Taqawan – Eric Plamondon

Quidam éditeur, 2018 ; réédité au Livre de Poche, 2019 ; 224 p.

Mon avis :

« Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. […] Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvages durant quatre siècles ? »

Je poursuis ma découverte de la littérature québécoise avec Taqawan, d’Éric Plamondon. C’est un roman court, construit en une succession de chapitres rapides où alternent présent et passé, fiction et réalité. Talent de l’auteur qui ne nous perd jamais en route, au contraire même, j’ai eu l’impression d’être hameçonnée de plus en plus serré.

Taqawan, c’est le saumon qui retourne dans les eaux qui l’ont vu naître. Ce texte revient également aux sources. A l’origine, ils ont traversé le détroit de Béring et ont marché vers l’est, toujours plus loin à l’est – à l’inverse des colons européens – jusqu’à ce qu’ils arrivent à la fin des terres, Gespeg dans leur langue, devenu aujourd’hui la Gaspésie.

Au début du roman nous sommes en mai 1981, le Québec travaille à son indépendance et prend des mesures pour la pêche au saumon sur les réserves. C’est le Canada qui gère les réserves, c’est politique tout ça, c’est brutal, et les autochtones se retrouvent au milieu. A partir de ces faits historiques réels, qu’il reprend, Eric Plamondon raconte quelques destins que se mêlent : Océane, une jeune Mi’gmaq de quinze ans qui vit sur la réserve de Restigouche ; Yves Leclerc, un garde forestier ayant démissionné après la première descente de la Sûreté du Québec sur la réserve ; Caroline Seguette, jeune institutrice française en poste pour un an au Québec ; William, un autochtone vivant au fond des bois…

J’avoue que la fin du roman m’a laissée un peu perplexe – elle est vraiment bourrin -, mais qu’importe : Taqawan est une histoire habitée et vibrante. Franchement j’ai pris une claque.

« Au Québec, on a tous du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

★★★★★★★★★☆

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Une terre si froide (Sean Duffy, 1) – Adrian McKinty

The cold cold ground, 2012. Traduit de l’Anglais (Irlande su Nord) par Florence Vuarnesson. Éditions Stock, La Cosmopolite, 2013, 396 p. ; réédition au Livre de Poche, 2014

Mon avis :

Une terre si froide est le premier roman de l’écrivain Nord-Irlandais Adrian McKinty que je lis et il ne sera pas le dernier. C’est le premier tome d’une série de romans policiers historiques se passant pendant les Troubles en Irlande du Nord. Le personnage principal, le sergent Sean Duffy, est catholique – chose rarissime en Ulster pour un flic. Trois pages lues et Sean Duffy m’était déjà extrêmement sympathique. Le roman commence par une émeute à Belfast. Nous sommes en 1981 et une semaine plus tôt, Bobby Sands est mort dans la prison de Maze, au soixante-sixième jour de sa grève de la faim. Les quartiers catholiques se sont soulevés, poussés par la rage et la frustration.

Lorsque deux hommes sont retrouvés assassinés, la main gauche coupée, le sergent Duffy se retrouve chargé de l’enquête. « – A quel genre de cinglé avons-nous affaire ici, fiston ? – Un genre que personne n’a jamais rencontré en Ulster. Un tueur en série, soigneux, intelligent, non sectaire. ». Une enquête qui se révèle complexe à mener, sans compter le contexte anxiogène et sanglant de la guerre civile, quand chaque déplacement risque de tourner à l’échauffourée ou qu’il faut vérifier chaque matin que sa voiture n’a pas été piégée…

Adrian McKinty manie l’humour un peu sombre et mordant avec habileté. Une terre si froide est bien écrit, efficace, très immersif et parfaitement dosé entre le côté historique et l’intrigue policière. Je me suis laissée porter par ce roman et ses différents rebondissements avec un grand intérêt. Un plan dans un plan dans un plan, j’aime ça et le tome suivant, La nuit j’entends les sirènes a déjà rejoint mes étagères. A découvrir !

« Pas de problème, mon gars. J’aimerais bien voir les choses de ton point de vue, mais j’arrive pas à me mettre la tête dans le cul. »

★★★★★★★★★☆

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A venir sur le blog… Été 2020

De retour de vacances… slow blogging. J’espère que vous allez bien, toutes et tous.

Quelques chroniques bientôt j’espère sur le blogTaqawan du québécois Éric Plamondon, Une terre si froide, polar historique d’Adrian McKinty (traduit par Florence Vuarnesson) situé au temps des Troubles en Irlande du Nord et Le tiers temps, une fiction sur les derniers mois de Samuel Beckett, écrite par une brillante jeune auteure française, Maylis Besserie.

