Le bal des ombres – Joseph O’Connor

Shadowplay, 2019. Traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau. Éditions Rivages, janvier 2020 ; 462 p.

Ma chronique (Rentrée hiver 2020, 1) :

Je ne sais même pas par où commencer pour vous parler de ce Bal des Ombres, tellement cette lecture m’a enthousiasmée. Fiction historique sur la vie de Bram Stoker, l’auteur de Dracula, c’est un chef d’œuvre absolu. Joseph O’Connor réussit le tour de force de nous immerger à la fois dans l’époque, dans la vie de Bram et de ses proches, mais aussi dans son œuvre.

Bram Stoker est né en 1847 à Clontarf, au nord de Dublin. Après ses études il devient fonctionnaire dans la capitale irlandaise. Il est féru de théâtre et à l’étroit dans sa vie à Dublin, il écrit, il aspire à autre chose. Il a toujours aspiré à autre chose. Un soir il rencontre Henry Irving, le comédien le plus talentueux de son époque, et sa vie bascule : il est engagé comme administrateur du Lyceum, le théâtre Londonien qu’Irving vient d’acheter.

La narration est incroyablement habile. Quelques lettres, un journal en partie rédigé, des passages retranscrits de la sténo, on bascule du roman au théâtre. Ce roman est presque construit comme le Dracula de Bram Stoker. Une fiction dans la fiction, pistes brouillées, où se situe donc la réalité ?

On vit avec le Lyceum, de la scène où se jouent Shakespeare ou Dr Jekyll et Mr Hyde aux coulisses où quatre-vingt-sept personnes travaillent, cousent, peignent, en passant par le grenier où Bram écrit. Henry Irving prend vie devant nos yeux, génial, flamboyant et odieux ; assez vite on le devine source d’inspiration pour un certain Comte… Le roman est truffé de références, d’allusions, de clins d’œil à l’oeuvre de Bram Stoker ; c’est proprement jubilatoire. On apprend aussi à connaitre l’actrice Ellen Terry, on croise Oscar Wilde, dans les rues de Londres sévit Jack l’éventreur, l’époque est au spiritisme. On s’attache à Bram Stoker, massif, barbu, secret, dévoué au Lyceum et à Irving, hanté par l’écriture, et qui n’arrive pas à percer. J’ai trouvé touchante la démarche du livre, faire sortir Bram Stoker de l’ombre de son œuvre.

C’est un roman sensationnel, profond, foisonnant, passionnant – saviez-vous qu’à l’époque les droits d’auteur n’existaient pas vraiment pour les livres ? Pour qu’un texte en bénéficie, il fallait qu’il ait été joué au moins une fois au théâtre, et qu’un billet ait été vendu. Les personnages sont incarnés, l’écriture forte et vivante – et la traduction lumineuse. Et cet humour ! Heureusement, le roman fait 450 pages, on a le temps de le savourer, je suis pourtant triste de l’avoir terminé. Si je m’écoutais, je vous en copierais des passages entiers.

(Irving) « Vous jouez le roi du Danemark relevé de sa tombe, pas un ramoneur ivre qui se branle derrière une haie. Encore une fois, espèce de vieux débris ! Par les pantoufles du Seigneur, vous êtes à peu près aussi surnaturel qu’un crachoir dans un lupanar. »

« Flo : Les pensées abstraites des artistes n’ont guère d’intérêt pour moi, j’en ai peur. J’ai choisi de vivre dans le monde réel.
Lui : Ah, le monde réel, ce vil donjon de cruauté et de privation. Je vous le laisse.
Flo : Penser cela du monde doit être un lourd fardeau.
Lui : Je ne fais pas confiance aux penseurs : ressentir, c’est la seule façon de savoir. Sans nous, les artistes, votre monde serait moins supportable, non ?
Flo : je me méfie de ceux qui disent que la vie ne serait pas possible sans l’art. Elle l’est, pourtant, pour des milliers de pauvres. Ils n’ont pas le choix en la matière. La vie de serait pas possible sans ces choses superficielles que sont la nourriture. Ou un logis. Affirmer autre chose est une posture.
Lui : Vous avez de l’esprit, Mrs Stoker.
Flo : Et j’ai bien d’autres choses encore.
Lui : Evidemment. Vous avez Bram.
Flo : Et j’ai l’intention de le garder. »

« En redescendant, je me suis aperçu que je tenais une vague histoire. C’était comme si j’avais trébuché dessus, là-haut dans l’antre, et qu’elle collait à mes vêtements, ma barbe et mes sourcils, pareille à des poils. »

Je vous recommande Le bal des ombres avec entrain, vous l’aurez compris ! Un très grand merci aux éditions Rivages pour ce partenariat.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2020, Chroniques (toutes mes), Rentrée hiver 2020 | 13 commentaires

Rentrée littéraire d’hiver 2020 : quoi de neuf en littérature irlandaise ?

Une rentrée calme du côté de la littérature irlandaise (Cela va me laisser le temps de finir de lire ceux de l’an dernier, youpi !). Calme, mais néanmoins sensationnelle : un grand format et deux poches… et puis hop, comme je suis lancée, je vous en présente aussi un autre, qui sortira en avril.

En grand format

Janvier 2020

Le bal des ombres – Joseph O’Connor (Rivages, le  8 janvier)

Avril 2020

Dernier bateau pour Tanger – Kevin Barry (Buchet-Chastel, le 2 avril)

En poche

Janvier 2020

Les fureurs invisibles du coeur – John Boyne (Le livre de poche, le 2 janvier)

Février 2020

Hérésies glorieuses – Lisa McInerney (La Table Ronde, La petite Vermillon, le 13 février)

*2020

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (traduit par Carine Chichereau)

–> Lire ma chronique PAR ICI. Un roman absolument épatant, un coup de coeur !

