Règne animal (Règlement de Contes, tome 1) – Marie et Vanderstraeten (Bd)

Scénario et couleurs : Damien Marie ; Dessin : Damien Vanderstraeten ; Éditions Soleil, 2003

Ma chronique :

Un mélange de contes transposés à la sauce western, où des humains côtoient des animaux qui parlent et marchent sur deux pattes. Imaginez une ville du far-west où M. Seguin serait barman dans un bordel tenu par la grand-mère du petit chaperon rouge, et où les trois cochons, plus si petits – l’un est shérif -, se seraient alliés avec une bande de loups-hors-la-loi… Et bien la première page de cet album tournée, vous y êtes.

Règlement de Contes, c’est un monde plutôt sombre et un scénario bien ficelé et efficace, avec une intrigue qui suit les codes classiques du western, mais où méchants et gentils ne sont pas forcément ceux qu’ils semblent être… Certaines planches sont très belles, les dessins vivants et soignés, mais moins bons cependant que ceux de Guarnido, dans l’excellente série Blacksad (j’ai trouvé parfois difficile de distinguer les loups les uns des autres). Il n’empêche, c’est vraiment une très chouette BD, et le tome suivant, Le Cœur de la Forêt, qui termine un cycle en deux tomes, est tout aussi savoureux. A découvrir !

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Publié dans 1.2 Littérature française, 7.1 BD-Roman graphique, 7.4 SF-Fantasy-Fantastique | Tagué , , , , | 8 commentaires

Le bon Coeur – Michel Bernard

Éditions la Table ronde, collection Vermillon, janvier 2018

Ma chronique (rentrée d’hiver 2018, 1) :

Le nouveau roman de Michel Bernard commence par une gifle donnée en janvier 1429, dans les Marches de Lorraine. Le seigneur de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt est excédé par la sollicitation répétée d’une petite paysanne. Cette Jeanne, native de Domremy, non seulement lui demande une lettre de recommandation, mais aussi une escorte pour aller retrouver le Dauphin Charles sur les routes de France. Et pourquoi ? Pour accéder aux volontés de Dieu, qui lui a parlé dans son jardin et donné pour mission de libérer Orléans des Anglais puis de mener le Dauphin à Reims, pour qu’il soit couronné. Rien que ça.

Avec cette entrée en matière, Michel Bernard nous propose un voyage. Dans l’histoire, tout d’abord, celle qui ma foi était devenue un peu floue dans mon esprit. La guerre de Cent ans, je me souviens de quelques dates, le début et la bataille d’Azincourt ça va, mais pour le reste, la fille de Charles VI qui épouse le roi d’Angleterre, le futur Charles VII dépossédé par le traité de Troyes, la succession anglaise, les alliances avec le Duché de Bourgogne et tout ça, j’avoue, c’était le flou total. Des brumes maintenant balayées par l’érudition de Michel Bernard, jamais pesante. Ses explications sont limpides, et données d’une plume admirable. Un historien conteur.

Mais surtout, le voyage que l’on mène ici, c’est celui au côté de celle que tous appellent très vite « la Pucelle ». Comme ses proches, ses compagnons et tous ceux qu’elle croise, on développe une réelle affection pour cette jeune fille fidèle et têtue, droite et volontaire, qui « verse l’espoir dans le coeur des gens ». Jeanne d’Arc, à la fois « chef de guerre et pieuse enfant », fascine. De chevauchées en examens de foi, de conseils en batailles, Michel Bernard raconte, avant les récupérations politiques, comment ça naît, une légende. Comment tous ceux qui l’ont côtoyée ont été emportés par sa conviction, sa confiance et son enthousiasme.

J’ai été conquise par cette lecture dynamique et passionnante, qui porte un regard moderne et plein d’humanité sur une personnalité historique pour le moins atypique. J’ai aimé la manière dont Michel Bernard a traité le sujet : rien que l’on ne sache déjà, et pourtant tout à découvrir. Derrière l’icône, l’être qui marche et qui respire.

« On disait qu’elle avait fait du petit roi à la triste figure un autre homme, qu’il avait changé, comme si la vie l’avait traversé. »

Un grand merci aux éditions la Table ronde !