J’ai commencé au début de mes vacances la relecture de La Trilogie de l’Empire de Raymond Feist & Janny Wurts. Une saga de Fantasy de grande qualité et originale, écrite en miroir des topissimes Chroniques de Krondor. Le Monde de Kelewan abrite une société très largement – et brillamment – inspirée du Japon médiéval et le récit, au souffle épique inventif, nous mène au coeur d’intrigues politiques aux petits oignons, alambiquées et palpitantes. De l’honneur, du destin, du sang, des larmes, de l’action à foison, des personnages particulièrement bien campés, des créatures géniales (les insectoïdes Cho-ja), une héroïne charismatique et volontaire, de la magie…
C’est un peu comme si Indiana Jones avait infiltré les Rois maudits grâce à la magie poétique de Miyazaki ! … Et à la troisième lecture, ces pavés sont toujours un réel plaisir – j’en suis à la fin du tome 2 (tome 1 : Fille de l’Empire ; tome 2 : Pair de l’Empire ; tome 3 : Maitresse de l’Empire)

J’ai également lu Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier. Ayez, je suis fan de cette auteure et je viens d’acheter d’occasion La jeune fille à la perle, La dame à la licorne et A l’orée du verger. A suivre !

Pour mes lectures en cours, voyons voir : je ne suis pas trop emballée pour le moment par Le chant de la pluie de Sue Hubbard, j’espère que ça va aller mieux. Sous le charme, par contre, du dernier roman du Brestois Hervé Bellec, Lulu tout simplement, à la couverture magnifiquement illustrée par un autre Brestois, Paul Bloas. Une histoire à laquelle je ne m’attendais pas, une jolie surprise. Un roman sorti juste avant le confinement que j’avais raté, heureusement il était bien en vue à mon passage chez Dialogues à Brest la semaine dernière, merci à eux ! Et sinon, je viens d’entamer le recueil de nouvelles de l’irlandaise Nicole Flattery, Dans la joie et la bonne humeur. Original.

Question rentrée littéraire d’automne, je ne sais pas pour vous, mais cette année je ne me sens absolument pas concernée. L’impression que c’est dans six mois, aucune envie d’aller fouiner. Heureusement, j’avais déjà préparé mon habituel billet irlandais avant de partir en vacances, il sera en ligne vers mi-août. Et un grand merci aux éditions La Table Ronde, je ne vais pas tarder à commencer Retour à Martha’s Vineyard, le dernier roman de Richard Russo (traduit par Jean Esch). Mon billet sera en ligne le 27 août, jour de sa parution. Décidément, 2020 sera pour moi à marquer d’une pierre blanche côté découverte de nouveaux auteurs que je voulais lire depuis longtemps ♥

Pour terminer ce billet en beauté, quelques photos de mes vacances. Escapade coup de coeur à Split sur la côte dalmate en Croatie, puis ressourcement en terres natales Bretonnes, où j’ai eu le plaisir de pouvoir visiter l’expo Enki Bilal à Landerneau, au Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture.

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La brodeuse de Winchester – Tracy Chevalier

A single thread, 2019. Traduit par Anouk Neuhoff. Éditions la Table Ronde, collection Quai Voltaire, 25 juin 2020

Mon avis :

Moi qui souhaitait découvrir la plume de Tracy Chevalier depuis un moment, je suis aux anges. La brodeuse de Winchester m’a tenue sous son charme d’un bout à l’autre. Lu en deux jours, j’ai furieusement envie maintenant de me mettre à la broderie et d’entendre sonner les cloches d’une église anglicane… puis de partir randonner dans le sud de l’Angleterre ! Mais ça c’est souvent.

Nous sommes en 1932. Violet Speedwell a trente-huit ans. Elle a réussi il y a quelques mois à s’extirper du giron maternel irascible de Southampton, en venant travailler à Winchester. Son revenu modeste de dactylo ternit hélas sa nouvelle indépendance, avec son lot de repas frugaux et de nuits sans chauffage, dans son humble chambre de pension de famille. La guerre est terminée depuis quatorze ans, mais les marques qu’elle a laissée dans la vie des gens sont indélébiles et toujours douloureuses. Violet a perdu son frère ainé, George, et son fiancé Laurence. Elle fait maintenant partie de ces « femmes excédentaires » (quelle expression atroce !), qui n’ont pas pu trouver de maris car trop de jeunes gens sont morts. Vieilles filles un peu méprisées par la nouvelle génération, corvéables à merci par leurs ainés et qui se révèlent souvent une charge pour les familles, en vieillissant. Dans ces conditions, la vie de Violet oscille entre révolte bienséante et mélancolie tenace. Jusqu’à ce qu’un jour, par hasard, elle découvre le travail du cercle des brodeuses de Winchester, qui créent, guidées et inspirées par la charismatique Louisa Pesel, de splendides coussins et agenouilloirs pour le choeur de la cathédrale… La vie de Violet va alors prendre un virage inattendu.

