Maison des rumeurs – Colm Tóibín

House of Names, 2017. Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson. Éditions Robert Laffont, janvier 2019

Ma chronique (rentrée hiver 2019, 3) :

Il y a trois mille ans de ça (ou bien était-ce hier ?). Agamemnon se prépare à faire voile vers Troie avec son armée, pour venger l’honneur de son frère Ménélas et récupérer Hélène. Pour faire souffler le vent, les Dieux réclament le sang d’Iphigénie, la fille ainée d’Agamemnon. « Je te demande de m’épargner. Je demande à mon père ce qu’une fille ne devrait jamais avoir à demander. Père, ne me tue pas ! ». Mais le roi de Mycènes s’incline devant les oracles, et organise le sacrifice. Sa femme, Clytemnestre, ne le lui pardonnera pas.

Maison des Rumeurs, c’est la tragédie grecque des Atrides, remise en scène par Colm Toibin. Comme il a fait revivre la mère de Jésus dans Le Testament de Marie (lire ma chronique par là), ici ce sont les voix de Clytemnestre, d’Oreste et Electre qu’il nous donne à entendre.

Dans une maison où des gens ont vécu, leurs noms mille fois prononcés, il reste, après le départ de tous, comme un écho de leurs pas, de leurs voix. Des rumeurs. Des souvenirs. Maison des rumeurs en français, House of Names en version originale. Colm Toibin fait ici reprendre corps à ces traces, leur insufflant vie et humanité. Les différents protagonistes ont à nouveau un coeur, une âme, des peurs, des motivations, des passions.

Tout part du sacrifice d’Iphigénie, mais surtout de Clytemnestre, pour qui la douleur d’avoir perdu sa fille, et dans de telles conditions, dessille les yeux : les dieux ne sont plus. Elle décidera seule de se venger, de noyer ses tourments dans le sang de son époux. Quand il reviendra victorieux de Troie, elle l’égorgera.

Colm Toibin interroge ce temps où les dieux ont commencé à détourner le regard des hommes – ou bien serait-ce l’inverse ? Comme dans Le Testament de Marie, c’est une mère déchirée qui parle au début de ce livre. « J’ai oublié tant de choses. Cependant l’odeur de la mort s’attarde ». Une mère dont l’enfant vient d’être sacrifié sur l’autel de la religion et de la politique, une femme qui refuse de se soumettre au consensus général. Marie ne dit pas ce qu’on veut entendre d’elle. Clytemnestre invente le libre arbitre. « Parmi les dieux, plus aucun ne m’apporte son secours, plus aucun ne surveille mes actions ni ne connaît mes pensées. Je ne les invoque plus. Je vis seule avec la certitude que le temps des dieux est révolu. ». Etre humain, être conscient, c’est aussi chercher en soi ses propres réponses.

Colm Toibin interroge l’humanité profonde des êtres. A-t-on le choix de nos actes ? Par quoi sont dictés nos choix ? Les croyances, la tradition, le carcan de la structure sociale, ou serait-ce le rejet, la vengeance, le besoin de plaire, la peur de la solitude, de la mise au ban, le désir ? Quid de la liberté ?

On peut lire aussi Maison des Rumeurs comme un récit d’aventures pittoresque écrit avec précision et fluidité, plein de rebondissements, de drames, de trahison, de manipulations, d’amour, de loyauté et de haines, tissé de personnalités et de sensibilités finement ouvragées, des incarnations bouleversantes dans une composition d’envergure. J’ai énormément aimé cette œuvre, sous toutes ses coutures ! Décidément, Colm Toibin est aussi bon dans tous les registres. Je l’adore.

« Je vais mourir, il ne peut en être autrement. Je n’ai pas le droit d’être amoureuse de la vie. Aucun d’entre nous n’a le droit d’être amoureux de la vie. Qu’est-ce qu’une vie ? Il y en a tant. Tant d’autres, semblables à nous, viendront et vivront. »

★★★★★★★★★☆

Les autres romans de cet éminent auteur irlandais chroniqués sur le blog : Le Maitre, La bruyère incendiée, Le Testament de Marie, Nora Webster.

 

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Nouvelles découvertes irlandaises #23 : février 2019

Encore d’excellentes parutions en français ! Merci aux éditeurs et aux traducteurs !

En grand format

Mars 2019

I am I am I am – Maggie O’Farrell (Belfond, le 7 mars 2019)

En poche

Février 2019

Instructions aux domestiques – Jonathan Swift (10/18, 7 février 2019)
La femme qui se coognait dans les portes – Roddy Doyle (Pavillons poche, Robert Laffont, 21 février 2019)

Avril 2019

Des jours sans fin – Sebastian Barry (Folio, 11 avril 2019)

*

I am I am I am de Maggie O’Farrell (traduit par Sarah Tardy)

« Après le succès d’Assez de bleu dans le ciel, Maggie O’Farrell revient avec un nouveau tour de force littéraire. Poétique, subtile, intense, une œuvre à part qui nous parle tout à la fois de féminisme, de maternité, de violence, de peur et d’amour, portée par une construction vertigineuse. Une romancière à l’apogée de son talent. »

Un livre dont j’attendais avec impatience la traduction !