« 1878, Londres. Trois personnages gravitent autour du Lyceum Theatre : Ellen Terry, la Sarah Bernhardt anglaise; Henry Irving, grand tragédien shakespearien, puis Bram Stoker, administrateur du théâtre et futur auteur de Dracula. Loin d’une légende dorée où tous les pas mènent vers la gloire, la destinée de Bram Stoker se révèle un chemin chaotique mais exaltant. Dans ce livre inventif, Joseph O’Connor utilise toutes les ressources du romanesque pour donner vie au Londres foisonnant de l’époque victorienne. S’appuyant sur des personnages réels – outre Stoker, Irving et Terry ont aussi marqué leur temps –, il efface les frontières entre fiction et réalité. On croise ainsi le sulfureux Oscar Wilde, l’ombre de Jack L’Éventreur, ou encore… celle de Dracula. Plein de charme et d’esprit, ce roman annonce l’arrivée de Joseph O’Connor dans le catalogue de Rivages. »

Dernier bateau pour Tanger de Kevin Barry (traduit par Carine Chichereau – décidément ! Merci !)

Pas encore de visuel ni de quatrième de couverture disponible pour ce livre, mais je sais déjà que je le lirai ! J’ai tellement accroché aux deux premiers romans de Kevin Barry [cliquez sur les titres pour lire ma chronique] Bohane, sombre cité et L’oeuf de Lennon. Des livres étonnants, un peu barrés, à la limite des genres. Voici ce que je pensais du dernier, en le refermant : « Si j’osais, je dirais que le génie irlandais se trouve au cœur de ces pages à la poésie jaillissante. Le génie de l’absurde à la Beckett, la mise en scène brillante, le souffle épique des épopées celtiques, le terreau d’une poésie séculaire, le cynisme et l’humour noir à la Flann O’Brien… Allez, j’ose. »

Les fureurs invisibles du coeur de John Boyne (traduit par Sophie Aslanides)

Paru en grand format en août 2018 chez JC Lattès.

Un bon gros pavé puissant, drôle, touchant. Une ode à la vie, à l’amour, à la différence, à la place que chacun mérite de pouvoir se construire en ce bas monde. Un de mes romans préférés de 2018.
–> Lire ma chronique PAR ICI

« Cyril n’est pas « un vrai Avery » et il ne le sera jamais – du moins, c’est ce que lui répètent ses parents, Maude et Charles. Mais s’il n’est pas un vrai Avery, qui est-il ? Né d’une fille-mère bannie de la communauté rurale irlandaise où elle a grandi, devenu fils adoptif des Avery, un couple dublinois aisé et excentrique, Cyril se forge une identité au gré d’improbables rencontres et apprend à lutter contre les préjugés d’une société irlandaise où la différence et la liberté de choix sont loin d’être acquises. « 

Hérésies glorieuses de Lisa McInerney (traduit par Catherine Richard-Mas)

Paru en grand format chez Joelle Losfeld en août 2017 (ainsi que sa suite Miracles de sang en 2018)

Je l’ai lu peu après sa sortie, mais octobre 2017 fut pour moi une période de grand deuil et je ne l’ai pas chroniqué. Cette parution en poche sera l’occasion d’y remédier ! Je relirai avec plaisir cet excellent premier roman de la non moins excellente jeune auteure irlandaise Lisa McInerney (qui m’a fait beaucoup rire lors du festival New Writings New Styles au centre culturel irlandais début 2017.

« Après 40 ans d’exil, Maureen retourne à Cork pour retrouver son fils Jimmy, qu’elle a été forcée d’abandonner et dont elle découvre qu’il est devenu un gangster redoutable. Une nuit, lorsqu’elle tue un inconnu en le frappant à la tête, elle déclenche une série d’événements qui va secouer toute la ville et révéler différents personnages en marge de la société irlandaise : Ryan, 15 ans, qui deale et donnerait tout pour ne pas ressembler à son père alcoolique. Sa petite-amie Karine, magnifique et issue d’une classe aisée, avec laquelle il vit un amour pur et passionné, jusqu’à ce que la réalité les rattrape. Tony, dont l’obsession qu’il voue à sa voisine menace de les détruire, lui et sa famille. Georgie, une prostituée qui feint une conversion religieuse aux répercussions désastreuses. Maureen, en cherchant à expier ses nombreux péchés, risque de détruire le plan mis en place par Jimmy pour la tirer d’affaire. »

*

Et puis je vous rappelle que cette année sont prévues les publications françaises de Milkman de la nord-irlandaise Anna Burns (qui a remporté le Booker Prize) ainsi que du nouveau Sebastian Barry A thousand Moons, tous deux chez Joelle Losfeld ! (Danse de la joie). Nous attendons également la traduction de Normal People de Sally Rooney aux éditions de l’olivier. Et j’espère pouvoir enfin lire celle de Orchid & the wasp de Caoilinn Hughes, prévue depuis un petit moment chez Christian Bourgois.

A bientôt ! Bonnes lectures !

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Mes lectures préférées de 2019

Belle et heureuse année à toutes et à tous ! Je vous souhaite en 2020 beaucoup d’éclats de rire, de la tendresse, de l’inspiration et, bien sûr, des lectures passionnantes.