Le récit est documenté avec un soin jamais pesant, que ce soit sur le cercle et le travail des brodeuses ou sur Louisa Pesel, qui a réellement existé et eu un destin des plus extraordinaires. Sur cette trame historique, Tracy Chevalier brode de touchants portraits de femmes. Violet, bien sûr, attachante et forte, par les yeux de laquelle on découvre une société anglaise accrochée à ses principes et à ses oeillères. Louisa Pesel, une femme indépendante et brillante, qui ne s’en laisse pas compter. Deux jeunes femmes, également, dont l’historie d’amour défraie la chronique. La brodeuse de Winchester se révèle féministe, doux et exaltant. C’est une plongée intelligente autant qu’intéressante dans l’Angleterre des années trente et dans le monde des brodeuses et des sonneurs de cloche.

La brodeuse de Winchester, c’est pile le roman que vous aurez envie d’emporter avec vous en vacances. De mon côté, j’ai déjà emprunté les Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier à la médiathèque !

« Sic Parvis magna (Des petites choses nait la grandeur) »

Merci aux éditions La Table Ronde – et bravo pour la qualité de ce livre, tellement agréable à lire, ainsi que pour la très jolie jaquette, avec ce fil qui se promène depuis la couverture.

Publié dans 1.3 Litt. de Gde-Bretagne, 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2020, Angleterre, États-Unis, Coups de coeur | Tagué , , | 15 commentaires

Nouvelles découvertes irlandaises #33 – juin 2020

Il est temps de faire un petit point sur les nouvelles découvertes, ainsi qu’une mise à jour des dates de publications reportées à cause du Covid-19… comme certains titres ne paraitront finalement qu’à l’automne, je vous note aussi dans la foulée ceux de la prochaine rentrée littéraire qui ont déjà été dévoilés ; histoire de vous mettre définitivement en joie en ce début d’été 🙂 Je n’en parlerai bien sûr en détail que dans mon billet de rentrée littéraire, publié la première quinzaine d’août.

Juin 2020

A la première étoile – Andrew Meehan (Joelle Losfeld, prévu le 9 avril, reporté au 4 juin) –> je vous en parlais [ici]
Le pacte de l’étrange – John Connolly (Presses de la cité, le 4 juin)
Dans la joie et la bonne humeur – Nicole Flattery (Éditions de l’Olivier, le 18 juin) – Recueil de nouvelles

Août 2020

Apeirogon – Colum McCann (Belfond, le 20 août)
Le dernier dragon sur terre – Eoin Colfer (Pygmalion, prévu le 1er avril, reporté au 26 août) –> je vous en parlais [ici]

Septembre 2020

Milkman – Anna Burns (Joelle Losfeld, initialement prévu en septembre 2020 – à suivre)

Octobre 2020

Dernier bateau pour Tanger – Kevin Barry (Buchet-Chatel, prévu le 2 avril, reporté au 1er oct) –> je vous en parlais [ici]

Novembre 2020

Ce genre de petites choses – Claire Keegan (Sabine Wespieser, le 5 novembre)

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Le pacte de l’étrange de John Connolly (Traduit par Jacques Martinache)

« Charlie Parker, le privé tourmenté revenu d’entre les morts, est chargé par le FBI de retrouver Jaycob Eklund, un autre détective manquant à l’appel. L’homme enquêtait discrètement sur une série de meurtres sauvages et de disparitions s’étalant sur plus d’un siècle, tous associés à des événements surnaturels.
Flanqué de ses deux inséparables acolytes, Louis et Angel, Parker ne tarde pas à remonter la piste d’une mystérieuse organisation fondée au XIXe siècle, les Frères, dont les actions violentes ont laissé derrière eux des monceaux de cadavres. Mais les dangers qui guettent Parker prennent bien d’autres formes, notamment celle de la redoutable veuve d’un baron de la pègre à la tête d’un empire criminel, ou encore celle d’insaisissables fantômes qui semblent en vouloir aux vivants…