Publié dans 1.2 Littérature française, 2018, Rentrée hiver 2018 | Tagué , , , , | 12 commentaires

Mon petit bilan de 2017

Côté livres

2017 a été une année de lecture très riche, marquée par mon aventure de jurée pour le Prix du meilleur roman des lecteurs de Points 2017, les matchs de la rentrée littéraire Price Minister – Rakuten, ainsi que de nombreux partenariats avec des maisons d’édition. Le plaisir d’échanger avec vous, amies et amis blogueurs et lecteurs est sans cesse renouvelé, ici ou sur d’autres plateformes, ou encore lors de rencontres avec des auteurs et autres festivals ou salons littéraires. Je suis très reconnaissante pour toute cette joie et cette passion partagées.

Sur les 67 livres lus en 2017 (66 l’an dernier, 65 celle d’avant, je suis en net progrès, haha), mes cinq lectures préférées (hors France et Irlande) sont… tadam… (cliquez sur le titre pour accéder à mes chroniques) :

Pour la France, cette année je retiens surtout :

  • Le Jour d ‘avant de Sorj Chalandon (roman, 2017)
  • Bakhita de Véronique Olmi (biographie romancée, 2017)
  • L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès (roman à la croisée des genres, entre Jules Verne et Blake et Mortimer, saupoudré d’uchronie steampunk et de pirouettes entre fiction et réalité, 2014)

Et puis l’Irlande, bien sûr, pour laquelle ce sera une rubrique à part :

En 2017, j’ai lu 17 romans irlandais (l’an dernier c’était 15). Il y a eu 11 nouveautés de l’année et 6 sortis de ma pile à lire, ce qui représente 9 nouveaux auteurs pour moi. Une bonne année, donc ! Et aussi de supers partenariats, six services presse reçus et chroniqués, un grand merci aux maisons d’édition et aux attachées de presse 🙂

Les trois romans irlandais qui m’ont le plus marqué cette année sont :

  • Génération de Paula McGrath (premier roman, 2017)
  • La mer et le Silence de Peter Cunningham (roman, 2012)
  • Profil bas de Liz Nugent (2017) (je n’ai pas encore publié ma chronique, mais oulalah, quelle claque ! Un thriller psychologique glaçant, carrément terrible)

J’ai également été très impressionnée par les premiers romans de Lisa McInerney (Hérésies glorieuses : chronique à venir) et de Karl Geary (Vera). De vastes talents prometteurs.

2017, ça a été aussi : le plaisir de retrouver les plumes de Maggie O’Farrell et Neil Jordan, la confirmation avec L’Herbe maudite qu’Anne Enright est une reine des mots, avec l’Oeuf de Lennon que Kevin Barry écrit des livres complètement barrés auxquels j’accroche bien, et que lire Ken Bruen donne envie de boire de la Guinness, et aussi de rire. Ca et le reste : une superbe année irlandaise !

Les projets : sur le blog cette année, je vous ai proposé un tour d’horizon des auteurs de jeunesse irlandais traduits en français : Douze auteurs jeunesse irlandais. Je vais le continuer en 2018, et en plus je vais vous en proposer un nouveau, celui des auteurs de romans policiers : Treize auteurs de polars irlandais. Bientôt un billet dédié.

Côté films :

Je n’ai pas été beaucoup au ciné cette année – enfin pas mal quand même, mais bien moins que l’an dernier -, voici mes cinq films préférés sortis en 2017 (pas de chroniques sur le blog, juste les liens vers les fiches imdb) :

(Pour mémo, mes bilans lecture de 2016 et 2015)

Bon réveillon à toutes et à tous, et à l’année prochaine ! 😀

Publié dans 2017, 8.0 Mes best of, 8.1 Blablas, Cinéma | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 7 commentaires

La mer et le silence – Peter Cunningham

The Sea and the Silence, 2008. Traduit par Francis Kerline. Éditions Joelle Losfeld, 2012

Ma chronique :

Au début du roman, c’est la mer qu’on entend, une mer qui « [scintille] comme si toute l’argenterie du monde y était engloutie à fleur d’eau. ». A la fin, ce sera le silence ; « le monde silencieux ». Sauf que cette fin et ce début sont en fait au cœur de la vie d’une femme. Iz. Comment raconter sa vie à quelqu’un … D’une manière linéaire ? Ou alors en revenant sur les deux moments charnières de son existence, et en les articulant d’une autre façon ? C’est le parti-pris d’Iz et des deux récits qu’elle confie à son notaire, Dick Coady. Il devra lire d’abord sa vie après 1945. Et seulement ensuite, découvrir les deux années précédentes. Et donc, nous aussi.

1945. Iz a vingt-trois ans, elle vient d’épouser Ronnie et d’emménager dans le phare familial, au bord de la mer du sud de l’Irlande. Ils auront un fils, Hector (cette première partie porte son nom). Un mystère enveloppe le passé d’Iz. Evoqué par petites allusions, parfois anodines, des indices disséminés dans le récit, qui tiennent en éveil le lecteur. Une vie de couple heurtée parfois, une mère qui adore son fils, une famille anglo-irlandaise catholique – c’est rare. La vie d’Iz et de ses proches, de 1945 jusqu’en 1970 à peu près.

« J’étais une créature des saisons de Sibrille. L’été, je m’allongeais en haut des falaises festonnées de fleurs sauvages pour lire en m’émerveillant devant l’immensité de la mer. L’automne, je voyais enfler les eaux, fuir les couleurs, s’estomper les falaises. […] En hiver, les seize heures de nuit coupaient Sibrille du monde extérieur et rapprochaient les gens, les solidarisaient. […] Avec mars venaient les tempêtes. »

1943. Ismay Seston vit à Longstead, une « Grande Maison » (Big House) comme on dit, dans le comté de Meath au nord de Dublin. Un domaine gigantesque laissé dans un quasi abandon, faute d’argent et d’un fils parti à la guerre pour la couronne britannique ; une mère évaporée et excentrique, un père invalide. Dans cette deuxième partie (qui porte le nom de Iz, le diminutif d’Ismay), j’ai eu l’impression (assez jubilatoire, d’ailleurs), d’entrer dans un roman de Molly Keane, mais raconté par quelqu’un d’autre. Là, on va prendre pied réellement dans l’histoire vécue de l’Irlande et tous les voiles vont tomber. Quand j’ai terminé le livre, je l’ai repris au début. C’est dire.

J’ai été touchée par ce roman. Emportée par la grâce mélancolique et l’élégance douce et précise de la plume de Peter Cunningham, ainsi que la construction habile de La mer et le silence. Son histoire, magnifiée par des personnages attachants et bien campés, est vraiment mise en lumière par le contexte socio-politique : la présence Britannique en Irlande, les anglo-irlandais, la neutralité de la jeune République irlandaise pendant la seconde guerre mondiale, l’IRA. Même si quelques moments dans la seconde partie sont un peu plus « prévisibles », c’est le très beau portrait d’une femme de caractère, et j’ai dévoré ce roman.

(longue citation, très intéressante) « Cette indifférence concertée faisait que la société anglo-irlandaise vivait en cercle fermé ; par nécessité, nous allions jusqu’aux confins de l’Irlande pour voir nos amis, comme si nous autres Anglo-Irlandais étions tous unis par la lignée, les mariages consanguins, la religion et, par-dessus tout, un non-irlandisme radical. C’était le point qui nous définissait par excellence. Nous savions ce que nous n’étions pas, et chacune de nos actions ou de nos attitudes découlait de ce fait. Dans l’ensemble, nous traitions l’indépendance irlandaise par le mépris. L’idée que nous ne gouvernions plus le pays dans lequel nous vivions et que notre prétention à y maintenir nos habitudes était tout au plus tolérée ne semblait avoir effleuré personne. Bien sûr, vérité plus gênante, nous n’étions pas anglais non plus. Pour les irlandais de souche, nous incarnions l’Angleterre, et ils nous le faisaient payer ; mais, quand nous allions en Angleterre ou au Pays de Galles, nous comprenions bien que, pour les Anglais et les Gallois, nous étions des Irlandais. En somme, nous formions une race nouvelle, née d’implantations successives depuis les temps médiévaux, mais une race de ratés, même selon les critères les moins sélectifs. Nous n’avions pas réussi à conserver le pays que nous avions été chargés de coloniser, pas réussi à cohabiter avec les gens que nous étions censés mettre au pas. »

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 8.3 Challenges, Objectif PAL | Tagué , , | 14 commentaires

Le Mec de la tombe d’à côté – Katarina Mazetti

Grabben i graven bredvid, 1999. Traduit du suédois par Léna Grumbach et Catherine Marcus. Éditions Gaïa, 2006 ; réédition en poche chez Babel, 2009

Ma chronique :