Le temps est venu d’un petit bilan… Côté lectures, 2019 m’a souvent enthousiasmée. Beaucoup de premiers romans, un peu plus de non fiction, et j’ai enfin découvert Arnaldur Indridason (haha) ! 64 livres lus – hors BDs, romans graphiques et albums jeunesse -, pile comme l’année dernière, c’est amusant. Parmi mes nombreux coups de coeur, je vous livre donc mes préférés :

Mes préférés (hors Irlande)

A la ligne – Joseph Ponthus (Français, 2019, premier roman)
Feel Good – Thomas Gunzig (Belge, 2019, roman)
Automne – Ali Smith (Écossaise, 2019, roman)
Ici n’est plus ici – Tommy Orange (Natif Américain, 2019, premier roman)
Un autre tambour – William Melvin Kelley (Américain, 1962, premier roman
Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett – Anne Atik (2003, non-fiction)
La souplesse des os – DW Wilson (Canada, 2018, Recueil de nouvelles)

Mes irlandais préférés

D’os et de lumière – Mike McCormack (2019, premier roman)
Conversations entre amis – Sally Rooney (2019, premier roman)
Toute une vie et un soir – Anne Griffin (2019, premier roman)

Comme chaque année, voici mon bilan de lectures irlandaises : 27 livres lus cette année, dont 23 romans, 3 non fiction et une anthologie de poésie (l’an dernier c’était 23), ce qui fait 12 nouveaux auteurs pour moi (plus les 4 de l’anthologie), 6 SP, 11 nouveautés de l’année et 9 que j’ai eu le plaisir de sortir de ma Pile à Lire. Une merveilleuse année irlandaise ! En plus de mes préférés cités plus haut, j’ai adoré retrouver mes chouchous Colm Toibin et Maggie O’Farrell. Paula McGrath et Donal Ryan m’ont enchantée. Je retiens aussi les premiers romans de Graham Norton, Billy et Conor O’Callaghan (chronique à venir pour ce dernier) – je guetterai leurs prochaines publications. Mon gros flop de l’année aura été le roman de Tana French.

Sinon, je continue ma campagne de relecture d’anciens coups de coeur irlandais (chroniques à venir), ainsi que ma découverte d’auteurs jeunesse. Bientôt une mise à jour des fiches auteurs !

J’ai quelques projets cette année pour le blog, j’espère avoir assez de temps pour les mettre en oeuvre. En août prochain, il fêtera ses 5 ans, le temps passe 🙂

Et vous, vos préférés en 2019 ? A bientôt 🙂

(pour retrouver mes bilans des années précédentes, c’est par là : 2018, 2017, 2016 et 2015)

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Bouquet d’avis #5 : Les amants de Coney Island – Billy O’Callaghan ; Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Vite, vite, vite, avant que l’année ne tire sa révérence, je vous livre mes modestes avis sur ces deux romans : un irlandais, un français.

Les amants de Coney Island – Billy O’Callaghan
Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

*

Les amants de Coney Island – Billy O’Callaghan

My Coney Island baby, 2019. Traduit de l’anglais (irlande) par Carine Chichereau. Éditions Grasset, mars 2019

Mon avis :

Ce premier roman de l’irlandais Billy O’Callaghan a paru cette année. Je suis très contente de l’avoir lu, même si ma lecture a été mitigée. Je vous raconte pourquoi.

« Très tôt dans leur relation, ils se sont satisfaits de la rumeur du bonheur, ils ont laissé leur univers demeurer dans l’abstraction. »

Mickael et Caitlin sont amants depuis de très nombreuses années, vingt-cinq ans si je me souviens bien. Une fois par mois « sans faute, le premier mardi » ils se retrouvent à Coney Island et passent quelques heures ensemble. Aujourd’hui semble différent, et pourtant la journée ne déroge pas à leurs habitudes. Une promenade, une chambre d’hôtel. Et chacun se souvient. De son enfance, de sa vie. De leur rencontre, comment elle a tout changé, tout illuminé, rendu leur vie à chacun supportable, et même mieux, plus que cela, comment leur liaison, leur amour partagé, leur a permis d’exister.

Le bât a cependant commencé par blesser, au début de ma lecture. Quand Billy O’Callaghan nous présente Michael et Caitlin – et à chaque fois ensuite quand il raconte le présent -, il focalise d’une manière que j’ai trouvé presque maniaque, clinique, sur les détails. L’impression un peu agaçante qu’il s’écoute écrire, mais surtout une lumière trop crue projetée sur les êtres : impossible de m’attacher.

Mais tout a heureusement basculé, lorsque l’on s’aventure dans leurs souvenirs. Des passages superbes, doux, tristes, émouvants, glorieux. L’enfance, les deuils. Caitlin a grandi à Brooklyn, sa mère est irlandaise. Elle m’a rappelé les romans d’Alice McDermott. Joie. Mickael, lui, a grandi à Inishbofin, une île tout au nord de l’irlande, qu’il a quittée à seize ans. Des parcours de vie intéressants, très humains, une belle atmosphère. Et par moments cette impression de vie perdue, gâchée, pas aboutie, une sensation qui prend à la gorge. D’une tristesse infinie, terrible. C’est ce qui me restera, je crois.

Une lecture mitigée, mais je n’oublie pas que c’est un premier roman, et je peux donc vous dire que l’auteur a un sacré talent ! Je lirai ses prochains livres.