Avec l’extravagance, l’humour et le style qui le caractérisent, John Connolly continue ici à explorer l’occulte et les méandres de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir et nous prouve, si cela est encore nécessaire, qu’il est un des seigneurs de l’angoisse »

L’auteur : John Connolly est né à Dublin en 1968. À travers son œuvre, ce journaliste de l’Irish Times, à qui l’on doit le personnage du détective Charlie Parker, a su imposer un univers noir, fantastique et poétique d’une grande originalité. Le Pacte de l’étrange est son dix-septième roman publié aux Presses de la Cité.

J’ai un problème avec John Connolly, haha, de lui j’ai lu une novella et un roman jeunesse et n’en ai aimé aucun (lire mes avis [par ici]. Il faudra que je retente un jour l’aventure avec un roman de cette série Charlie Parker, qui semble beaucoup plaire…

Dans la joie et la bonne humeur de  Nicole Flattery (Traduit par Madeleine Nasalik)
– Recueil de nouvelles –

« Lors d’un été caniculaire marqué par une invasion de mouches, une adolescente connaît ses premiers émois auprès d’un ouvrier australien engagé par son père.
Une enseignante explore les vicissitudes des rencontres amoureuses en ligne alors que la fin du monde approche.
Un ancien mannequin revient dans sa ville natale pour travailler dans un lieu qui n’a de station-service que le nom…
Les huit nouvelles de Dans la joie et la bonne humeur déroutent et interrogent. Si les femmes qu’elles mettent en scène sont souvent cantonnées à des rôles trop étriqués pour elles, elles ne sont pourtant jamais dupes.
Nicole Flattery est l’une des grandes voix irlandaises d’aujourd’hui. Elle manie l’humour noir et l’étrange comme personne. »

L’auteure : Nicole Flattery est née dans le Comté de Westmeath en 1989. Elle a suivi des études de cinéma et de théâtre au Trinity College de Dublin. Ce recueil de nouvelles est le premier ouvrage qu’elle publie. Il a été acclamée par la critique dès sa sortie.

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Apeirogon de Colum McCann (Traduit par Clément Baude)

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— Trop bonne nouvelle, n’est ce pas ?!
Je vous parlerai de ces deux livres-ci dans des billets ultérieurs —

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Ce genre de petites choses – Claire Keegan (Traduit par Jacqueline Odin)

 

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Hérésies glorieuses – Lisa McInerney

The glorious Heresies, 2015. Traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas. Éditions Joelle Losfeld, 2017 ; réédition en poche aux Éditions La Table Ronde, collection La Petite Vermillon, 28 mai 2020 (Illustration de couverture par Kebba Sanneh) ; 544 p.

Mon avis :

Hérésies glorieuses est un splendide premier roman, aussi sombre qu’il se dévore. Je l’ai lu à sa sortie en grand format chez Joelle Losfeld en août 2017, mais n’en ai écrit aucune chronique – cet automne-là fut une période de grand chagrin pour moi […] Sa parution en poche le mois dernier a été une belle occasion de le relire et de me laisser encore mieux embarquer du côté obscur de l’Irlande. Lisa McInerney passe la mignonne petite ville de Cork à la moulinette saignante de sa plume agile et crue, caustique, drôle et poétique à la fois. Hérésies glorieuses, c’est la pierre qui attire ton oeil au bord du chemin et entaille profondément ta paume lorsque tu t’en saisis. La main en sang, tu ne peux néanmoins t’empêcher de sourire.

« Je lui ai mis une beigne avec la Sainte Caillasse, dit-elle. Je voulais pas lui laisser l’avantage, des fois que ce soit le père Noël »

Tout commence par un type tué par une sainte caillasse. Maureen ne l’a pas fait exprés, c’est juste qu’elle a pris peur et n’avait que cette bondieuserie sous la main. Il faut dire que vivre au rez de chaussée d’un ancien bordel désaffecté, ça peut rendre nerveux. C’est son fils Jimmy qui l’a installée là en la ramenant de Londres… combien de temps qu’ils ne s’étaient pas vus ? Quarante ans ? Depuis la naissance de Jimmy, en fait. Maureen, pour cause de grossesse hors mariage dans l’Irlande catholique et conservatrice que l’on sait, n’a pas eu le choix : elle a dû abandonner son fils à la naissance. Rejeton qui est aujourd’hui devenu le plus gros caïd de Cork, « compact et menaçant comme Godzilla, la mine aussi riante qu’une carrière désaffectée. »