Le mec de la tombe d’à-côté est une romance suédoise pleine d’humour, sur fond de choc des cultures. « Je ne m’étais pas doutée qu’il puisse exister une telle opposition culturelle, à seulement quarante kilomètres, chez un homme suédois qui avait pratiquement mon âge ». C’est donc le nœud du roman : Désirée, bibliothécaire et citadine, vient de perdre son mari. Benny, agriculteur et célibataire endurci, vit seul depuis le décès de sa mère à la ferme avec ses vingt-quatre vaches laitières. En se croisant sur leurs tombes voisines, longtemps Désirée et Benny ne peuvent pas se sentir. Jusqu’au jour où…

A un moment où on parlait pas mal en bien de ce roman, je l’avais trouvé en occasion, et puis je ne sais plus pourquoi, je l’ai oublié sur une étagère. C’est effectivement un livre sympa, qui fait bien sourire. « Mon béguin pour lui avait disparu avant même qu’on se marie. Il s’était évaporé comme disparaît un bronzage. Qui se rend compte de ces choses-là ? Mais contrairement au bronzage, il n’est jamais revenu. »

L’ensemble fonctionne bien, ne boudons pas notre plaisir, mais je n’ai pas accroché plus que ça ; j’attendais autre chose. L’auteure force trop le trait à mon goût, rendant Désirée étrangement vulgaire par moments, ce qui ne correspond pas au personnage ; Benny quant à lui est vraiment trop caricatural. Contente de l’avoir lu, mais je ne creuserai sans doute pas plus avant chez Katarina Mazetti.

« Je déguste la solitude
Laisse une minute de silence fondre sur ma langue. »

(cinquième et dernière participation au Challenge Décembre nordique de Cryssilda, et troisième du mois pour l’Objectif PAL d’Antigone.

Publié dans 1.4 Litt. d'Europe du Nord, 8.3 Challenges, Décembre Nordique 2017, Objectif PAL, Suède | Tagué , , , , | 11 commentaires

Les Invisibles – Roy Jacobsen

De Usynlige, 2013. Traduit du norvégien par Alain Gnaedig. Gallimard, 2017

Ma chronique :

« Nul ne peut quitter une île ; une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige. ». En tous cas, cette île de Barrøy a été pour moi une véritable galaxie, au cœur de laquelle je me suis sentie tellement bien, tellement prise, que j’ai eu du mal et des regrets à la quitter, elle et ses habitants si attachants, une fois le livre terminé. Gros coup de cœur pour ce roman du norvégien Roy Jacobsen, que je n’aurais je pense pas découvert sans le challenge Décembre nordique de Cryssilda. L’été dernier en effet, de passage à Brest pour les vacances, lors de ma sacro-sainte halte à la libraire Dialogues, je me suis attardée sur la table dédiée aux littératures du nord, en pensant au challenge. Curiosité et gourmandise. Ah tiens il a l’air bien celui-ci. Ah tiens il est norvégien. Ah tiens… J’étais prise dans ses filets ; et lui dans mes mains.

Les Invisibles, c’est la vie d’une famille sur une petite île proche du cercle polaire. Hans, son épouse Maria et leur fille Ingrid, Barbro la sœur de Hans et leur père Martin. C’est le quotidien et les saisons qui passent, l’eider qui niche alors on ne fait pas sortir le chat, le moment revenu de faire sécher la tourbe, la première tempête d’hiver. Presque des saynètes, au départ, comme de petites nouvelles qui tourneraient autour de la même île et de quelques personnes, le rythme paisible des vies humaines et de la nature, les bonheurs simples et les coups du sort, la débrouillardise et les traditions.

Et puis à mesure, la trame du récit prend de l’épaisseur, et on s’attache profondément aux Barrøy (le nom de l’île et de la famille est identique). Hans repart pêcher aux Lofoten, un enfant nait, un autre entre à l’école sur l’île voisine. Les soucis grattent à la porte parfois, les intempéries saccagent, les destins se tissent, les projets déferlent. On vit de l’intérieur les changements. « Un meuble à l’extérieur. C’est faire du ciel un toit et de l’horizon le mur d’une maison qui s’appelle le monde. Personne n’avait jamais fait cela ». Les drames, aussi. Notre souffle se retrouve mêlé au leur, à espérer, à prendre sa vie en main, à bâtir son avenir comme on se l’imagine, et puis tout reconstruire. Ramer, sans cesser de s’aimer.

L’écriture de Roy Jacobsen, concise, puissante et mêlée d’instants de poésie lumineux, offre un monde, tout un mode de vie dans lequel j’ai plongé avec une joie rare et durable. Les Invisibles a été un fort beau voyage, et une lecture merveilleuse.

« Et Ingrid sentit cette force que seul un oiseau connait, quand il est perché sur le sommet d’une montagne, les ailes déployées, et sait qu’il peut laisser le vent faire le reste. »

(Ce billet est ma quatrième participation au Challenge Décembre nordique de Cryssilda)

Publié dans 1.4 Litt. d'Europe du Nord, 2017, 8.3 Challenges, Décembre Nordique 2017, Norvège | Tagué , , | 9 commentaires

Ör – Auður Ava Ólafsdóttir

Ör, 2016. Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson. Éditions Zulma, 2017

Ma chronique (rentrée d’automne 2017, 8) :

Jónas est seul depuis son divorce, il y a huit ans et cinq mois. Sa mère âgée est malade, sa fille vient de devenir sa plus belle cicatrice, un Nymphéa (c’est son prénom) blanc, tatoué sur son cœur. Il en a assez de vivre. Mais pour ne pas imposer à sa famille le fardeau de la découverte de son corps mort, il décide de partir. Loin. Dans une zone à peine remise d’une guerre, tant qu’à faire ; plus le danger sera présent, plus vite il pourra en finir. C’est ainsi que cet homme de quarante-neuf ans au bout du rouleau part sans rien dire à personne pour l’hôtel Silence, au bord d’une mer qui pourrait être celle d’un pays de l’ex-Yougoslavie. Il emporte juste avec lui sa caisse à outils, comme d’autres partent avec leur trousse de maquillage ou leur brosse à dents : parce qu’il a de l’or dans les mains, qu’il bricole comme il respire ; et que peut-être il devra fixer un piton au plafond, pour se pendre.

« Je n’ai pas besoin de la regarder longtemps pour me rendre compte qu’elle est toute autre que l’océan houleux dont j’ai l’habitude : pas de vagues géantes ici, lourdes comme des portes de fer qui claquent, pas de ces crêtes blanches du ressac qui disloque la roche et aspire les bateaux ; ce que je vois depuis ma fenêtre est une immense piscine d’eau salée, ou un miroir flottant. »

Au départ j’ai pensé aux Petits suicides entre amis, du finlandais Arto Paasilinna (une autre excellente découverte), mais avec Auður Ava Ólafsdóttir, on n’est pas dans le registre de l’absurde ni du loufoque. Ör signifie « cicatrices », en islandais. C’est un terme neutre, identique au singulier et au pluriel, et qui s’applique tant au corps, qu’à un pays ou un paysage. Dans ce roman, il va être question de tout cela à la fois. « Le chagrin est comme un éclat de verre dans la gorge. » Même si certains thèmes abordés sont durs, Audur Ava Olafsdottir a une sorte de génie dans les histoires qu’elle offre, pour saisir le lecteur par la douceur de ses plus belles émotions, en toute simplicité, sans aucune mièvrerie.

Ör est une belle histoire humaine pleine de mélancolie et d’intensité, d’humour et de poésie. J’ai pris un immense plaisir à cette lecture.

« Au lieu de mettre fin à ton existence, tu n’as qu’à cesser d’être toi et devenir un autre. »

(Ce billet est ma troisième participation au Challenge Décembre nordique de Cryssilda)

Publié dans 1.4 Litt. d'Europe du Nord, 2017, 8.3 Challenges, Décembre Nordique 2017, Islande, Rentrée automne 2017 | Tagué , , , | 21 commentaires

Une avenue en hiver #1

(c) Hélène Hiblot & Lettres d’Irlande et d’Ailleurs

Voir aussi : Une avenue en hiver #2 et #3
Et mes autres séries photos sur les arbres : Mes arbres singuliers et Écorces d’hiver

Publié dans 7.2 Poésie, 8.1 Blablas, Photos, Une avenue en hiver | Tagué , , , | 4 commentaires

Mensonges pieux – Mark O’Sullivan

White Lies, 2000. Traduit par Hélène Misserly. L’école des Loisirs, 2006

Ma chronique :

