Mrs Hemingway – Naomi Wood

Mrs Hemingway, 2014. Traduit par Karine Degliame-O’Keeffe. La Table ronde, mai 2017.

Ma chronique :

Ce roman est un coup de coeur.

Une plongée originale et passionnante dans l’intimité d’Ernest Hemingway. Cherchez la femme… Il y a eu quatre Mrs Hemingway, chacune ayant suivi l’autre de très près : Hadley (Richardson) la pianiste candide, Fife (Pauline Pfeiffer) l’amoureuse enflammée, Martha (Gellhorn) la fougueuse engagée, et enfin Mary (Welsh) la compagne des années sombres. Le roman est découpé en quatre parties, une pour chaque épouse, en un mélange bien dosé de biographie et de fiction, et un rendu des époques très vivant.

De 1920 à 1961, de Chicago à l’Idaho en passant par Antibes, Paris et Shakespeare & Co,, Key West, Londres et Cuba, de la pêche au marlin à la libération de Paris, de la guerre d’Espagne aux soirées arrosées de la génération perdue, chacune va raconter sa vie avec Hemingway.

Naomi Wood dresse avec conviction de très beaux portraits de femmes, intelligentes, aimantes, aimées, dans ce livre qui n’est ni une romance, ni une charge contre le séducteur insatiable. Chacune nous livre, sans complaisance – et en commençant par la fin, la rupture, la mort -, ce qu’Hemingway avait d’unique. Et on découvre l’humanité touchante, le génie littéraire, travailleur acharné, l’homme que les femmes adorent,  « Quel charme ! Quel magnétisme ! Les femmes se jettent des balcons, le suivent à la guerre et détournent le regard le temps d’une liaison parce qu’un mariage à trois vaut mieux que d’être seule », le fougueux, le passionné, le buveur invétéré. « Il fallait toujours qu’Ernest soit dans la lumière. Boxeur, toréador, pêcheur, soldat, chasseur ; il ne pouvait aller nulle part sans jouer les héros ». Mais le colosse est fragile et le temps mine. Celui qui « redoute terriblement la solitude et les idées noires qui l’envahissent lorsqu’il est abandonné à lui-même » va être de plus en plus rattrapé par ses démons, miné par la folie et l’alcool, pour finir abandonné par sa capacité à écrire. Et un matin, cesser d’être.

L’ensemble est admirablement orchestré par la plume de Naomi Wood.

Mrs Hemingway, un roman intelligent qui a du cœur et se déguste tel un grand cru. Merci aux éditions La Table Ronde pour cette très belle découverte.

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Assez de bleu dans le ciel – Maggie O’Farrell

This must be the place, 2016. Traduit de l’anglais (Irlande) par Sarah Tardy. Belfond, avril 2017.

Ma chronique :

Au cœur d’Assez de bleu dans le ciel, il y a un couple ; Daniel et Claudette, deux personnalités fortes et atypiques, et leur amour. Comment il naît, prend toute la place, puis vacille. Le roman commence par une première lézarde dans la forteresse, comme si soudain la vie gonflait ses joues pour éteindre la flamme. Certaines existences sont bâties sur des failles. La vie semble solide, jusqu’à ce qu’une simple voix entendue à la radio fasse frémir le roc, menaçant la citadelle entière d’engloutissement. Pourquoi, comment ?

L’amour, l’enfant, la famille, la perte, le deuil, la transmission, le sens de la vie, son rebours, ses bonds de cabri. Autant de thèmes que Maggie O’Farrell explore ici, en nous donnant à réfléchir. Elle excelle pour camper sans jugement des personnages tout en nuances et complexes, parfois peu sympathiques mais toujours crédibles et attachants. Analyse psychologique très fine, écriture élégante et sans ostentation, intrigue impeccablement maîtrisée, autant d’ingrédients qui font d’Assez de bleu dans le ciel une fresque à plusieurs voix brillamment construite.

Entre l’Ecosse, les Etats-Unis, l’Irlande et un peu la France et la Suède, voire la Bolivie, on parcourt les différents fils d’existence en tentant de dénouer l’écheveau. Remonter aux sources, parfois à d’autres générations, comprendre les non-dits, découvrir les secrets, se prendre en pleine pomme les occasions ratées. Il y a des passages tragiques dans ce roman, d’une grande beauté. Des relations touchantes. Ce roman est profondément une réussite. Merci aux éditions Belfond pour l’envoi, et à Babelio.