En fait de briser un crâne, la sainte caillasse a aussi fendillé le sol sur lequel se meuvent nombre de personnages. Il y a Tony Cusack, un pauvre type alcoolique et père de six enfants, chargé de faire disparaître le corps. Il y a son fils, Ryan, quinze ans, l’ange déchu de l’histoire, qui brille autant que ses ailes tendent à prendre feu. Ryan et son grand amour, Karine d’Arcy. Il y a Robbie Donovan, le macchabée, qui en fait était venu récupérer un scapulaire oublié dans le bordel par sa petite amie, Georgie, qui y tenait beaucoup, il lui venait de sa mère. Georgie, droguée et prostituée, dont Ryan est le dealer et qui connaît la sinueuse Tara Duane, voisine des Cusack, celle qui porte « l’avidité comme une seconde peau ».

Et le sol fendillé n’en finit pas de craquer et de tous les faire trébucher les uns sur les autres. La lecture accélère et on voudrait au moins que Ryan et Karine soient sauvés… J’avoue être restée scotchée par le talent déployé par Lisa McInerney dans ce premier roman. Tout y est. Le rythme impeccable, l’écriture, un régal – et cette traduction de Catherine Richard-Mas ! -, l’inventivité flamboyante qui fait toujours aller l’histoire un peu plus loin qu’on ne l’aurait cru possible ; et cet inestimable ingrédient secret, celui qui rend très attachante une histoire pourtant pleine de noirceur et de tristes destins broyés. Hérésies glorieuses est à découvrir sans modération.

« Je trimballe ma rage comme un sac de chatons couinants ; pas moyen de noyer ça. »

★★★★★★★★★☆

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La guerre des légumes – Peter Sheridan

Every inch of her (Big fat love), 2003 & 2004. Traduit de l’anglais (Irlande) par Sylvie Schneiter. Éditions JC lattès, 2006 ; réédité au Livre de Poche, 2008 ; 384 p.

Présentation de l’éditeur : Un dimanche soir, la paix et la sérénité qui règnent dans un couvent de Dublin sont troublées par l’irruption d’une femme. Philo, couverte de tatouages et pesant près de cent vingt kilos, cherche désespérément un refuge après avoir fui le domicile conjugal. Son goût pour le tabac, la bonne chère et les jurons ne fait pourtant pas d’elle la candidate idéale pour la vie contemplative. Mais Philo est désespérée… Une fois sous la protection des religieuses, elle reprend confiance et trouve sa place au sein de la communauté. Mais, tôt ou tard, il faudra bien qu’elle affronte son mari alcoolique, son fils délinquant et, surtout, le sombre secret qui la hante depuis des années. Un livre poignant et pourtant d’une irrésistible drôlerie.

Mon avis :

La guerre des légumes fut un rendez-vous presque raté avec Peter Sheridan. Il faut dire qu’au lu de la quatrième de couverture, j’espérais une version dublinoise de Sister Act, genre à la Roddy Doyle, entre The Commitments et La femme qui se cognait dans les portes… J’avais posé la barre très en altitude. Et donc je suis tombée de haut, car le début du roman est atroce. Mal écrit et maladroit, que ce soit pour poser les personnages ou leurs interactions. A peine sortis du chapeau, ils se mélangent tous, rien n’est crédible et en plus ils surréagissent. Le pompon a été page 27, le livre m’est tombé des mains dans un glapissement consterné :

« – J’aimerais beaucoup que ma fille devienne comme vous.
Soeur Rosaleen fut touchée, puis surprise.
Vous avez une fille ? demanda-t-elle, rompant son silence.
Philo, qui avait oublié que la sœur pouvait parler, s’affola.
Non, je n’en ai pas une – Philo ne mentait pas, elle n’avait pas une, mais trois filles – mais si j’en avais une, j’aimerais qu’elle vous ressemble plus tard.
Soeur Rosaleen ne se souvenait pas de la dernière fois où on lui avait dit quelque chose d’aussi gentil. La plupart des gens évitaient d’aborder le sujet des enfants en sa présence. Et pour cause : elle avait fait vœu de chasteté et n’en aurait jamais. Certes, sœur Rosaleen y pensait et se demandait souvent à quoi ils auraient pu ressembler. Elle restait une femme malgré tout ; Philo le lui avait rappelé avec une infinie délicatesse. Elle éprouva un regain de fierté à l’idée que son utérus, toujours intact, n’avait pas disparu. Grâce à Philo, elle était fière d’être une femme et une religieuse. »