« Le temps est un tesson de verre planté dans la nuque du jour »

★★★★★★★☆☆☆

*

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Éditions de l’Olivier, août 2019

Mon avis (Rentrée automne 2019, 10) :

« L’homme est un ours qui a mal tourné »

Paul Hansen purge une longue peine de prison à Montreal. C’est sa vie entre le Danemark, Toulouse et le Québec qu’il nous raconte dans ces pages à l’écriture affûtée et splendide. Son père pasteur, sa mère gérante de cinéma d’art et d’essai, son métier d’homme à tout faire d’une résidence, sa femme Winona, pilote de Beaver, Algonquine par son père et Irlandaise par sa mère, leur chienne Nook, Patrick Horton, son codétenu, un homme et demi des Hells Angels incarcéré pour meurtre et qui s’évanouit quand on lui coupe les cheveux.

« T’as déjà pigé le truc de l’infini, toi ? Moi, jamais. Un truc qui finit pas, ça rentre pas dans ma tête. C’est obligé qu’il y ait une fin quelque part. Simplement, on y est pas encore allés. Sauf que si tu y arrives, au bout, c’est obligé, tu te poses la question : y a quoi après le bout ? Un bout sans fin ? Et c’est reparti. »

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est un roman mélancolique et drôle, pétri de tendresse, d’humanisme et de dignité. Une habile critique de notre monde moderne, de très beaux personnages. C’est une lecture qui fait vraiment du bien. Pas tout à fait un coup de coeur (sans doute pas assez de Winona), mais pas loin. En tous cas une merveilleuse découverte.

Pour la petite histoire, j’ai commencé à le lire pile la veille de l’obtention de son prix Goncourt (je vous en parlais sur Instagram – merci Marie-Claude @hopsouslacouette). C’est mon premier Jean-Paul Dubois, et certainement pas le dernier !

« […] Les grands magasins diffuseront des Christmas carols pour lubrifier les cartes de crédit et, en un illisible ballet, toutes sortes d’objets inutiles et dispendieux, extirpés du néant pour y revenir bientôt, transiteront de main en main […] »

★★★★★★★★★☆

*

Je vous souhaite à toutes et à tous une lumineuse fin d’année 🙂

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 1.2 Littérature française, 2019, Chroniques (toutes mes), Rentrée automne 2019 | Tagué , , , , | 8 commentaires

Automne – Ali Smith

Autumn, 2016. Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux. Éditions Grasset, septembre 2019

Ma chronique (Rentrée automne, 9) :

Comment dit-on, quand c’est juste une évidence ? Ce roman m’attendait. Pendant sa lecture, j’ai eu l’impression étonnante de retrouver un ami cher pas revu depuis longtemps… la certitude intime, absolue, délicieuse et inspirante d’être en phase.

Automne est un texte lumineux, profond. Je n’ai pas toujours compris où l’écossaise Ali Smith voulait en venir, mais qu’importe. Peut-être le découvrira-t-on plus tard dans son œuvre – ce roman est le premier des quatre saisons – ou pas.

Au lendemain du Brexit, Elisabeth a trente-deux ans, elle est professeure d’histoire de l’art et rend très souvent visite à un ancien voisin en maison de retraite : Daniel Gluck, qui fut très présent dans son enfance.

Ce livre est spécial. Onirique, presque un conte, et pourtant très ancré dans le monde d’aujourd’hui. On se balade dans les rêves d’un vieil homme, dans les souvenirs d’une jeune femme, tout en découvrant la gueule de bois de l’Angleterre post-Brexit ou certaines tracasseries administratives absurdes et hilarantes.

On découvre les collages de Pauline Boty, une artiste anglaise de Pop’art. Boucle d’or devient « une vandale malpolie mal élevée et méchante fille qui s’introduit chez [les ours] sans y être invitée. Elle casse tout, elle dévore leurs provisions. Elle tague son nom à la bombe sur les murs de leur chambre. ». On découvre l’histoire édifiante d’un homme armé et d’un autre déguisé en arbre : « Je suis pacifique, dit l’homme armé. Je ne veux pas d’ennuis. C’est pour ça que j’ai une arme. Je n’ai rien contre les gens comme toi ». On parle de la différence entre l’image et la vie, de la vérité, des histoires et du monde. De son évolution, de ses dérives. Mais Automne est, avant tout, une formidable histoire d’amitié.

Des dialogues. Du rythme. De l’esprit. Une construction d’une rare maîtrise. Une prose enchantée et une traduction splendide… Automne est un de mes romans préférés de l’année. Sans doute même de plus longtemps encore ! Un conseil ? Laissez-vous porter…

« La langue, c’est comme des coquelicots. Il suffit de retourner la terre, et des mots en sommeil surgissent, tout rouges, tout neufs. Ils éclosent. Puis leurs péricarpes s’agitent, et les graines tombent. Et de nouveaux mots poussent. »

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2019, Ecosse, Rentrée automne 2019 | Tagué , , | 11 commentaires

Le gardien des tempêtes, tome 1 – Catherine Doyle

The storm keeper’s island, 2018. Traduit de l’anglais (Irlande) par Sidonie Van Den Dries. Éditions Bayard jeunesse, octobre 2019 ; 332 p.

Ma chronique (Rentrée automne, 8) :

Ce roman a pour coeur et cadre l’île d’Arranmore, dans le Comté de Donegal (au nord-ouest de l’Irlande). La famille de Fionn Boyle en est originaire, mais depuis que son père est mort en mer (il était sauveteur) peu de temps avant sa naissance, la mère de Fionn s’en est allée vivre à Dublin. Le jeune garçon n’a jamais mis les pieds sur l’île, jusqu’à cet été – il va bientôt avoir douze ans. Le livre s’ouvre sur le ferry : Fionn et sa sœur Tara viennent passer sur l’île quelques semaines de vacances chez leur grand-père, Malachy Boyle.