Lire par ici la chronique d’Electra (qui l’a lu en version originale) : « Si ce recueil est autobiographique, il n’a pas la forme classique où l’auteur raconte sa vie – ici, l’auteur a voulu raconter les 17 fois où la mort est venue l’effleurer. Des expériences uniques dans la vie de cette femme, qui se livre, à nue, devant nous. Un recueil magnifique et qui m’a touchée personnellement car certaines expériences, je les ai aussi vécues. Un recueil qui vous rappelle à quel point la vie est fragile, et qu’il faut en prendre soin ! »

Les romans de Maggie O’Farrell chroniqués sur ce blog : L’étrange disparition d’Esme Lennox, En cas de forte chaleur, Assez de bleu dans le ciel et La distance entre nous
Sa fiche auteur est par là

Instructions aux domestiques de Jonathan Swift

« Ne venez jamais si vous n’avez été appelé trois ou quatre fois, car il n’y a que les chiens qui viennent au premier coup de sifflet ; et quand le maître crie : Qui est là ? aucun domestique n’est tenu d’y aller ; car qui est là n’est le nom de personne. »

Anti-guide des bonnes manières à l’usage des serviteurs, Instructions aux domestiques révèle, avec humour et ironie, l’absurdité du système social anglo-saxon du XVIIIe sc. Parodique, drôle, insolent, ce faux manuel concentre tout le talent de satiriste et de pamphlétaire de Swift. Talent qu’il exerce aussi dans les Opuscules humoristiques, dont la très célèbre Modeste proposition où l’écrivain propose une manière aussi radicale qu’efficace de résoudre le problème de la pauvreté en Irlande. »

L’an dernier c’est Folio qui avait réédité des textes de Jonathna Swift : Résolutions pour quand je vieillirai

La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle (traduit par Isabelle D. Philippe)

« C’est avec un mélange d’humour – irlandais, bien sûr – et de cruauté que Roddy Doyle prend la voix de Paula Spencer, une Dublinoise dont la vie conjugale a été ponctuée de raclées, de dents cassées et de côtes brisées, alcoolique au surplus et par voie de conséquence. Mais qui reste digne et persiste à prétendre, à l’hôpital, après chaque dérouillée, qu’elle s’est « cognée dans la porte ».
Un roman nécessaire, magistral, dans lequel Roddy Doyle réussit le tour de force de trouver – lui, un homme – le ton juste pour dire : « Moi, Paula, trente-neuf ans, femme battue… » »

Du grand Roddy Doyle, à découvrir absolument, si ce n’est déjà fait.

Article du Monde des Livres (5/11/99) : Voilà un livre qui cogne dur et dru. Et terriblement juste. Les coups tombent au bon moment et là où il faut pour faire mal. Paula Spencer a épousé un jour, toute jeune, le plus gentil et le plus beau des voyous de son quartier. Mais on devine dès les premières pages que l’histoire d’amour n’a pu que mal finir. Charlo, son mari, est mort, abattu par la police lors d’un hold-up stupide. Alors, les chapitres vont s’enchaîner en désordre apparent : sous le choc, Paula se souvient, des éclairs de mémoire viennent ponctuer sa narration, images fortes d’un premier bal, image floue d’une chute, images claires d’un souvenir d’enfance, d’adolescence, images brouillées des médecins qui ne voient aux services d’urgence qu’une jeune femme alcoolique, victime de plaies et bosses à répétition. Personne ne l’écoute, personne ne demande ce qui a pu lui arriver. Pendant 17 ans, battue, cognée, violée. Sa force, ce sont ses enfants. C’est en eux qu’elle va puiser l’énergie et le courage qui lui redonneront sa dignité. Sans doute le plus fort et le plus beau roman de Roddy Doyle.

Ils nous gâtent chez Pavillons poche, c’est le sixième Roddy Doyle qu’ils rééditent, avec en plus de superbes visuels de couverture !

Des jours sans fin de Sebastian Barry (traduit par Laetitia Devaux)

Paru en grand format chez Joelle Losfeld en janvier 2018, mon plus gros coup de coeur de l’année dernière ♥

–> Lire ma chronique : « Ce roman pose un regard vrai, lucide, sans pitié mais non dénué de douceur sur les hommes, la vie, la nature et l’histoire des États-Unis. Ce qui en fait une œuvre exceptionnelle, c’est ce contraste entre les pires atrocités vécues et ce que l’on retient de ce livre : l’attachement, l’amitié, la loyauté plus fortes que tout, la lumière unique et la beauté de la tendresse qui peuvent parfois exister entre les êtres. « 

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Avis en vrac #1 : Ici et maintenant – Pablo Casacuberta ; Les prénoms épicènes – Amélie Nothomb ; Les mille visages de notre histoire – Jennifer Niven

Voici mes avis sur quelques romans, pour lesquels je n’ai pas publié de billet dédié (manque de temps, d’envie, d’inspiration ?), mais dont j’ai malgré tout envie de garder une trace.

Ici et maintenant – Pablo Casacuberta

Aquí y ahora, 2002. Traduit de l’Espagnol (Uruguay) par François Gaudry. Éditions Métailié, 2016 ; 172 p.

Mon avis :

Ici et maintenant est un roman court, cent soixante-douze pages, dont la narration se déroule sur un temps très court également, moins de quarante huit heures. Le temps qu’il faut à Maximo pour passer de l’adolescence à l’âge adulte. Adolescent renfermé, il possède une attention incroyable aux détails. Maximo passe son temps plongé dans Ici et maintenant et Connaissance, des revues de vulgarisation scientifique. Son père ayant quitté la maison il y a longtemps (sans qu’il sache pourquoi), il vit avec sa mère et son jeune frère Ernesto, qu’il déteste. Pour s’émanciper du foyer familial, Maximo postule à un petit boulot de groom dans un hôtel « de classe internationale » – en tous cas c’est noté ainsi sur l’annonce.