Franchement, ce n’aurait pas été un auteur irlandais, je pense que ce roman serait reparti direct à la bibli. Mais là quand même, flûte, Peter Sheridan quoi (célèbre dramaturge irlandais et frère du réalisateur Jim Sheridan), j’ai lu son autobiographie il y a longtemps, L’enfant de Dublin, et j’avais bien aimé le récit de cette enfance au sein d’une famille nombreuse et haute en couleurs dans les quartiers pauvres de Dublin. Après quelques jours de bouderie, j’ai donc décidé de donner une seconde chance à La guerre des légumes : si à la page 100 le courant ne passait toujours pas je jetterais l’éponge, pas avant. Ce fut un brin laborieux, j’avoue, mais vers la page 80 une éclaircie s’est annoncée, et les choses s’améliorant à mesure, je l’ai finalement terminé tranquillement. L’éclaircie fut le début du récit de cette « guerre des légumes » dont le titre français s’inspire. Plus jeunes, Cap Coyle et Dina sont passés à côté du grand amour pour devenir ennemis jurés, chacun dans leur boutique voisine et concurrente de primeurs. Aujourd’hui septuagénaires, ils se retrouvent embringués dans une sorte de Tournez manège organisé par Philo pour le club du troisième âge au couvent… et tout s’enchaine. Philo n’a pas la langue dans sa poche, c’est le moins que l’on puisse dire. 1m60, 120 kgs, cinq enfants et un mari qui la bat, famille qu’elle décide un jour de quitter en venant se réfugier dans ce couvent de Dublin. Avec son franc-parler et sa débrouillardise, son coeur aussi grand que son appétit et ses problèmes, Philo en vient à changer la vie de nombre d’habitants de North Wall, ancien village devenu un quartier moribond de Dublin, après la débâcle économique des docks sur la Liffey.

J’ai hélas trouvé que tout au long du roman le ton manquait de justesse pour parler d’obésité et de féminisme, mais si on arrive à faire abstraction du style un peu étrange et bordélique du roman, on sourit pas mal pendant cette lecture très dublinoise, bourrée d’anecdotes et de clins d’oeil, et qui enchaine rebondissements, situations cocasses et scènes plus dramatiques avec gouaille et énergie.

★★★★★☆☆☆☆☆

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Je me souviens de tous vos rêves – René Frégni

Éditions Gallimard, 2016 ; réédition en poche chez Folio, 2017 ; 160 p.

Mon avis :

« L’automne entre toujours la nuit par les portes de la ville. Un matin le tintement des cloches est plus bleu. Seul le silence file dans les rues, étonné soudain par le bruit des fontaines. »

La fiancée des corbeaux, et maintenant Je me souviens de tous vos rêves. Le récit de quelques mois de vie, de septembre à février, presque un journal, empli de poésie. Touchant et mélancolique. J’ai eu l’impression de vacances en lisant ce livre. Lever le pied sous le soleil de Provence, arpenter des vies et l’arrière-pays, faire le plein de générosité et de profondeur. Rien d’ostentatoire chez René Frégni – ses mots sont simples, son regard singulier sur le monde et la vie. Il nous offre un précieux temps ralenti et raconte quelques hommes perdus, son chat, les cours d’écriture donnés en prison, la lumière des collines en automne, son amour pour Isabelle. Mais il plane aussi dans ces lignes des interrogations plus âpres et douloureuses sur la violence et la haine dont se nourrit notre époque amère. Certaines phrases de René Frégni sont à méditer et à relire. En tous cas, à découvrir.

« Les mots attisent, comme un souffle puissant, les braises de la vie »

★★★★★★★★★☆

Autre livre de René Frégni chroniqué sur le blog : La fiancée des corbeaux.

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Jamais assez – Alice McDermott & Et m*** ! – Richard Russo (nouvelles)

Un billet pour ces deux nouvelles, tout juste parues dans la mignonne collection la nonpareille* (*Nom donné à l’un des plus petits corps typographiques [6 pts] et, désormais, à cette collection de nouvelles inédites des éditions La Table Ronde). Illustrations : Cheeri.

Jamais assez d’Alice McDermott

Enough, 2000. Première publication dans The New-Yorker en avril 2000. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céccile Arnaud.

Mon avis :

J’ai toujours énormément de plaisir à retrouver la plume de cette auteure américaine d’origine irlandaise. Jamais assez est une petite merveille qui raconte toute une vie, distillée en trente pages pleines de délicatesse.