(ses autres romans chroniqués sur le blog sont L’étrange disparition d’Esme Lennox (mon préféré) et En cas de forte chaleur (très bien aussi !).
Et pour en savoir plus sur elle, c’est par là)

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Montmartre, gens et légendes – Jean-Paul Caracalla

Bordas, 1995 ; réédition aux éditions de la Table ronde en 2007 puis en mai 2017, dans la collection « la petite Vermillon »

Ma chronique :

« Tout Montmartre dans votre poche » pourrait assez bien décrire ce livre. Petit de format, très joli de couverture, quand on l’ouvre ce sont quatre-vingt hectares qui se déploient soudain et prennent vie dans le temps, sous nos yeux de lecteurs captivés ; ceux du vrai Montmartre : « délimités à l’ouest et au nord par les rues Caulaincourt et Custine, à l’est par la rue Clignancourt, au sud par les boulevards de Clichy et de Rochechouart ».

La plume alerte et érudite de Jean-Paul Caracalla nous entraîne depuis le Moyen Age parmi les rues et les ruelles, du haut en bas de la Butte. Chaque recoin ici a ses histoires et ses visages, et il nous en fait part. Du Chat Noir au Moulin Rouge, du moulin de la galette à la Cigale en passant par le Sacré Coeur, on apprend comment ces lieux mythiques sont nés, se sont développés, qui y est passé. On visite les ateliers de Picasso et de Modigliani, on écoute Aristide Bruant haranguer et Utrillo se saouler. On croise Georges Clémenceau et Toulouse Lautrec, les clowns Footit et Chocolat, des rapins, Zola, Renoir, Chopin, Louise Michel, Mac Orlan, des lorettes… et tant d’autres ! (J’y ai même découvert le jeune anglo-irlandais George Moore, dont les « Confessions d’un jeune anglais » m’attendent sur mes étagères depuis un moment).

Montmartre, gens et légendes, ce sont des pages qui débordent d’histoires, de couleurs et de vie. Pour tous les amoureux de Paris et les curieux, voici un petit livre d’histoire savoureux et instructif, qui se lit comme un roman. Un grand merci aux éditions la Table ronde.

Extraits : 

« Dans la basse Butte, le jour appartient au petit peuple du XVIIIe arrondissement ; la nuit, à ceux de la fête et du plaisir, du surin et des passes furtives. »

« Montmartre est occupé par les Russes en 1814. C’est à eux que l’on doit le mot « bistro » pour désigner nos estaminets (bistro signifie « vite » en russe). les soldats, qui défilaient dans Paris, entraient furtivement dans les cafés en disant Bistro, vidaient leurs verres et rejoignaient promptement le gros de leur troupe. »

« Le sang des communards rend désormais Montmartre sacré aux révolutionnaires, comme la Butte le fut pour les bourgeois du Moyen-Age vénérant les martyrs chrétiens. »

L’auteur : 

Auteur de nombreux ouvrages sur Paris et sur les trains, Jean-Paul Caracalla, Président du Prix des Deux Magots, a travaillé durant quarante ans à la Compagnie internationale des wagons-lits. Il fut également directeur de La Revue des voyages puis de Connaissance des voyages. Depuis 2003, la Table Ronde a publié six ouvrages de lui, tous en Petite Vermillon : Champs-Élysées, une histoire ; Montmartre, Gens et légendes ; Montparnasse, L’âge d’or ; Saint-Germain-des-Prés ; Petite anthologie de la poésie ferroviaire et Vagabondages littéraires dans Paris.

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Londres #2 : Street art à Brick Lane (part 1)

Deuxième étape, pour prolonger un petit peu mon séjour à Londres : quelques images d’une petite balade street art du côté de Brick Lane, dans l’est londonien. Tout le quartier est un immense terrain de jeu pour les artistes. Le mieux est de descendre à la station de métro Aldgate East (sur Disctrict Line et Hammersmith & City Line, en zone 1), la sortie la plus proche étant celle de la Whitechapel art Gallery, prendre ensuite Osborn street à gauche, qui se prolonge par Brick Lane. Puis remonter la rue vers le nord jusqu’à Shoreditch, en empruntant les rues de droite et de gauche, au petit bonheur. Enjoy !

Fashion Street :

Heneage Street :

Petite vidéo pour une vue d’ensemble, la fresque est vraiment impressionnante et ne tient pas sur une seule photo !

Sur les murs de Star Yard, une petite impasse-parking :

Thisone

Hanbury Street :

Splendide travail, par Dale Grimshaw, au coin de Brick Lane et Hanbury Street. Cette impression d’être suivie du regard… Juste waaaaaaah.

C’est beau, n’est ce pas ? Un art en perpétuel mouvement… A bientôt, pour la suite de la balade, en passant par l’ancienne brasserie Truman !

 

Photos et vidéo (c) Hélène Hiblot & Lettres d’irlande et d’Ailleurs
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Nouvelles découvertes irlandaises #11 : avril 2017

Nouvelles sorties en grand format

Avril 2017

Au Scalpel – Sam Millar (Seuil, 6 avril 2017)
• Vengeance – Benjamin Black (Robert Laffont, 6 avril 2017)
Dans les Eaux troubles – Neil Jordan (Joelle Losfeld, 20 avril 2017)

Mai 2017

Dans la Forêt – Edna O’Brien (réédition, Sabine Wespieser, 4 mai 2017)

*

Au Scalpel de Sam Millar

« Karl Kane, l’irréductible privé de Belfast, est confronté à Walter Arnold, l’homme qui a brutalement assassiné sa mère sous ses yeux, quand il était enfant, avant de le laisser pour mort à côté du cadavre. Quand une très jeune fille disparaît après l’incendie suspect de la maison familiale, Kane le soupçonne aussitôt. De fait, Arnold, inexplicablement libéré après de nombreuses années en prison, séquestre l’adolescente ainsi que Tara, une proie moins innocente qu’il y paraît : elle s’est échappée de Blackmore, une institution pour jeunes personnes « à problèmes », après avoir trucidé l’aumônier, un vrai porc, avec des aiguilles à tricoter (viser les yeux !). Walter Arnold travaille à la terreur, au scalpel et à la violence démente. L’ultime combat entre les deux hommes se révélera sauvage et impitoyable. Sans concession mais éclairé par un humour grinçant, Au scalpel est le plus noir et le meilleur roman de la série. »

L’auteur : Né à Belfast en 1958, Sam Millar a fait de la prison en Irlande du Nord comme activiste politique, puis aux États-Unis comme droit-commun. Gracié par le président Clinton, il est rentré au pays et devenu écrivain. Son récit autobiographique On the Brinks a marqué les esprits. Toujours basé à Belfast, il travaille à un récit de hold-up…

Vengeance de Benjamin Black (le cinquième volet des enquêtes de Quirke)

« Un roman aussi noir qu’élégant, par le maître du genre, John Banville, alias Benjamin Black.  »
Victor Delahaye, patron d’une très prospère société dublinoise, emmène le fils de son associé faire un tour en mer. Une fois au large, le jeune Davy Clancy assiste, impuissant, au suicide de Delahaye, qui se tire une balle dans le coeur.
Ce drame attire l’attention de l’inspecteur Hackett et de son ami, le médecin légiste Quirke. Les Delahaye et les Clancy sont rivaux depuis des générations et, lorsque tombe une seconde victime, Quirke ne doute plus que de terribles secrets se cachent au sein de ces deux familles. Dans un monde hanté par la jalousie, l’orgueil et l’ambition, les apparences peuvent être trompeuses…

L’auteur : John Banville est né à Wexford, en Irlande, en 1945, et vit à Dublin. Depuis ses débuts, l’œuvre de cet « orfèvre des mots » a été récompensée par de nombreux grands prix littéraires. Booker Prize 2005 pour La Mer, il a reçu tout récemment le célèbre prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre romanesque, publiée en grande partie chez Robert Laffont, dans la collection « Pavillons », comme son dernier roman, La Lumière des étoiles mortes. Passionné de littérature policière des années 50, il écrit également des romans noirs sous le pseudonyme de Benjamin Black –Les Disparus de Dublin, La Double Vie de Laura Swan, La Disparition d’April Latimer, Mort en été, tous parus chez NiL Éditions ; leur héros récurrent, le médecin légiste Quirke, fait l’objet d’une série télévisée avec Gabriel Byrne dans le rôle-titre, diffusée sur la BBC et disponible en DVD.