« De l’autre côté de la baie, un goéland tournoyait au-dessus des vagues. Il poussa un cri perçant et l’île apparut soudain, comme si l’oiseau l’avait appelée. »

Les débuts de Fionn sur Arranmore sont un peu compliqués. Sa sœur n’arrête pas de le houspiller et refuse qu’il l’accompagne dans ses recherches d’une mystérieuse grotte avec ses amis. Son grand-père, fabricant de bougies, est étrange. Et pourquoi certains sur l’île l’appellent-ils le Gardien des tempêtes ? Ses bougies sont-elles vraiment ce qu’elles semblent être ? Et que cachent donc les vieilles légendes ?

« Il y a très longtemps, bien avant les routes, Snapchat, les ordinateurs et même les maisons, deux sorciers irlandais s’affrontèrent ici-même, sur les rives d’Arranmore. Ils s’appelaient Dagda […] et Morrigan. »

Le Gardien des tempêtes est un roman jeunesse fantastique, qui lie les thèmes du courage et de la fratrie dans une fresque épique pleine de légendes et de magie. Une histoire originale (je pense aux bougies), le cadre somptueux d’une île battue par les vents et les tempêtes, et des légendes envoûtantes… On raconte que Dagda, pour protéger Arranmore des pouvoirs de Morrigan, a laissé derrière lui la grotte marine, l’arbre aux murmures, les ondines, Aonbharr le cheval ailé, et enfin le gardien des tempêtes, pour manipuler les éléments en son nom… J’aurais bien envie de vous en raconter un peu plus, mais je ne veux pas gâcher le plaisir que j’ai eu à découvrir ce monde créé avec habileté et énergie par la jeune auteure irlandaise Catherine Doyle. Une série à découvrir, pour les jeunes – et les moins jeunes ! (Nota Bene : la couverture est tellement charmante !)

« L’île inhale. »

★★★★★★★★★☆

C’est le premier tome. Il y en aura quatre. Catherine Doyle nous l’a annoncé lors d’une rencontre à laquelle j’ai eu la chance de participer, organisée par Babelio le 28 novembre dernier dans leurs locaux rue de Malte à Paris.

Les grands-parents maternels de Catherine Doyle sont nés à Arranmore. A vingt ans ils ont émigré aux États-Unis, avant de revenir plus tard s’installer à Galway. Ils parlaient de leur île avec beaucoup d’amour. Elle-même n’y est allée pour la première fois que jeune adulte, mais en y posant les pieds, elle a ressenti un sentiment d’appartenance vraiment très fort.

L’histoire du sauvetage en mer dont elle parle dans le roman (avec le père de Malachy) est vraie. L’arrière-grand-père de Catherine Doyle et son arrière-grand-oncle faisaient partie des neuf volontaires de l’île partis sauver en pleine tempête les dix-huit marins d’un navire hollandais en détresse ; et ils ont réussi ! C’était en 1940.

Quand son grand-père a commencé à perdre la mémoire, Catherine Doyle s’est éveillée à son identité et ses origines. Pour elle, ce livre et cette île entretiennent entre eux deux (son grand-père et elle – un lien durable et fort.

Catherine Doyle nous a aussi précisé que si l’on veut visiter l’île d’Arranmore, il faut prendre le ferry à Burtonport, et passer au Boyle Pub, tenu par sa famille ! Car sa mère est une Boyle, et son père un Doyle… Vivement la suite !

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019, 7.3 Jeunesse & young adult, Chroniques (toutes mes), Rentrée automne 2019 | Tagué , , | 12 commentaires

Nouvelles découvertes irlandaises #30 : novembre 2019

Le mois de novembre a disparu sans que j’aie eu le temps de rédiger ce billet ! Damned. Mais qu’à cela ne tienne, les voici : trois grands formats et un poche.

Septembre 2018

Cent jours pour être heureux – Eva Woods (Le cherche-midi, le  20 sept 2018)

Octobre 2019

Le gardien des tempêtes, tome 1 – Catherine Doyle (Bayard jeunesse, le 9 octobre 2019)

Novembre 2019

Grand formatUne rivière dans les arbres – Jacqueline O’Mahony (Les Escales, le 9 novembre)
PocheLe baron hanté – Sheridan Le Fanu (10-18, le 7 novembre)

*

Cent jours pour être heureux d’Eva Woods (Traduit par Tania Capron)

« Lorsque deux jeunes femmes que tout oppose se rencontrent, le destin pourrait bien basculer. Annie mène une existence vide de sens et de joie depuis qu’un drame a brisé sa vie deux ans plus tôt. Polly est condamnée, il lui reste trois mois à vivre. Mais Polly, aussi rayonnante et excentrique qu’Annie est terne et renfermée, a décidé de relever le défi des « cent jours pour être heureux ». Elle entraîne sa nouvelle amie dans cette aventure : trouver chaque jour une source de joie, un petit bonheur. Réenchanter le quotidien pour retrouver le goût de vivre et la force d’accepter l’inéluctable.
Autour d’elles, une galerie de personnages hauts en couleur devront suivre la fantasque Polly et ses idées farfelues… jusqu’à son ultime pied de nez à la mort et au désespoir.

À l’encontre des clichés, 100 jours pour être heureux livre un véritable hymne à la vie sans jamais tomber dans la mièvrerie de la pensée positive. Avec beaucoup d’intelligence et d’impertinence, l’auteur nous entraîne dans la course folle de Polly à la poursuite du bonheur. Passant du fou rire aux larmes, le lecteur traverse à vive allure la palette des émotions de ces deux héroïnes : on se révolte, on se résigne, on hésite, on plonge… Mais on vit, coûte que coûte ! »

L’auteure : Eva Woods est le nom de plume de Claire McGowan. Née à Newry, en Irlande du Nord, elle est diplômée de l’Université d’Oxford et enseigne l’écriture. Elle signe ses romans policiers de son vrai nom (The Fall, 2012) et ses romances, dont Cent jours pour être heureux (Something Like Happy, 2017), de son nom de plume.
Son site internet

Le Gardien des tempêtes, tome 1 de Catherine Doyle (Traduit par Sidonie Van Den Dries)

Sublime couverture pour ce fantastique roman jeunesse (au propre comme au figuré) ayant pour cadre l’île d’Arranmore, dans le Donegal. J’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec l’auteure jeudi dernier… Très bientôt ma chronique sur le blog !

« Chaque génération, un Gardien des tempêtes est choisi par l’île d’Arranmore. Son devoir est de protéger à tout prix la puissante magie de l’île, car elle est le dernier rempart contre les forces obscures qui menacent le monde.
Qui sera le prochain élu ?

Fionn Boyle aurait préféré rester à Dublin plutôt que de passer ses vacances avec son agaçante grande sœur chez leur énigmatique grand-père, Malachy. Pourtant, à peine le garçon de onze a-t-il débarqué sur l’île d’Arranmore que d’étranges incidents s’enchaînent… Il découvre bientôt que l’endroit est magique et que son grand-père est le Gardien des Tempêtes. Mais le temps est venu pour le vieil homme de passer le relais, et l’île est sur le point de choisir un nouveau Gardien. Alors que la lutte pour devenir l’élu s’engage, les profondeurs d’Arranmore s’agitent. Attendant son heure depuis des siècles, une présence maléfique prête à tout pour raviver les feux d’une guerre ancestrale a été réveillée par l’arrivée de Fionn… »

L’auteure : Catherine Doyle a grandi à proximité de l’océan Atlantique, à l’ouest de l’Irlande. Bercée par les grands mythes et contes irlandais, elle s’est promis très jeune d’écrire un jour ses propres légendes. Après avoir étudié la psychologie et l’édition, elle s’est enfin lancée. Sa première série publiée en France, « Le Gardien des Tempêtes », a été inspirée par la véritable île d’Arranmore où on grandit ses grands-parents, et par les aventures de ses nombreux ancêtres marins. Catherine vit aujourd’hui à Galway, et passe beaucoup de temps à Londres ou aux États-Unis.

Une rivière dans les arbres de Jacqueline O’Mahony (Traduit par Julie Groleau)

Repéré chez Sophie

« Irlande, 1919. Le pays se trouve tiraillé entre les colons britanniques et les indépendantistes. Hannah O’Donovan et sa famille cachent des résistants, au risque d’être découverts par les factions armées du gouvernement, les Black and Tans. Elle s’éprend du chef des rebelles, O’Riada. Cent ans plus tard, Ellen découvre la vie dissimulée de son arrière-grand-tante. Premier roman. »

L’auteure : Jacqueline O’Mahony est originaire de Cork. Après avoir suivi un doctorat d’histoire aux États-Unis, elle a travaillé comme rédactrice, éditrice et styliste pour Vogue et l’ Irish Independent. Elle vit aujourd’hui à Londres avec son mari et ses trois enfants. Une rivière dans les arbres est son premier roman.

Le Baron hanté de Joseph Sheridan Le Fanu (Traduit par Alain Le Berre)

Repéré chez Charlotte

« Je n’ai jamais vu site plus original et plus beau que cette ravissante petite ville de Golden Friars. Elle se dresse sur le rivage de son lac, dominée par un amphithéâtre de montagnes toutes gercées de ravines et couleur de pourpre opulente. »
Certes, tel et bien l’aspect que Golden Friars présente, au premier abord, au visiteur. Mais au bord du lac se dresse le sinistre château des Mardykes et le légende qui se rattache au lac n’est guère plus engageante. on raconte que la jeune et jolie, mais malheureuse, Mary Feltram y aurait été noyée, en même temps que son petit enfant et que, en certaines fins d’après-midi, des pêcheurs l’ont vue, dans le soleil couchant, élever son buste hors du lac, dressant son enfant à bout de bras au-dessus de sa tête. Aussi, lorsque le hobereau du village, sir Bale Marykes, ruiné, revient, bien à contrecœur, habiter son château, il évite soigneusement de s’aventurer sur le lac. Car il craint la vengeance du fantôme de Mary dont un Mardykes semble avoir été le bourreau. Il faudra que Philp Feltram, le dernier descendant de Mary, lui fournisse la « chance » d’un étrange pacte par lequel redevenir riche, pour qu’il ose la traversée du lac maudit… Mais l’or, lui aussi , est maudit…

L’auteur : Auteur de Carmilla et bien d’autres récits, Sheridan Le Fanu est un maître du fantastique. (Dublin, 1814 – 1873). D’origine huguenote, fils d’un pasteur de l’Église d’Irlande, petit-fils d’un célèbre acteur irlandais, Thomas Sheridan et petit-neveu de l’auteur dramatique Richard Brinsley Sheridan. Après des études de droit à Londres et à Trinity College, il s’inscrit au barreau de Dublin mais n’exercera jamais. Journaliste, tour à tour rédacteur en chef ou propriétaire de revues (notamment du Dublin University Magazine), il a publié d’innombrables articles, des récits historiques, une quinzaine de romans, dont un « thriller » gothique (L’Oncle Silas, 1864) et surtout une quarantaine de nouvelles pour la plupart fantastiques. « Tout cela compose un univers compact et passionnant qui appartient en propre à Le Fanu, tant pour sa puissance de suggestion que pour son indéniable pouvoir d’envoûtement. Un univers étrange et fascinant où se mêlent dans une lumière fuligineuse, la démonologie, les spectres, l’assassinat, les amours contrariées, la médecine scientifique, les duels, la sorcellerie, les vampires, le rapt, les femmes persécutées, le folklore irlandais, la théosophie et les parents terribles. » (Roland Stragliati)

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Ici n’est plus ici – Tommy Orange

There, There, 2018. Traduit par Stéphane Roques. Éditions Albin Michel, août 2019 ; 352 p.

Ma chronique (Rentrée automne, 7) :

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq-cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Cela fait plusieurs semaines que j’ai terminé ce formidable premier roman de Tommy Orange. Impossible à résumer, pas facile d’en parler. Un livre d’une puissance dingue. C’est quoi, être Indien, aujourd’hui ?

Ici n’est plus ici a pour cadre essentiel la ville d’Oakland, dans la baie de San Francisco. C’est un roman choral porté par une douzaine de personnages. Abîmés, en quête d’identité, chacun avec son histoire.

Il y a Tony, atteint d’un syndrome d’alcoolisation fœtale aux lourdes séquelles. Il deale. « Tout le monde va dire que c’est une histoire d’argent. Mais merde, qui n’en veut pas, de l’argent ? »

Dene, lui, n’a pas l’air d’un autochtone. « Il est, de façon ambiguë un non-blanc ». En mémoire de son oncle, il se lance dans un projet de recueil de témoignages d’Indiens venus vivre à Oakland. « On ne l’a pas, le temps, mon neveu. C’est le temps qui nous a. Il nous tient dans son bec comme le hibou tient un rat des champs. On frissonne. On se débat pour qu’il nous relâche, et lui nous picore les yeux et les intestins pour se nourrir, et on meurt de la même mort qu’un rat des champs. »

Opale, dont le nom complet est Opale Viola Victoria Bear Shield. « Pourquoi on porte ce genre de noms ? j’ai demandé. – Ce sont de vieux noms indiens. On avait nos propres baptêmes avant que les Blancs ne viennent imposer tous les noms de pères pour que le pouvoir reste aux mains des hommes. ». Enfants, Opale et sa sœur ont passé des semaines à Alcatraz avec leur mère. Les années 70, la cause indienne.

Edwin, accro à Internet et titulaire d’un master de littérature comparée dans le domaine de la littérature des Indiens d’Amérique. Sa mère est blanche et il ne sait pas de quelle tribu, de quelle nation indienne est son père. « Quelle que soit la façon dont j’imagine pouvoir dire que je suis autochtone, ça sonne faux. »

Et puis il y a Bill, Calvin, Jacquie, Orvil ; Octavio, Daniel, Blue, Thomas.

Au départ, on pourrait presque croire à des nouvelles, mais à mesure de la lecture on découvre des liens entre chacun des personnages, et très vite on les devine tous en train de converger vers le Grand Pow-Wow d’Oakland. « Nous avons organisé des pow-wows parce que nous avions besoin d’un lieu de rassemblement. Un endroit où cultiver un lien entre tribus, un lien ancien, qui nous permet de gagner un peu d’argent et qui nous donne un but, l’élaboration de nos tenues, nos chants, nos danses, nos musiques. Nous continuons à faire des pow-wows parce qu’il n’y a pas tant de lieux que cela où nous puissions nous rassembler, nous voir et nous écouter. »

Les personnages sont nombreux mais tous vraiment intéressants à leur manière, faillibles, complexes, touchants – sauf peut-être certaines voix de la bande d’Octavio, que j’ai trouvé trop nombreuses, en proportion (j’ai même envie de dire qu’on aurait pu se passer de l’histoire du braquage… mais bon). Sinon, tout m’a enthousiasmé. La construction ambitieuse et maîtrisée, l’écriture affûtée et digne, pleine de fureur et de poésie. Ici n’est plus ici est un roman qui ouvre sur plus vaste que lui. L’alchimie des mots et des gens transporte le lecteur au-delà ; avant, dedans, maintenant, après. Cette lecture m’a proprement retournée.

J’aimerais un livre rien que pour Orvil et sa famille. Je les ai adorés.

« La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. […]. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de meurtre qu’elle est résistante ? »

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2019, États-Unis, Coups de coeur, Rentrée automne 2019 | 15 commentaires

#help – Sinéad Crowley

Can anybody help me ?, 2014. Traduit de l’anglais (Irlande) par Emilie Passerieux. Éditions Le Masque, 2018 ; réédité en poche aux éditions Points en juin 2019 ; 408 p.

Ma chronique :

#help est le premier roman traduit en français de l’irlandaise Sinéad Crowley.

Le corps de Miriam, une jeune mère célibataire disparue depuis deux semaines, est découvert dans un appartement vide de Dublin. Elle a été droguée avant d’être assassinée. La sergent-détective Claire Boyle et son coéquipier Philip Flynn vont mener l’enquête.

Pendant ce temps sur le forum NetMaman.com, des mères parlent de grossesse, de leurs enfants, de leur dernière insomnie pour cause de poussée dentaire, des meilleures marques de couches. Miriam était inscrite sur ce site, sous le pseudo petit_mouton (le doudou préféré de sa fille Réaltin) et avait noué des liens d’amitié avec d’autres mamans. Avec Yvonne (pseudo mamam_from_london), nouvellement installée à Dublin, avec Martha (pseudo femme_d_agriculteur) de Galway, et bien d’autres. Des femmes qui, de fil en aiguille, en viennent à raconter beaucoup sur elles. Mais sait-on vraiment qui peut se cacher derrière un pseudo ?

Les points de vue de différents personnages alternent entre l’enquête, leurs vies respectives et des extraits de conversations ou de messages privés du forum NetMaman, c’est plutôt bien fichu. L’ensemble est facile à lire, il y a pas mal d’humour, un bon suspense et l’auteure brouille suffisamment les pistes pour maintenir en éveil l’intérêt de lecture.

Par contre, j’ai trouvé l’ensemble un peu lent (Claire se crée un compte sur NetMaman seulement page 277, ce n’est pas l’impression que donnait la quatrième de couverture), sauf à la fin où les choses prennent vraiment du rythme. Mais du coup le dénouement m’a semblé quelque peu précipité, voire même un chouïa tiré par les cheveux – le mobile et certaines chronologies m’ont laissé sceptiques. Et puis bon, la garda Claire m’a, personnellement, plus agacée qu’autre chose.

Mais ces quelques bémols n’empêchent pas #help d’être dans l’ensemble un thriller sympathique !

« Berry s’était révélé aussi utile qu’une théière en chocolat. »

★★★★★★★☆☆☆

Repéré chez Mélie.

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.5 Policiers et thrillers, Chroniques (toutes mes) | Tagué , , | 4 commentaires

Ni poète ni animal – Irina Teodorescu

Éditions Flammarion, août 2019 ; 224 p.

Ma chronique (Rentrée automne 2019, 6) :

Carmen, la narratrice – née en 1979 en Roumanie, comme l’auteure – est avocate à Paris. Le jour où elle apprend la mort d’un grand poète roumain, héros de la révolution, ami très cher et mentor, les gilets jaunes battent le pavé des ronds-points français, un renard meurt d’éblouissement dans la lumière de ses phares, tout la ramène dans ses souvenirs, et plus particulièrement à l’année 1989.

« Quand j’étais enfant, il y a eu, dans mon autre pays, une révolution. Un moment de grâce, j’ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes. »

1989. L’année de ses dix ans, de la chute du Mur de Berlin, de la révolution en Roumanie, de la fin du dictateur Nicolae Ceausescu. L’année où son Grand Poète fit son apparition sur la scène littéraire dissidente. Se souvenir pour essayer d’y voir clair, faire le point, entamer un travail de deuil, se rappeler d’où on vient, le chemin que l’on a parcouru, réfléchir à la suite, peut-être, que l’on veut donner à sa vie.

« A l’époque, l’argent était un gros mot pour la petite pionnière de la patrie communiste que j’étais. »

Au début je me suis demandé si c’était des souvenirs d’enfance ou un roman. Un peu des deux certainement, un entre-deux, les deux réunis ? A l’image du titre du livre, Ni poète ni animal.

Carmen raconte son année 1989, à la hauteur de ses yeux d’enfant, petit clown dégourdi et « grande poétesse de l’école 307 de Bucarest ». Les cigognes gelées sur pied au bord d’un lac en mars, son dixième anniversaire le 1er avril, les vacances à la campagne avec ses grands-parents paternels et son amitié pour le petit cochon de lait qu’ils ont adopté, sa mère qui s’enferme dans la salle de bains pour enregistrer des K7 pour sa meilleure amie enfuie aux Etats-Unis car le téléphone coûte trop cher et les communications sont surveillées – K7 que la plupart du temps elle n’envoie pas car des propos subversifs lui ont encore échappé.

« Si on vivait dans une romance américaine, là oui, de temps en temps nous pourrions nous amuser à raconter une petite histoire sordide à nos enfants. Mais ici, avec la vie qui est la nôtre ? Il n’y a qu’à regarder par la fenêtre et tu l’as, ton histoire sordide. »

Son père, directeur financier dans une usine de savons, qui en échange au marché noir contre des denrées plus comestibles. Elle qui fait la queue des heures pour réussir à acheter les premières tomates de la saison. Sa grand-mère maternelle Dani – qui a un sacré grain, soit dit en passant -, suivie en hôpital psychiatrique et par les services secrets car elle est fille d’aristocrate… sans compter ses quatre ou cinq frères et sœurs, elle ne sait jamais combien (il semble que ce soit une sœur qui oscille dans sa mémoire, j’ai pensé à un règlement de comptes, haha).

Irina Teodorescu est roumaine de naissance, vit en France depuis de nombreuses années et écrit en français. Je l’ai pour ma part découverte avec ce titre et son écriture bouillonnante et espiègle, surprenante et poétique, à la mélodie et au tempo particuliers, m’a séduite.

« […] Je me suis mise à apprendre le russe, j’aime cette langue et la langue est un miroir. Je me regarde dans mon russe de débutante, je me vois à peine crayonnée, et cette image me satisfait. »

A travers la vie de ces trois générations de femmes – les souvenirs de Carmen alternant avec des retranscriptions de certaines K7 de sa mère et des compte-rendus d’entretiens psychiatriques de sa grand-mère -, c’est toute la Roumanie du 20ème siècle que raconte ce livre. Un récit très bien construit, une lecture intéressante et riche. J’ai beaucoup aimé !

« Pourtant il parlait lentement, comme s’il attrapait ses mots avec des pincettes et qu’il les posait un par un sur une table métallique pour les étudier. »

★★★★★★★★☆☆

Repéré chez Frédéric

Publié dans 1.2 Littérature française, 1.8 Litt. d'Europe de l'Est et Centrale, Rentrée automne 2019, Roumanie | Tagué , | 7 commentaires