Une vie ordinaire et le décor poudré d’un appartement, les bruits de fond d’un quartier populaire de New-York, peut-être aussi la brise de mer de Long Island que le vingtième siècle en vieillissant alourdit et métamorphose. Une famille nombreuse qui va s’élargissant, les années se succèdent en générations. Et au coeur de ces pages, celle dont l’étincelle de vie se nourrit du plaisir de chaque instant précieux. Le plaisir plein et rond d’une coupe de glace léchée en secret, la caresse d’un amant, bercer un nouveau-né.

« En prendre une autre, encore une autre. Des quantités. Jamais assez. »

Chacun des romans d’Alice McDermott a son propre ton et son charme particulier. Sont chroniqués sur ce blog Someone, Charming Billy, La visite à Brooklyn et La neuvième Heure (gros coup de coeur pour ce Prix Fémina étranger 2018)

*

Et m*** ! de Richard Russo

Sh*tshow, 2017. Première publication : Vintage Short, Vintage Books, New-York. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch.

Mon avis :

C’est la première fois par contre que je lis Richard Russo, donc je n’ai aucun recul ni point de comparaison, mais cette nouvelle m’a confortée dans l’envie que j’avais de découvrir ce grand auteur américain. J’ai commandé Un homme presque parfait chez mon libraire.

Et m*** ! commence le lendemain de l’élection de Trump, un couple d’universitaires à la retraite ressent le besoin de retrouver d’anciens voisins et amis pour un diner, histoire de resserrer les rangs en essayant de mettre de l’ordre dans la sidération qui les submerge. En fin de soirée, ils vont faire une découverte dans leur jacuzzi pour le moins déroutante… pour ne pas dire autre chose.

Richard Russo porte un regard ironique sur le couple et dresse le portrait à charge d’une certaine Amérique contemporaine. Il n’y va pas par quatre chemins dans sa critique politique, comment a-t-on pu en arriver là, et sonde le terreau sur lequel s’assied une amitié ou grandit un amour : quand ce qui semble solide s’écroule, aurait-on pu deviner certaines fissures annonciatrices ou est-ce arrivé sans crier gare ? Tout cela saupoudré d’humour noir. Cette nouvelle est vraiment très bonne.

« – C’est encore l’homme qui parle. Toujours l’homme, l’homme, l’homme.
Qu’est-ce que tu aimerais, Ellie ? Que je ne sois pas un homme ? »

★★★★★★★★☆☆

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2020, États-Unis | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Bouquet d’avis #6 : Vox – Christina Dalcher ; Corsets et complots (Le pensionnat de Melle Geraldine, tome 2) – Gail Carriger ; Lettres écarlates (Meg Corbyn, tome 1) – Anne Bishop

Un petit billet regroupant trois chroniques déjà publiées sur Babelio : si on veut faire de la catégorisation, je dirais qu’il s’agit d’une dystopie ratée, un sympathique roman jeune adulte steampunk et un excellent entre deux bit-lit/dark fantasy.

Vox – Christina Dalcher

Vox, 2018. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michael Bellano. NiL Éditions, 2019 ; 432 p.

Mon avis :

Vox surfe sur l’engouement (tellement mérité !) pour La servante écarlate de Margaret Atwood. Pourquoi pas. Cette histoire de bracelet limitant toutes les femmes à cent mots par jour avait un gros potentiel, et j’ai plongé dans ce roman avec une curiosité enthousiaste… Qui pour tout dire, hum, n’a pas fait long feu. Des personnages caricaturaux et sans profondeur, une intrigue bancale, très vite on ne croit plus à la dystopie féministe. Quant au style, il est inexistant. Vox est un beau coup marketing et une grosse déception

★★★★☆☆☆☆☆☆

Corsets et complots (Le pensionnat de Melle Geraldine, tome 2) – Gail Carriger

Curtsies & conspiracies, 2013. Traduit par Sylvie Denis. Calmann-Levy, Orbit, 2014 ; 368 p.