Ici et maintenant est un récit d’apprentissage au ton très juste, subtil, qui allie humour et intelligence. J’ai été un peu déçue de ne pas vraiment découvrir l’Uruguay – le roman pourrait en fait se passer dans n’importe quel pays du sud -, mais c’est une très bonne découverte. Un autre des romans de cet auteur uruguayen est traduit en français, Scipion, je le lirais volontiers.

★★★★★★★★☆☆

L’auteur : Pablo Casacuberta est l’une des dernières incarnations de l’esprit de la Renaissance qui se lance à l’abordage de l’art en pratiquant le plus grand nombre de ses expressions, dans son cas la littérature, la peinture, la photographie, le cinéma et la vidéo. Il a été sélectionné en 2007 par le Hay Festival pour le groupe Bogotá 39, réunissant les écrivains latino-américains de moins de 40 ans les plus prometteurs. Il est l’auteur de cinq romans devenus cultes dans toute l’Amérique latine. (présentation de l’éditeur)

Les prénoms épicènes – Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, août 2018 ; 162 p.

Mon avis :

Je n’avais pas relu Nothomb depuis 2002. Découverte avec Hygiène de l’assassin, j’ai tellement adoré cette histoire que j’avais lu ensuite tous ses romans. Puis en 2002, donc, je me suis lassée, comme beaucoup. Mais contrairement à d’autres, je n’y suis jamais revenue… Jusqu’à ce début d’année et Les prénoms épicènes.

Et ce n’est pas un hasard. J’ai vu passer un article du Télégramme, où Nothomb expliquait pourquoi ses personnages sont originaires de Brest : « Je trouvais que mes trois personnages, Dominique, Claude et Épicène sont des têtes dures. De telles personnalités ne pouvaient être que des Finistériens, courageux, solides et d’une obstination extraordinaire. Ils ne pouvaient pas être méditerranéens, parisiens ni belges parce que ces derniers sont trop frivoles pour vivre des passions aussi longues, pour être d’une telle constance. »

Ces mots m’ont tellement fait sourire que j’étais obligée de lire ce roman. Parce que je suis née à Brest, que j’y ai vécu mes vingt premières années, et même si ensuite j’ai vécu ailleurs et que j’y suis toujours – ailleurs -, une grande partie de ma famille vit par là-bas et je reviens dans la Cité du Ponant plusieurs fois par an ; Brestoise un jour, Brestoise toujours, quoi.

Voilà pour la petite histoire. Septième sur liste d’attente à la bibli, j’ai attendu Les prénoms épicènes trois mois, et puis voilà.

Verdict ? Une lecture pas désagréable, soyons honnête, mais sans plus. Une histoire de vengeance à long terme, d’amour, de haine, de relation père-fille compliquée. Une histoire pétrie de cruauté, mais narrée avec un détachement froid et peu d’affect, un style linéaire et précis, que j’ai reconnu (en cela, Amélie Nothomb est unique). J’ai trouvé le dénouement hélas trop vite expédié, Épicène pas assez travaillée (par contre j’ai adoré ce prénom, ainsi que la métaphore du coelacanthe).

Concernant Brest, et bien… effectivement on en vient et on y retourne, mais à en attendre plus, on resterait sur sa faim. Ni pont de Recouvrance, ni rue de Siam, pas de médiathèque des Capucins ni de port de commerce, nul grand-père ouvrier à l’Arsenal. Ah c’est sûr, Amélie Nothomb ne tombe pas dans les clichés, mais bon. Pas même un seul nom de quartier ! Tsss tsss, là, ce n’est vraiment plus crédible (les Brestois comprendront, haha).

Voilà donc pour ma rechute Nothomb. Plutôt contente d’y avoir été, mais pas sûre qu’on m’y reprenne de sitôt.

★★★★★☆☆☆☆☆

Les mille visages de notre Histoire – Jennifer Niven

Holding up the Universe, 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Vanessa Rubio-Baneau. Gallimard jeunesse, février 2018 ; 464 p.

Quatrième de couverture : Tout le monde croit connaîte Libby Groby, pourtant, personne ne s’est jamais intéressé qu’à son obésité. Elle a longtemps vécu recluse dans sa chambre, cachant son corps et ses angoisses. Cette année, sa vie peut changer : Libby s’est inscrite au lycée.
Tout le monde croit connaître Jack Masselin : étudiant rebelle, sexy… aux réactions imprévisibles. Sous son arrogance, Jack a enfoui un secret douloureux.
Une histoire d’amour rédemptrice.
Des ados justes et charismatiques et le courage de s’accepter tel que l’on est.

Mon avis :

Un roman jeune adulte sympa, un bon page-turner (pour vous dire, ses quatre-cent cinquante pages m’ont tenu une journée, haha). Jack et Libby sont très attachants. Je ne spoile pas vraiment en vous dévoilant le « lourd secret » de Jack, car on le découvre au tout début du roman : il souffre de prosopagnosie : il ne reconnaît pas les visages. Je ne connaissais pas cette maladie, elle est redoutable ! Une mère ne reconnaît pas ses propres enfants, par exemple. Imaginez, tous les matins, vous entrez dans une pièce pleine d’étrangers… alors qu’en fait c’est votre propre famille. Vous vous doutez que ce sont eux, car ils sont dans votre cuisine, mais pour vous, ça pourrait être n’importe qui. Jack a toujours réussi à cacher qu’il était prosopagnosique, en mettant en place des stratégies pour que cela ne se remarque pas. Il ne reconnaît pas les visages, mais se fie aux dégaines, aux voix, aux cheveux, aux couleurs de peau, etc. Un de ses meilleurs potes, par exemple, il le reconnaît immanquablement, car il arbore une crête décolorée sur la tête.

