Kalman Stefansson, à la librairie Millepages de Vincennes le mardi 11 septembre (super librairie où j’avais déjà assisté à une rencontre avec Colum McCann il y a deux ans)

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J’ai prévu de participer au festival du polar irlandais et au festival America, avec déjà un petit planning prévisionnel des plus enthousiasmant ! J’espère également pouvoir être à Vincennes le 11 septembre. Pour Besançon par contre c’est râpé, weekend du patrimoine oblige, je travaille.
Gros mois en perspective, quel bonheur !

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La neuvième heure – Alice McDermott

The ninth hour, 2017. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud. Éditions La Table Ronde, Quai Voltaire, août 2018

Ma chronique (rentrée automne 2018, 3) :

Brooklyn, début du vingtième siècle. Lorsqu’Annie perd son mari, Jim, asphyxié au gaz dans leur petit appartement, elle est enceinte de quelques mois. Soeur Saint Sauveur et les autres Petites Soeurs soignantes de la congrégation de Marie devant la croix, Stabat Mater (oui oui, rien que ça !), la prennent sous leur aile, ainsi que la petite Sally lorsqu’elle va naître. Dans la non linéarité propre à la plume d’Alice McDermott, on va suivre au long du roman plusieurs existences – mais c’est le quartier d’immigrés catholiques à majorité irlandaise, et surtout les religieuses, qui sont au cœur de ce dernier roman de l’auteure américaine (d’origine irlandaise également), tout juste paru.

Paradoxalement, mon anticléricalisme convaincu ne m’a pas empêché de me passionner pour ce livre rempli de religieuses. C’est un peu bête de dire ça – et en plus elles ne chantent pas – mais j’ai parfois pensé à Sister Act, le film, pendant ma lecture. Ces religieuses que l’on apprend à connaître, dévouées pour leur quartier, leurs vocations, la foi. Le doux sourire de la minuscule sœur Jeanne, l’impétuosité arthritique de sœur Saint-Sauveur, l’inflexible sœur Lucy, les vapeurs de fer à repasser entourant le visage parcheminé de sœur Immaculata. Mais ici, je ne voudrais pas vous tromper, nous sommes absolument aux antipodes d’une comédie. Ces sœurs font la toilette des morts et des invalides, soignent la gale qui fait tomber par plaques rondes les cheveux du crâne des jeunes enfants. Alice McDermott ne nous épargne aucun fluide corporel, aucune dent gâtée. Les soeurs soignent, aident, nourrissent, habillent, soutiennent, sauvent, oui. Mais tout autant elles régentent ce quartier d’une main inflexible en maintenant leurs ouailles dans la crainte épouvantée de Dieu. Paradoxe, donc, de ce roman qui égrène tous les contrastes. Sans doute me suis-je attachée d’autant plus à l’histoire, qu’elle m’a souvent prise à rebrousse-convictions. Alice McDermott expose avec autant d’importance et de sincérité les vies rangées et celles qui partent dans tous les sens, quelle force ! Le ballet des vies ordinaires. Le temps du jour, celui d’une vie. La mort.

Beaucoup de thèmes inspirants sont abordés dans ce roman plein de douceur, à la construction brillante. Une écriture délicate, et tellement d’humanité. On a tous faim de réconfort. La neuvième heure est un coup de coeur ! Merci aux éditions La Table Ronde.

« Elle vit l’inconscience idiote de la race humaine. Une terrible immobilité les saisirait tous, quoi qu’il advienne. Un terrible silence leur couperait le souffle, d’une manière ou d’une autre, et pourtant ils continuaient à sucrer leur thé, s’adossaient à leur siège pour sortir une montre de leur gousset ou tapotaient leurs lèvres roses avec une serviette en lin. »

Autres romans d’Alice McDermott chroniqués sur le blog : Someone et Charming Billy

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