Dans les Eaux troubles de Neil Jordan

« Jonathan, un détective anglais expatrié dans une ancienne république soviétique, mène une enquête pour retrouver une jeune fille, Petra, disparue douze ans auparavant. Alors qu’il lutte contre la jalousie et la rancœur depuis qu’il soupçonne sa femme de l’avoir trompé, il croise sur un pont une jeune fille qui s’apprête à se suicider. Il la sauve de la noyade, la raccompagne chez elle, et croit avoir enfin retrouvé Petra. Celle-ci exerce sur lui une fascination manifeste. La situation prend un tournant inattendu, tandis que la ville est le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Dans ce climat de violence, Jonathan doit assumer les conséquences de ses découvertes, résoudre ses problèmes conjugaux et s’occuper de sa fille dont les amies imaginaires sont un peu trop présentes. »

L’auteur : Né en 1950 à Sligo, Neil Jordan est mondialement connu pour ses films (The crying game, Entretiens avec un Vampire, Michael Collins et bien d’autres). Mais il est aussi un écrivain talentueux. De lui j’ai lu (et aimé) Lignes de fond en février 1998 (éditions Plon, 1996 ; réédition en poche chez 10-18, 1999, puis Points, 2006]. A l’époque, j’avais noté ces quelques lignes, écrites par Nicole Casanova, dans La Quinzaine littéraire : « Cette histoire d’amour pleine d’une délicatesse étonnante aujourd’hui, ce poème marin scintillant, cette aventure de guerre et de trahison imprégnée d’intelligence, surpasse encore ce que l’on pouvait attendre de l’auteur, déjà précédé d’une bonne réputation. ». Un autre de ses romans, Confusion a également été publié en 2013 par Joelle Losfeld.

Dans la Forêt d’Edna O’Brien

« Michen est de retour au pays. Celui qui, à dix ans, a été surnommé le Kinderschreck – le croque-mitaine – par un Allemand à qui il avait volé son fusil, sème la terreur sur son passage. Il rackette, menace, insulte la population, bien trop effrayée par de possibles représailles pour le dénoncer aux gendarmes. Depuis la mort de sa mère, enfermé dans sa solitude, il ne répond qu’aux voix qui résonnent dans sa tête.
Eily Ryan, nouvelle venue au village, vient de s’installer dans une maison abandonnée au milieu des champs avec son fils de quatre ans. Sa beauté lumineuse et sa liberté fascinent, en même temps qu’elles suscitent la méfiance. Quand elle disparaît avec l’enfant, on croit d’abord à une fugue…
S’inspirant d’un fait divers qui bouleversa un petit village du comté de Clare en 1994, Edna O’Brien nous entraîne au plus près du délire psychotique d’un meurtrier, alternant de manière troublante les points de vue, celui du protagoniste, ceux de l’entourage et ceux de ses victimes, dans un saisissant roman polyphonique, où l’effroi le dispute à la compassion. »

NB : Le 17 mai prochain au centre Culturel Irlandais, Marc Roger, lecteur public et fondateur de la compagnie La Voie des Livres, fera vivre les mots de cette grande dame des lettres irlandaises.

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Entre ciel et terre – Jón Kalman Stefánsson

Himnaríki og helvíti, 2007. Traduit de l’islandais par Eric Boury. Gallimard, 2010 ; réédité en poche chez Folio, 2011.

Ma chronique :

Pour survivre, ils pêchent. En rang au signal, alors que l’aube n’est encore qu’un songe, tous ils se lancent, six par barques, inlassablement, ces colosses gaillards rament à l’assaut de la mer et de leur destin, ils fendent les flots. Aucun ne sait nager. Des heures durant ils rament, bravant le froid, la fatigue, la peur, la faim, la soif, ils rament jusqu’à trouver l’endroit où le poisson va mordre, va les nourrir à défaut de les enrichir, cet endroit que le patron pêcheur connait, sent, devine, soupçonne, où, lignes déroulées, en attendant que le poisson se laisse pêcher, ils vont guetter le ciel, le temps, les vents, ballottés par les flots, arrimés vaille que vaille à la possibilité, à l’espoir, de pouvoir rentrer sans être balayés de la vie, de ramer à nouveau des lustres sans verser, être engloutis, se noyer. Revenir pour bientôt, un autre matin, repartir, et ramer, pêcher, encore ; si on n’est pas déjà morts.

C’est dans cette vie, aux côtés du « gamin » et de Bardur, que Jon Kalman Stefansson nous immerge, dès les premières lignes de ce roman (son premier à avoir été traduit en français). Et c’est magnifique. Plein de rudesse et de poésie, ce récit est puissant et emporte, les émotions déferlent à égale mesure des vagues et des personnalités rencontrées. J’avais eu un coup de cœur pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, et la magie de la plume de cet auteur islandais m’a à nouveau prise dans ses filets. L’amitié, le deuil, le chaos de la vie, le désir, l’instant où tout bascule… J’ai refermé ce livre un peu sonnée, et bouleversée. Emplie de lumière, aussi. Je conseille vivement, bien sûr. Il y en a deux à suivre celui-ci, La Tristesse des Anges et Le Cœur des Hommes. Une suite aux Poissons n’ont pas de pieds est sortie chez Gallimard le 17 mars dernier : A la mesure de l’Univers. Hâte.

(Ce roman trônant dans ma Pile à lire depuis un peu plus d’un an, cette chronique va me permettre ce mois-ci aussi de contribuer à l’objectif PAL, animé avec application et générosité par Antigone depuis novembre dernier  ; merci à elle 🙂 )

Extraits :

« L’obscurité était si épaisse qu’on pouvait, de la pointe de son couteau, y graver les initiales de son nom. »

« Papa, pourquoi le soleil ne tombe pas, pourquoi ne voyons-nous pas le vent, pourquoi les fleurs ne parlent pas , où s’en va la nuit pendant l’été, la lumière en hiver, pourquoi les gens meurent-ils, pourquoi somme-nous obligés de manger les animaux, ça ne les rend pas tristes, quand est-ce que le monde va mourir ? »

« Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l’existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s’évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé. Tout ce qui lui était attaché devient un souvenir que vous luttez pour conserver et c’est une trahison que d’oublier. Oublier la manière dont elle buvait son café. La manière dont elle riait. Cette façon qu’elle avait de lever les yeux. Et pourtant, pourtant, vous oubliez. C’est la vie qui l’exige. Vous oubliez lentement, mais sûrement, et la douleur peut être telle qu’elle vous transperce le coeur. »

« Les chiffres sont dénués de toute imagination, tu devrais donc te garder de leur accorder trop d’importance. »

« Il passe son archet sur les cordes d’un vieux violon, sa note la plus haute est si mince et si aiguë qu’elle pourrait trancher un coeur en deux. »

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Titanic 2.0, tome 1 : La Mort rouge – Colin Bateman

Titanic 2020, 2007. Traduit par Antoine Pinchot. Casterman, 2009.

Ma chronique  (publiée initialement sur Babelio le 11 février 2015) :

Ce roman est le premier tome de la série « Titanic 2020 », de l’écrivain nord-irlandais Colin Bateman. Dans un futur assez proche (2020, donc), un nouveau Titanic prend la mer au départ de Belfast. A son bord, Jimmy Armstrong, 13 ans et passager clandestin par inadvertance, va devoir se débrouiller seul avec sa survie, l’apprentissage du métier de journaliste, Claire la fille du propriétaire du bateau – qu’il déteste sur le champ – et la « Mort rouge », un virus qui est en train de détruire toute vie sur terre.

Le scénario de Titanic 2.0. est original et mené tambour battant, avec un tas de rebondissements et un humour omniprésent. Un léger bémol peut-être, la facilité pas toujours très crédible qu’ont les héros à se tirer de situations délicates. Mais qu’importe, c’est un très chouette roman d’aventure, qui plaira aux jeunes lecteurs amateurs du genre.

Une suite est parue en 2012 également chez Casterman : Titanic 2.1, Cannibale City (Titanic 2020, Cannibal City, 2008)

L’auteur : Né à Bangor dans le Comté de Down en Irlande du Nord, Colin Bateman est surtout connu pour ses séries policières à l’humour noir et déjanté – et où il ne se prive pas pour pointer du doigt ce qui cloche en Irlande du Nord -, mais il a écrit également des romans pour la jeunesse. A suivre bientôt une fiche plus complète, dans ma rubrique Douze auteur jeunesse irlandais !

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.3 Jeunesse & young adult, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique, Irlande du Nord | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le Gardien des Choses perdues – Ruth Hogan

The Keeper of lost Things, 2016. Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf. Actes Sud, février 2017.

Ma chronique :

Le Gardien des Choses perdues est un livre doux, très British. Deux histoires sont menées de front. L’une autour d’une grande maison nommée Padua, où Anthony, suite à une perte cruelle, collecte des objets que d’autres ont égarés. Laura, amie puis héritière, sera en charge de retrouver leurs propriétaires. L’autre histoire suit à travers les années la petite maison d’édition de Bomber et Eunice, son assistante. L’ensemble est émaillé avec beaucoup de justesse par de courts récits, parfois sombres, sur les objets en eux-mêmes. C’est foisonnant et impeccablement construit jusqu’à la fin, très émouvante.

Dans ce premier roman de l’anglaise Ruth Hogan, il est question de livres, d’écriture, de perte et d’amour, de transmission et de mémoire, de la vie et de ses sens, de différence. Il y a beaucoup de complicité et de bienveillance ; de l’humour, aussi. Un brin désuet, ce roman est plein de sentiments, mais sans rien de mièvre. Une jolie découverte.

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2017, Angleterre, Rentrée hiver 2017 (janvier-février 2017) | Tagué , , | 7 commentaires

Londres #1 : Keats House

La semaine dernière j’ai passé quelques jours de vacances à Londres. Il est des séjours si agréables, qu’à toute force on souhaite les prolonger… Des billets sur le blog ? Un bon prétexte.

Première étape, et non des moindres : Keats House, au 10 Keats Grove à Hampstead,  au nord de Londres ; la maison où l’immense poète John Keats (1795-1821) a vécu deux années, écrit nombre de ses plus beaux poèmes et rencontré Fanny Brawne.

De la station de métro (sur Northern Line), on y est en à peine dix petites minutes de marche. Prendre à gauche à la sortie de Hampstead Station, descendre la rue principale puis tourner à gauche sur Downshire Hill, et ensuite à droite sur Keats Grove.

Tadaaa-aaahhh :

L’entrée est à 6,50 £, gratuite pour les mineurs. Le guide de visite est très bien fait.

Dédié à la vie et l’oeuvre de John Keats, Keats House est un musée immersif. La visite plonge dans la vie du poète d’une manière chronologique, mais aussi domestique. On entre par paliers dans l’époque et l’existence de John Keats et de ses pairs ; les deux pièces qu’il louait à son ami Charles Brown, un bureau au rez-de-chaussée et une chambre au premier ; la cuisine et les celliers au sous-sol ; le jardin où nous accueille un prunier, descendant de celui sous lequel il a écrit l’Ode à un Rossignol. En plus des meubles, des objets, des photos, des dessins et peintures, des cartels et autres panneaux explicatifs, des citations et des morceaux de poèmes sont peints sur les murs, des essayages de vêtements et de chapeaux d’époque sont proposés. Tout pour le voyage.

Plus on avance, plus on touche du doigt, du coeur, de l’âme, une essence. Cette visite a été aussi agréable qu’inoubliable.

 

Hommage d’un talentueux visiteur, laissé sur le livre d’or.

 

[Sur sa stèle, à Rome où il est mort de la tuberculose, on peut lire cette épitaphe qu’il a composée lui-même : « Here lies one whose name was writ in water » (littéralement, « Ici repose celui dont le nom était gravé dans l’eau »)]

(c) Hélène Hiblot & Lettres d’Irlande et d’Ailleurs

De petits souvenirs de Keats House…
Replonger dans les poèmes et les lettres.
Peut-être revoir le film Bright Star.
Relire à nouveau, c’est certain, Les Cantos d’Hypérion, splendide space opera dans lequel Dan Simmons fait revivre avec un talent extraordinaire John Keats.