Lorsque Libby entre au lycée, cent cinquante kilos, tout le monde la connaissant comme l’ancienne « adolescente la plus grosse d’Amérique », Jack, lui, va réussir à se souvenir d’elle. Une belle relation va se nouer alors entre eux, amitié, entraide, confiance. Le roman aborde des sujets intéressants avec lumière et légèreté, de l’humour et un bon rythme.

De bons personnages, donc, pour une histoire mignonne, mais sans surprises, et avec une romance dont on aurait pu se passer.

★★★★★★★☆☆☆

Publié dans 1.4 Litt. de Belgique & Pays-Bas, 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, 2.3 Litt. d'Amérique du Sud, 7.3 Jeunesse & young adult, États-Unis, Belgique, Uruguay | Tagué , , , , , , , , , , | 10 commentaires

Balistique – D. W. Wilson

Ballistics, 2013. Traduit de l’anglais (Canada) par Madeleine Nasalik. Éditions de l’olivier, 2015 ; 359 p.

Ma chronique :

Balistique est le premier roman du jeune canadien DW Wilson. Il fait partie de mon butin du festival America, pour prolonger le plaisir de la conférence à laquelle il participait avec Lise Tremblay et Emma Hooper. J’en ai terminé la lecture il y a quelques semaines, et j’y pense encore ; souvent.

« Une balle s’esquive bien plus aisément qu’un cœur brisé. »

Colombie Britannique, été 2003. Les Rocheuses brûlent. Alan a vingt-neuf ans. Sa thèse de philo piétine, la relation avec sa petite amie Darby part à vau-l’eau. Il décide de passer quelque temps à Invermere, chez son grand-père qui l’a élevé. Lorsque « Granp‘ » fait un infarctus et lui demande  de partir à la recherche de son fils Jack – le père d’Alan – pour le ramener, la vie du jeune homme prend un tournant imprévu ; bascule ?

Alan entame un périple mouvementé, entre ombres et lumière, fait de rencontres et de réminiscences. Les contrées traversées ne sont pas toutes indiquées sur la carte. Un road-trip avec pick-up, bières tièdes sous le siège et mastiff à l’arrière, un voyage dans le passé aussi, son passé et celui de ses ascendants, une excursion dans l’âme humaine.

Parce que voilà. Dès le départ il y a un mystère. Des secrets, peut-être un drame. Pourquoi Alan s’est-il retrouvé à vivre tout seul avec son grand-père ? DW Wilson excelle à distiller par étapes truffées de non-dits riches de sens les parcours de chacun, dans une narration pas forcément linéaire, mais pas trop difficile à suivre non plus. Juste se laisser embarquer et s’accrocher au siège. Une écriture mouvante, riche, puissante, flamboyante même parfois, un genre de rugueux délicat sauvagement poétique.

« A cet instant les montagnes étaient des silhouettes en papier gris ardoise soulignées d’orange – les Enfers vus par un enfant -, et les arbres sur leurs pentes s’étaient desséchés au point de prendre les couleurs de l’acier rouillé. Rien ne distinguait les nuages chargés de pluie de la fumée des incendies et le ciel se couvrait d’écume, sombre et obstiné, comme ces vagues qui lèchent et polissent le littoral. »

Une histoire d’humanité brute et de personnalités complexes. La beauté des gueules cassées et des cœurs meurtris. « L’erreur est humaine, a rétorqué Nora. On est des gens bien. » Avec le recul de quelques semaines, je pense que l’essence du livre est dans ces mots-là.

Quand est-ce que tout a vraiment commencé, avant de basculer ? Une balle tirée dans un mollet, un premier baiser échangé ? Le titre est extrêmement bien trouvé. « Balistique : adj. Relatif aux projectiles, à leur tir, leur trajectoire, leur portée. » Ce qui s’est joué avant la naissance d’Alan n’en finit pas de se nouer, même brisé, de plus en plus serré. Serait-il, trente ans plus tard lui, le projectile nécessaire au dénouement de la pelote ? Aller, retour, ami, amour, devoir, nécessité. Esprit aiguisé, cœur déchiré.

Mes seuls bémols, je pense, sont que les personnages féminins manquent de netteté. Je les ai trouvées un peu ternes, quand même, les miss, comparées à leurs hommes (à ce propos, je me suis très fortement attachée à Archer). Et pourtant elles sont fortes et ne s’en laissent pas compter.

Balistique a été pour moi une découverte de premier ordre. Je vous laisse le découvrir.

« J’ai trop de cals sur les mains pour flatter des égos. »

★★★★★★★★★☆

Publié dans 2.1 Litt. d'Amérique du Nord, Canada, Non classé | Tagué , , | 5 commentaires

Edith & Oliver – Michèle Forbes

Edith & Oliver, 2017. Traduit de l’anglais (Irlande) par Anouk Neuhoff. Éditions La Table Ronde, collection Quai Voltaire, janvier 2019 ; 448 p.