Cela fait un moment que je voulais découvrir cet auteur irlandais, dont trois romans jeune adulte sont traduits en français (bientôt un billet dédié dans ma série Douze auteurs jeunesse irlandais)

Nance, une jeune fille adoptée, découvre par hasard que ses parents ne lui ont pas tout raconté sur ses origines. OD, son ex petit ami désormais meilleur ami, bataille lui avec d’autres fantômes, une mère qui l’a abandonné, un père qui tente d’oublier sa carrière de jazzman raté dans l’alcool. Toute à sa recherche de vérité, Nance se referme sur elle-même. OD sait qu’il déconne, qu’il accuse les autres de ses faiblesses, mais il fonce quand même droit dans le mur. On va suivre chacun tour à tour, en chapitres alternés, dans sa quête de soi, sur fond d’Irlande et d’Afrique, de foot et de poésie, de secrets, de confiance, d’amour et d’amitié.

J’ai un peu peiné à entrer dans l’histoire, les vies des deux jeunes semblaient au départ dérailler d’une manière vraiment excessive. Mais passé la page 50, hop, la magie a soudain opéré, et je l’ai terminé quasiment d’une traite.

Souvenirs pieux est un très bon roman jeune adulte, auquel on pardonne de bonne grâce de légères maladresses. Il aborde avec pertinence des sujets complexes, et la difficulté qu’il y a parfois à se dévoiler, aux autres et à soi-même.

« On ne peut pas laisser la peur derrière soi. Elle vous marque où qu’on aille. »

Publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, 7.3 Jeunesse & young adult | Tagué , , | Laisser un commentaire

La Vierge froide et autres racontars – Jørn Riel, Gwen de Bonneval et Hervé Tanquerelle (Bd)

D’après la Vierge froide et autres racontars de Jørn Riel, traduit du danois par Suzanne Juul et Bernard Saint Bonnet, Gaïa éditions, 1993.
Gwen de Bonneval (scénario), Hervé Tanquerelle (dessin). Éditions Sarbacane, 2009

Ma chronique :

Aujourd’hui je vous embarque pour un voyage dessiné au pays des ours polaires et de la nuit qui dure six mois, en compagnie des trappeurs. Des seize années que Jørn Riel, le grand écrivain danois, a passées au Groenland dans les années cinquante, il a ramené de nombreux récits, dont la série humoristique de ses Racontars arctiques. Un racontar, « c’est une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge. A moins que ce ne soit l’inverse ». Cette série a été adaptée en bande dessinée par Gwen de Bonneval au scénario et Hervé Tanquerelle pour les dessins.

Ce roman graphique restitue tout un monde avec talent et justesse, et donne envie de se plonger dans l’œuvre originale. La vierge froide et autres racontars est composé de sept histoires singulières, drôles et poétiques, qui mêlent chaleur humaine et truculence.

« Emma, tiens, c’est comme si elle était faite qu’avec des beignets aux pommes.  Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

On y côtoie des chasseurs-trappeurs bourrus au grand cœur, philosophes de comptoir et grands picoleurs devant l’éternel. Mads Madsen, Valfred, Bjorken, Lasselille, Herbert, Anton et Lodvig. Et avec eux on plonge dans le froid, la nuit éternelle et la solitude, et on se régale d’histoires autant extraordinaires que drôles, voire même génialement absurdes.

« Il se trouve qu’il en va ainsi en Arctique : jamais on ne rejette une idée à priori, primo parce que cette idée pourrait, à y regarder de plus près, se révéler intéressante, secundo parce qu’on y voit toujours l’occasion de longues conversations et de discussions instructives entre chasseurs. »

Le dessin en noir et blanc est expressif et fait vivre avec la même adresse un repas bien arrosé au fond d’une cabane, qu’un ours polaire en train de charger sur la banquise. Les personnalités sont magnifiquement bien campées, plus vraies que nature. Certains ont vraiment des « gueules ».

Un excellent moment de lecture !

« Pourquoi pas se fader une bouteille ? On y voit un peu plus clair quand on a sifflé une bouteille entre copains. »

(Ce billet est ma deuxième participation au Challenge Décembre nordique de Cryssilda)

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Publié dans 1.4 Litt. d'Europe du Nord, 7.1 BD-Roman graphique, 8.3 Challenges, Danemark, Décembre Nordique 2017 | Tagué , , , , , | 5 commentaires