Bright Star

Bright star, would I were steadfast as thou art–
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing on the new soft-fallen mask
Of snow upon the mountains and the moors–
No–yet still stedfast, still unchangeable,
Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft fall and swell,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever–or else swoon to death.

Traduction
Étoile lumineuse, puissé-je être immobile comme toi,
Non pas solitaire, resplendissant au-dessus de la nuit,
Les yeux toujours ouverts,
Veillant avec patience, tel un ermite de la Nature,
Observant les eau mouvantes à leur tâche sacrée
De purification des hommes,
Ou encore contemplant la neige fraîchement
Tombée sur les monts et les bois,
Mais plutôt, toujours immobile, immuable,
Assoupi sur le sein fleuri de ma bien-aimée
Pour ressentir à jamais son doux mouvement,
Éveillé pour toujours dans une douce insomnie,
Encore et encore à l’écoute de sa tendre respiration ;
Et vivre ainsi toujours, – ou sinon m’évanouir dans la mort.

Ah ! N’oubliez pas de passer avant de partir par la bibliothèque, qui jouxte le musée : The Keats Cummunity Library.

(c) Hélène Hiblot & Lettres d’Irlande et d’Ailleurs

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 7.2 Poésie, 8.1 Blablas, Angleterre, Photos, Voyages | Tagué , , , , | 6 commentaires

Le Donjon – Jennifer Egan

The Keep, 2006. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Schneiter. Stock, 2015 ; réédité en poche chez Points en 2016.

Ma chronique :

Ce roman m’a beaucoup plu. Une ambiance, des fausses pistes, une histoire dans l’histoire. D’un côté, deux cousins se retrouvent vingt ans après, pour rénover un château partiellement en ruines, quelque part en Europe de l’est. Leur amitié enfantine un jour a violemment volé en éclats. Quand on sait pourquoi, on le sent mal, le plan retrouvailles. Une petite voix bavarde, ça va mal finir, ça va mal finir ! Mais non, en tous cas pas tout de suite, car c’est une deuxième histoire qui nous happe. Celle de Ray et d’un atelier d’écriture en prison, animé par Holly au trouble passé.

D’insidieuses questions jaillissent, tandis que Jennifer Egan nous balade entre ces deux univers fermés. Ces histoires sont-elles liées ? Un des personnages de l’une inventerait-elle ceux de l’autre ? Ou pire, mieux, où est la vérité ? Dans quelle histoire ? Qui sont les vraies personnes ?… Qui ? A mesure que l’on progresse dans l’intrigue, l’atmosphère épaissit, le fantastique titille, le désarroi s’installe et la panique s’immisce, les questionnements pullulent. Le Donjon, c’est le lieu physique, mais aussi une forteresse symbolique, intérieure, où cacher ses trésors ; à l’abri.

J’ai trouvé la construction de ce roman impeccable, même si le démarrage est un peu longuet. Je me suis beaucoup attachée à Ray. Le rythme allant crescendo et les rebondissements de même, c’est limite avec un point de côté qu’on termine Le Donjon. Il a certes quelques imperfections, mais une vraie matière. Je conseille !

Extraits : 

« Un silence d’entre-deux – celui d’un souffle qu’on retient. »

« Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Rien.
— Alors pourquoi tu restes là comme si un volcan t’avait dégueulé ? »

« Tom-Tom est un mec qui se réjouit que personne ne l’aime parce que ça lui donne raison sur le fait que le monde n’est qu’une énorme décharge. Tom-Tom préfère avoir raison qu’être aimé. »

L’auteur : Née en 1962 a Chicago, Jennifer Egan a remporté le prix Pulitzer en 2011 avec son roman Qu’avons-nous fait de nos Rêves ? (A visit from the Goon Squad, 2010). Elle collabore fréquemment au New York Times Magazine.

Lu dans le cadre de ma participation en tant que jurée au
Prix du meilleur Roman des lecteurs des éditions Points 2017

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, États-Unis | Tagué , , | 2 commentaires