Ma chronique (rentrée hiver 2019, 2) :

Belfast, 1906. Oliver est un illusionniste talentueux, Edith une pianiste de caractère. Une soirée bien arrosée, une dent arrachée, un numéro partagé, l’amour très vite les emporte.

Oliver est travailleur, combatif, passionné. « Il y a la magie évidente, la fascination des tours adroitement exécutés mais il y a aussi le sentiment que l’homme emplit l’espace. Il occupe le devant de la scène ». Il sait qu’il peut arriver au sommet, il a le projet d’un spectacle en solo, l’espoir de son nom tout en haut de l’affiche. Edith a foi en lui. Ensemble, ils vont travailler comme des acharnés, enchainer des tournées, et réussir. Oliver n’en doute pas.

Oui, mais voilà. La vie parfois interfère, le monde change, et certains démons du passé ne cessent de rôder.

Porté par des personnages d’envergure (je me souviendrai longtemps d’Agna) et une écriture splendide (tout comme la traduction !), empathique et très visuel, Edith & Oliver raconte le combat d’un homme contre l’écroulement de son monde, de sa vie, de lui-même. Un monde où les gens désertent les music halls, commençant à leur préférer le cinéma, un monde où de plus en plus l’esbroufe prime sur l’habileté et la chair sur la substance ; un monde où « le talent, on s’en balance ».

Michèle Forbes ne fait qu’effleurer le contexte politique de l’époque, les catholiques spoliés de leurs emplois à Belfast, les remous syndicaux, la première guerre mondiale. Le roman se concentre sur le monde du spectacle, les tours et les illusions, leurs ficelles, les coulisses des théâtres et des salles de spectacle, tous ces gens qui en vivent ou en tous cas essayent, ces hommes et ces femmes enchainant les numéros à des heures improbables pour un maigre cachet, véritables galériens du divertissement, petite cour des miracles autant talentueuse que disparate, les ors rapiécés des costumes de scène, les poches sous les yeux fardés, les espoirs qui volent aussi haut qu’ils se brisent au sol avec fracas.

Edith & Oliver est l’autopsie d’une dégringolade, et Michèle Forbes sait raconter les failles, mettre en perspective les désespoirs, dévoiler les secrets que l’on cache, même à soi-même. Oliver campe une figure d’anti-héros remarquable.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. Si on avait mieux entendu la voix d’Edith tout au long de l’histoire, si la fin n’avait pas accumulé les drames d’une façon trop appuyée, il aurait vraisemblablement été un coup de coeur. Merci aux éditions La Table Ronde !

« Il est un glacier de centaines de mètres d’épaisseur et son squelette se lézarde sous le poids de son âme gelée. »

★★★★★★★★☆☆

L’auteure : Née à Belfast, Michèle Forbes est une actrice de théâtre, de cinéma et de télévision maintes fois récompensée. Elle a notamment joué dans Omagh (nommé meilleur film au British Academy Television Award et aux festivals internationaux de Saint-Sébastien et de Toronto) et a accompagné sur des tournées mondiales plusieurs pièces de renom. Parallèlement à sa carrière artistique, Michèle Forbes a étudié la littérature au Trinity College de Dublin, puis travaillé comme critique littéraire pour le Irish Times. Ses nouvelles ont été couronnées par plusieurs prix nationaux. (présentation de l’éditeur)

J’ai eu la chance, il y a trois ans, d’assister à une rencontre avec Michèle Forbes à la librairie Nouvelle, à Asnières (92), autour de son premier roman, Phalène fantôme, que j’ai beaucoup aimé.
> Le billet de la rencontre est par ici, celui de ma chronique par là

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2019, Irlande du Nord, Rentrée hiver 2019 | Tagué , , | 5 commentaires

Nouvelles découvertes irlandaises #22 : janvier 2019

Une pêche fructueuse aussi ce mois-ci ! Deux titres font partie de la rentrée littéraire d’hiver 2019, un en grand format et l’autre en poche, je vais donc les rajouter au billet dédié.

En grand format

Février 2019

Musique nocturne – John Connolly ( Presses de la Cité, le 7 février, un recueil de nouvelles)

Mars 2019

Les amants de Coney Island – Billy O’Callaghan (Grasset, le 13 mars)

Mai 2019

Rien qu’une vie – Graham Norton (Stéphane Marsan, ebook, le 1er mai)

En poche

Janvier 2019

Quatre lettres d’amour – Niall Williams (éditions Points, le 17 janvier)

*

Musique nocturne de John Connolly (traduit par Jacques Martinache)

Un recueil de nouvelles.

« La vengeance d’une victime de viol, des émissaires du Vatican aux intentions troubles, un petit garçon qui sourit aux morts, une reine aux larmes magiques, un livre hanté, une bibliothèque diabolique, des fœtus dans des bocaux, une créature aux milliers d’yeux, des fantômes, des démons, des assassins… Avec ce recueil de nouvelles (dont deux novellas) envoûtantes et effrayantes, John Connolly délaisse le détective Charlie Parker et se plonge dans le registre du surnaturel pour le plus grand plaisir des lecteurs ! »

Les amants de Coney Island de Billy O’Callaghan (traduit par Carine Chichereau)
— Pas encore de visuel de couverture —

« La tempête de neige qui s’abat sur la presqu’île de Coney Island, en cet après-midi d’hiver, n’empêchera pas Michael et Caitlin de se retrouver dans un petit hôtel comme ils le font une fois par mois depuis un quart de siècle, mais elle confère à leurs retrouvailles une urgence inhabituelle. Michael et Caitlin sont mariés – chacun de son côté. Depuis tant d’années, leur vie est rythmée par ces rendez-vous clandestins et mensuels, toujours à Coney Island – dans le décor étrange et un peu décati d’une station balnéaire aux allures de parc d’attractions –, puisqu’ils n’ont pas eu le courage de divorcer et de laisser derrière eux un quotidien terne. Mais si cet après-midi-là ils feront l’amour comme à chaque fois, ils devront aussi parler de l’avenir, prendre des décisions peut-être. Car Thomas, le mari de Caitlin, sera sans doute muté dans le Midwest, et la femme de Michael, Barbara, est en train de se mourir d’un cancer.
Alors Michael et Caitlin vont-ils enfin oser se projeter dans une vie commune, ou au contraire, vont-ils renoncer  ? Pendant que les heures dans cette chambre trop froide s’égrènent, les souvenirs affluent  : leur rencontre dans un dancing, le coup de foudre, la mort du bébé de Michael et Barbara, la brève carrière d’écrivain de Caitlin, mais aussi leurs enfances respectives, elle à Brooklyn, lui sur la petite île d’Inishbofin au large du Connemara. Deux êtres qui partagent une intimité radicale dans le secret le plus absolu, deux amants à la croisée des chemins. Et lorsque l’après-midi se finit, tous deux doivent prendre le train du retour…
O’Callaghan exprime avec une précision inouïe la force du lien qui unit un homme et une femme, il y parvient à travers l’évocation à la fois sensuelle et hyperréaliste de l’amour physique. Il dit aussi les rêves et les actes manqués, les renoncements et les regrets, mais il chante surtout, et avant tout, le manque et le désir qui vous brûlent, vous coupent le souffle, vous font vivre. »

L’auteur : Billy O’Callaghan est né et vit à Cork en Irlande. Il est l’auteur de trois recueils de nouvelles et d’un roman. Les amants de Coney Island sera traduit dans toutes les grandes langues européennes (trouvé sur le site de l’éditeur)
Son site internet

Rien qu’une vie de Graham Norton (traduit par Sarah Champion) : ebook

[Sur le site de l’éditeur, la parution était prévue en octobre 2018, mais je ne trouve aujourd’hui trace de ce roman que pour une sortie ebook, programmée le 1er mai 2019]

« Elle sourit intérieurement en mettant la dernière main aux préparatifs du buffet. Un cadavre avait été découvert à Duneen. Ça n’aurait pas pu mieux tomber. Certes, elle avait été déçue en apprenant qu’il ne s’agissait pas d’un charnier, mais, en un sens, c’était presque mieux. Un mystère unique. Les gens viendraient de toute la paroisse. » Le sergent Collins, semi-obèse en passe de rater complètement sa vie, a été envoyé à Duneen, petite bourgade du fin fond de l’Irlande où il ne se passe jamais rien.
Mais sa petite vie est bouleversée le jour où on retrouve un cadavre sur un chantier. Soudain, les projecteurs sont braqués sur ce village pétrifié dans le temps. Le grand jour du sergent Collins est peut-être venu. Mais le policier ne va pas tarder à se rendre compte que ce qu’il vient de déterrer, c’est surtout le sombre passé du village, les secrets et les regrets de toute une communauté. Son enquête lui révèle peu à peu de quoi sont faites les vies de ceux qu’il croyait connaître.
Et si c’était précisément là que résidait le mystère ? La plume mordante de Graham Norton donne vie à une galerie de personnages attachants et plus vrais que nature. Un premier roman d’une grande humanité. »

L’auteur : Graham Norton, de son vrai nom Graham William Walker, est né le 4 avril 1963 à Dublin. Il est acteur sur la BBC Radio 4, mais aussi animateur à la télévision britannique. En 2004, il présente une émission comique à la télévision américaine. (trouvé sur son wiki]
Ce roman semble être son premier, en tous cas John Boyne l’a bien aimé !

Quatre lettres d’amour de Niall Williams (traduit par Josée Kamoun)

Réédité en grand format aux éditions Héloïse d’Ormesson en 2018.
Un gros c
oup de coeur ! → lire ma chronique

Le titre peut tromper, car ce n’est pas une romance comme on l’entend à l‘heure actuelle, mais plutôt l’épopée épique d’un amour destiné ; on pense à quelque Tristan et Iseult moderne. Entre la banlieue de Dublin et les îles d’Aran, deux destins, une narration puissante et l’âme irlandaise joliment saupoudrée de réalisme magique. Étincelant.

Bonnes lectures à toutes et à tous ! 🙂

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Phoolan Devi, reine des bandits – Claire Fauvel (Bd)

Scénario et dessins : Claire Fauvel. Éditions Casterman, août 2018

Ma chronique :

Ce roman graphique est la retranscription en bande dessinée de l’autobiographie parue chez Robert Laffont Moi, Phoolan Devi, reine des bandits. J’avais découvert l’existence de cette indienne au destin hors du commun en 1997, avec Devi, la biographie romancée qu’Irene Frain lui a consacrée.

Phoolan Devi est née en 1963 dans un petit village de l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde, dans une très basse caste. Mariée à onze ans à un sale type trois fois plus vieux qu’elle qui la viole, puis séquestrée, humiliée, mais toujours insoumise, sans cesse elle se rebelle contre les injustices de l’ordre établi. Lorsqu’elle est enlevée par une bande de Dacoïts, de bandits, elle va pouvoir prendre en mains son destin incroyable. Devenue la chef de sa bande, connue pour le foulard rouge noué autour de sa tête et son Mauser en bandoulière, elle va venger les crimes sexuels impunis, les abus des plus hautes castes, et redistribuer ses butins aux démunis. Puis après plus de dix ans de prison, elle sera élue au parlement indien. « le combat de Phoolan est double : il se fait à la fois contre l’ordre religieux des castes, et contre la puissance du patriarcat qui régit encore le rapport femme / homme de l’inde rurale. ».

Avant de me plonger dans ce roman graphique, je me souvenais des grandes lignes de la vie de Phoolan Devi – et en le découvrant lors d’une masse critique sur Babelio, je me suis dit youpi ! -, et pourtant ce fut comme si je découvrais son histoire pour la première fois. La réalité de la vie misérable des basses castes, la constante injustice, la terrible cruauté de ses trop nombreuses épreuves, sa vie épique, et toujours la force indomptable et sidérante de sa flamboyante personnalité. Le dessin de Claire Fauvel apporte une belle mesure à tout cela, un trait délicat et vivant, des couleurs au diapason des humeurs. Un peu trop de planches sombres ont cependant parfois un peu gêné ma lecture. J’ai énormément apprécié de voir les fameuses « ravines » de cette région de l’Inde, mises ici en scène. Ce paysage ocre déchiré d’innombrables petits ravins, d’une profondeur de dix à vingt mètres chacun, sur des centaines de kilomètres, avait longuement questionné mon imagination. Claire Fauvel reste tout du long sur un juste fil narratif. En fin d’ouvrage, une bibliographie très complète ouvre le propos, c’est vraiment bien.

Quand j’avais onze ans, en France, François Mitterrand a été élu président. Je me souviens ce soir-là de mon oncle sabrant le champagne (une de mes chères grand-tantes pensait que les chars russes seraient bientôt aux portes de Paris, mais c’est un autre débat, haha). Je me souviens de l’abolition de la peine de mort, d’un grand vent plein d’espoir, qui a permis à la gamine que j’étais de se construire. Je n’ai que sept ans de moins que Phoolan Devi, mais à l’âge où moi j’ai eu mon bac, elle, la vie ne lui avait pas laissé d’autre choix pour exister, que de prendre les armes. La soumission ou le suicide, les femmes indiennes n’avaient alors pas d’autre choix. Et elle ne s’est jamais contentée de sa propre liberté, elle s’est toujours aussi battue pour les autres. Vive Phoolan Devi ! Elle et ce roman graphique, sont tous deux à découvrir.

Merci aux éditions Casterman et à Babelio pour cet envoi !

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A la ligne – Joseph Ponthus

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Éditions La Table Ronde, collection Vermillon, janvier 2019

Ma chronique (rentrée hiver 2019, 1) :

Je commence 2019 en beauté, avec un coup de coeur pour ce roman d’inspiration autobiographique pas comme les autres. A la ligne Feuillets d’usine est un ouvrage surprenant, tant par la forme que sur le fond.

Après des études de lettres, Joseph Ponthus a travaillé de nombreuses années dans le social, comme éducateur spécialisé. Quand il se marie et s’installe en Bretagne, le travail hélas ne suit pas. Aux abois financiers, il s’inscrit en agence d’interim, où on va lui proposer des contrats en conserveries de poissons, puis à l’abattoir.

Ce sont ces journées à l’usine qu’il raconte ici, des « journées plates, monotones et dures », et sa vie autour, en tous cas ce qu’il arrive à en préserver. Comme un journal, ces Feuillets d’usine ont la forme d’un presque long poème. Le texte ne contient aucune ponctuation. A la ligne, ce n’est pas seulement la ligne de production (c’est comme ça qu’on appelle aujourd’hui le travail à la chaine). Dans tout le livre, au lieu de mettre un point, il va à la ligne. Chaque respiration se fait à la ligne, au propre comme au figuré.

« Tant qu’il y aura des missions interim
Ce n’est pas encore le point final
Il faudra y retourner
A la ligne »

Et Joseph Ponthus a du talent, car l’ensemble se lit vraiment bien, et le récit acquiert un rythme bien à lui. Celui des percussions harmonisant la cadence du banc de nage des galériens, du chant des bagnards cassant des cailloux sur le bord de la route, du fracas discordant des machines, de la douleur syncopée des muscles torturés, ou des chansons qu’il fredonne ou entonne à pleins poumons pour se donner du courage. Et du courage, bon sang, il en a, et une sacrée énergie, un humour salvateur, et de l’amour pour sa femme. De nombreuses références littéraires émaillent le récit, les auteurs deviennent des compagnons, invoqués au fil des heures. Le temps perdu de Proust, il l’a trouvé à l’usine. Il pense à Apollinaire dans les tranchées, avant de repartir à l’assaut de ses propres carcasses, après la pause.

L’écriture de Joseph Ponthus est précise et réaliste, sans être froide ni impersonnelle. J’ai été durablement marquée par ce qu’il raconte de l’abattoir. Comme je l’avais été par certains passages du Grand Marin de Catherine Poulain, où ils vidaient des poissons pendant des heures sur le pont des navires.

Derrière ces journées à la ligne se dessine à mesure le visage grimaçant, glaçant et ignoble de notre société moderne. Qui se fiche tout autant de ce qui se trouve d’un bord ou de l’autre de la chaine, de la ligne, femme, homme, animal. Tous saccagés, sacrifiés en masse à l’autel du profit, de l’argent, du rendement.

« L’usine bouleverse mon corps
Mes certitudes
Ce que je croyais savoir du travail et du repos
De la fatigue
De la joie
De l’humanité »

A la ligne rend hommage à la vie, à la force, à l’amour. Merci aux éditions La Table Ronde pour ce coup de coeur.

« Il y a dans le monde des hommes qui n’ont jamais été à l’usine ni à la guerre. »

Publié dans 1.2 Littérature française, 2019, Rentrée hiver 2019 | Tagué , , , | 10 commentaires

Mes lectures préférées de 2018

Je vous souhaite à toutes et à tous une belle et heureuse année 2019 ! Qu’elle nous soit douce, lumineuse et créative, pleine de joie, d’attachement, de découvertes, et de lectures passionnantes !

Voici venu le temps plaisant de quelques bilans. 2018 a été pour moi une année de lecture vraiment excellente. J’ai lu 64 livres ainsi que 35 Bds / romans graphiques – dont de bons gros pavés -, et quelques albums jeunesse. Quand je dépasse les 60 livres lus dans l’année, je suis heureuse (et ce sera le cas tant que les journées ne feront que 24 heures !). Mais ce qui a surtout marqué mon année livresque, c’est le nombre de coups de cœur : 18 ! (sans compter les albums jeunesse). Six irlandais, sept « hors Irlande » et cinq Bds-romans graphiques. C’est énorme.

Les voici !

Mes coups de coeur de l’année (hors Irlande)

Mes coups de cœur Bd – Romans graphiques

Et enfin, mes coups de coeur irlandais de l’année

J’ai lu 23 irlandais cette année (18 romans, deux recueils de nouvelles, une correspondance et deux albums jeunesse) (l’an dernier c’était 17), dont 11 nouveaux auteurs pour moi, deux SP, dix nouveautés de l’année et huit que je suis très heureuse d’avoir libéré de ma pile à lire – je trouve important de ne pas parler que de nouveautés.

En plus des coups de cœur, il y a eu des premiers romans remarqués (Sara Baume et Claire-Louise Bennett), de chouettes retrouvailles (avec Maggie O’Farrell, Joseph O’Connor et Jennifer Johnston), deux bonnes claques (merci Roddy Doyle et Eimear McBride –chronique à venir-), et aussi une très grosse déception (Le livre des choses perdues de John Connolly)…

Une super bonne année irlandaise, en somme !

C’est toujours un grand plaisir que ce blog, et d’échanger avec vous toutes et tous ici et ailleurs. 2018 a été riche en belles rencontres réelles et virtuelles, ainsi qu’en événements ! Merci à toutes et tous, blogueuses et blogueurs, bookstagrammeuses et bookstagrammeurs, autrices, auteurs, attachées de presse, éditrices et éditeurs, libraires, Centre Culturel Irlandais, mille fois merci ! Et à très vite, pour de nouvelles aventures littéraires !

Pour jeter un oeil sur mes lectures préférées des années passées, c’est par ici : 2017, 2016 et 2015.

Publié dans 8.0 Mes best of | 18 commentaires

Les fureurs invisibles du cœur – John Boyne

The Hearts’s invisible furies, 2017. Traduit de l’anglais par Sophie Aslanides. Editions JC Lattès, août 2018.

Ma chronique (rentrée automne 2018, 12) :

Quoi de mieux pour terminer l’année en beauté, qu’un coup de cœur irlandais ? John Boyne est plus connu pour ses romans jeunesse, en particulier bien sûr le poignant Le garçon en pyjama rayé (chroniqué sur ce blog par ici).

Les fureurs invisibles du cœur, son dernier roman, est un bon gros pavé de presque 600 pages. On pourrait lui reprocher quelques longueurs, et sans doute aussi des coïncidences parfois un peu trop appuyées… mais non. Il ne faut rien changer à ce roman, il est juste extraordinaire. Puissant, drôle, touchant. Soixante ans de l’histoire de l’Irlande, racontés par Cyril Avery. Enfant illégitime d’une jeune fille de la campagne répudiée par l’église, le village, sa famille – le début du roman est comme un coup de poing en plein visage -, Cyril est adopté par un couple dublinois plutôt excentrique. Certains passages avec Maude et Charles Avery sont franchement désopilants. Parce que voilà, John Boyne a un humour décapant, et manie avec un talent consommé l’art du dialogue ciselé. Savoureux.

Le roman fait des bonds narratifs de sept ans en sept ans, c’est tout à fait maitrisé, intelligent et souvent brillant. L’histoire de l’Irlande, de la fin de la deuxième guerre mondiale à nos jours, vue à travers le regard et la vie d’un gay, qui peine à trouver sa place. Avec quelques passages à Amsterdam, à New-York, et tout un tas de personnages plus grinçants ou attachants les uns que les autres… La religion en prend pour son grade, l’Irlande aussi, « les existences tristement hypocrites ». John Boyne partage avec John Irving une verve captivante et cet art de nous balader dans une vie feuilletonesque, où les pires drames côtoient des moments lumineux.

Les fureurs invisibles du cœur est une ode à la vie, à l’amour, à la différence, à la place que chacun mérite de pouvoir se construire en ce bas monde. Je conseille absolument !

« Nous haïssons ce qui nous effraie en nous-même »

Joyeux réveillon à toutes et à tous ! A l’année prochaine !

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 2018, 9. Rentrées littéraires, Rentrée automne 2018 | Tagué , , | 9 commentaires