Mon avis :

« Je préfère être loyale plutôt qu’avoir raison. »

Steampunk et littérature jeune adulte. Dans ce tome 2 du Pensionnat de Melle Geraldine, on retrouve Sophronia et ses compagnes Dimity, Sidheag et Agatha – ainsi que Bumbersnoot, l’adorable mechanimal -, Savon, le jeune soutier débrouillard, Vieve Lefoux, la gamine surdouée, et tous les professeurs du tome précédent, Braithwope, vampire à la moustache rebelle, le Capitaine Niall, loup-garou toujours dignement chapeauté. On y suit quelques cours, on se prépare pour un bal, mais surtout et encore, on espionne ! Et entre une histoire de valve de guidage et de courant éthérique, un déplacement mystérieux de l’école à Londres, une possible tentative d’enlèvement impliquant des vampires, des vinaigriers, voire même des pirates de haut vol, une machination contre un professeur… il y a du boulot !

Toujours beaucoup d’humour so british savoureux (les anglais savent aussi tellement y faire avec les prénoms, j’adore, cette fois-ci c’est « Furnival » qui remporte le pompon), de l’action et des rebondissements, Corsets et complots est une lecture tout à fait distrayante ; mais j’ai trouvé l’intrigue trop survolée et le style un peu léger. A contre-courant il me semble, j’ai donc préféré le premier tome (voir ma chronique), où l’attrait pour le monde original inventé par Gail Carriger et la découverte de cette école d’espionnage pour jeunes dames de « qua-li-teille » dans un dirigeable m’avait bien emballée. Je pense à l’avenir plutôt continuer le Protectorat de l’ombrelle que cette série-ci.

« Le silence qui accueillit cette remarque tremblotait pour ainsi dire d’excitation, comme un plat en gelée. »

★★★★★★☆☆☆☆

La chronique du tome 1 se trouve sur le blog [par ici]

Lettres écarlates (Meg Corbyn, tome 1) – Anne Bishop

Written in red, 2013. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Barthélémy. Éditions Milady, 2014, 504 p. ; réédité en poche chez Milady, 2014

Mon avis :

Il y a deux ans, par là, j’ai lu les cinq tomes de la série Meg Corbyn d’Anne Bishop. Un univers original (catégorisé pour sa traduction française en Bit-Lit, son auteure en parle quant à elle sur son site comme de la dark-fantasy… on va dire que c’est entre les deux), une héroïne attachante, un monde intéressant et plein de vilaines créatures extras. Une histoire où les méchants sont des humains intolérants mais propres sur eux et les gentils une culture non-humaine qui a tendance à dévorer ses interlocuteurs, ça avait plutôt tout pour me plaire, faut dire. Verdict, j’ai adoré le premier tome, vraiment bien aimé les trois suivants dans l’ensemble, et trouvé le cinquième piteux haha, ses 480 pages auraient pu tenir en 120 tellement il ne s’y passe pas grand-chose. Mais bon.

Ce premier tome, Lettres écarlates, est un page-turner efficace, que j’ai dévoré à un moment où mes neurones avaient besoin de souffler. La quatrième de couverture ne rend pas vraiment justice au roman mais pose certains enjeux : « Meg Corbyn est une Cassandra Sangue, une prophétesse du sang, capable de prédire l’avenir lorsqu’elle s’incise la peau. Une malédiction qui lui a valu d’être traitée comme de la viande par des hommes sans scrupules prêts à la taillader pour s’enrichir. Mais aussi un don qui lui a permis de s’échapper et l’incite à chercher refuge chez les Autres. Là où les lois humaines ne s’appliquent pas. Même si elle sait, grâce à cette vision, que Simon Wolfgard causera également sa perte. Car si le chef des loups est d’abord intrigué par cette humaine intrépide, peu de choses la séparent d’une simple proie à ses yeux. ».

Il y a de cela longtemps, la guerre a fait rage sur Thaisia entre les deux espèces de prédateurs dominants créés par Namid : les humains et les Autres, des créatures antérieures, métamorphes, surnaturelles, différentes. Un compromis fut finalement trouvé pour garantir la survie des espèces : le monde appartient aux Autres, mais ils laissent les humains plus ou moins l’oublier dans certaines enclaves où ils ont le droit de vivre comme bon leur semble. Enfin « plus ou moins » comme bon leur semble, car dans chaque enclave humaine, un Enclos de Terra Indigene est implanté ; mieux vaut tenir l’ennemi à l’oeil. Quand Meg Corbyn demande asile et protection à l’Enclos de Lakeside, dirigé par des Loups (ces Autres ayant l’apparence de loups sous leur forme Terra Indigene), le monde va changer.

Un monde bien travaillé et une héroïne attachante qui se trouve désignée et mise en valeur par le regard des Autres. Pour les amateurs du genre, c’est à découvrir.

★★★★★★★★★☆

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, États-Unis | Tagué , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire