Le Temps des Hyènes – Carlo Lucarelli

Il tempo delle iene, 2015. Traduit de l’italien par Serge Quadruppani. Éditions Métailié, février 2018.

Ma chronique (rentrée d’hiver 2018, 6) :

J’ai été emballée par cette aventure policière dans la colonie italienne d’Érythrée, à la fin du dix-neuvième siècle. Des morts suspectes amènent le capitaine des carabiniers royaux Colaprico et son fidèle zaptiè (désignation locale des unités de gendarmerie abyssines) Ogbà à enquêter.

« – Kem fulut neghèr zeybahriawi yelèn, dit Ogbà, si distrait par sa bière qu’il ne s’est pas aperçu qu’il parlait en tigrigna.
– Tôt ou tard, je devrai l’apprendre moi aussi, cette langue. Qu’est-ce que tu as dit ?
– Excusez-moi, mon capitaine. J’ai dit il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence.
Colaprico en resta bouche bée.
There is nothing so unnatural as the commonplace, murmure-t-il, et cette fois c’est Ogbà qui ne comprend pas. Putain, Ogbà, putain… tu l’as encore fait ! Tu as cité Sherlock Holmes ! »

Dans ce passage, on retrouve quelques éléments de ce qui fait le charme de ce roman : l’humour, pince sans rire et fameux, ainsi que le dépaysement culturel et linguistique. Au début j’ai craint pour la fluidité de la compréhension, car le texte est tout du long émaillé de mots italiens et tigrigna (la langue locale). Mais on s’y fait très vite, et cet ensemble apporte indéniablement une compréhension bien plus fine de ce qui se joue dans ce pays et cette société, ainsi qu’une splendide profondeur aux personnages.

De nombreux clins d’œil, ici à Conan Doyle, dont Colaprico dévore les textes qu’il se fait envoyer par bateau dès leur parution. À un autre moment ce sera à Rimbaud et sa participation au trafic d’armes en Éthiopie.

Carlo Lucarelli fait revivre l’époque coloniale et n’hésite ni à en brosser un portrait lucide et grinçant, ni à mettre ses personnages en danger – et pas qu’un peu, par moments ! – L’intrigue policière démarre lentement, mais elle est très bien ficelée et évolue vers des pistes surprenantes. Il y a une grande complicité et un profond respect entre Ogbà et son capitaine. Ce dernier étant très loin du racisme ambiant, et Ogbà tiraillé parfois entre le paradoxe de sa fierté de servir et sa conscience aiguë d’être colonisé.

« Il y avait un arbre au bout de la pente, un genévrier fin et fourchu, maigre comme une vache en période de famine mais encore là, accroché au terrain poussiéreux. C’est lui  qui l’avait planté là en bas, quand il était encore paysan, à la lisière d’un champ dans lequel il avait essayé de cultiver tant de choses et que les sauterelles, les parasites et la sécheresse lui avaient exterminées dès qu’elles avaient commencé à pousser. Lui seul avait résisté, cet arbre sec et tordu mais vivant et fort, malgré son aspect. Lui seul mais pas Ogbà, qui à un moment, pour ne pas faire mourir sa famille de faim, avait flanché et était allé faire le soldat chez les t’liàn. »

Tout cela donne à ce roman foisonnant et original une saveur unique. Cette enquête est apparemment la troisième du binôme Colaprico-Ogbà, et j’ai sacrément envie de lire les autres ! (chaque roman peut se lire sans problème séparément). Une excellente découverte donc, que je conseille ! J’aime de plus en plus les éditions Métailié et ses choix éditoriaux, à la croisée des genres et des mondes.

« Je suis un con, Ogbà, je suis un con, je les ai perdus parce que je suis un con sans couilles et elle, elle me déteste, mais moi je le connais, Carlo Maria, même mieux qu’elle, jamais, jamais – on aurait cru qu’il ne pouvait plus s’arrêter –, jamais il ne se serait tué. Il avait un rêve, t’as compris, un rêve, et celui qui rêve ne se tue pas ! »

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Cet article, publié dans 1.7 Litt. d'Europe du Sud, 2018, 7.5 Policiers et thrillers, 9. Rentrées littéraires, Italie, Rentrée hiver 2018, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Le Temps des Hyènes – Carlo Lucarelli

  1. Eve-Yeshé dit :

    je ne connais pas l’auteur mais ta critique est alléchante donc pourquoi pas 🙂

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  2. Des Jours sans fin de Sebastian Barry, ça y est j’ai commencé la lecture de ce dernier et j’adore. C’est toi et Télérama qui me l’on fait découvrir. Un grand merci. Bises bretonnes avec ce beau soleil ici, belle journée à toi 🙂

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