Les Bourgeois de Calais – Michel Bernard

Éditions La Table Ronde, coll. Vermillon, août 2021 ; 192 p.

★★★★★★★★★☆

Mon avis (Rentrée automne 2021, 1) :

Ce nouveau roman de Michel Bernard m’a encore une fois enthousiasmée. Les Bourgeois de Calais nous plongent dans la genèse d’une œuvre et dans la vision passionnée d’un artiste. Une œuvre qui deviendra également la grande affaire de la vie d’un homme et de son épouse – qui eux sortent de l’ombre (en tous cas moi je ne les connaissais pas !) grâce à ce roman. J’ai aimé ça.

Octobre 1884. Le maire de Calais Omer Dewavrin vient rendre visite à un sculpteur parisien encore inconnu : Auguste Rodin. « A l’approche des célébrations du centenaire de la Révolution, Calais souhaitait rappeler avec éclat au pays tout entier le dévouement et le civisme dont avaient fait preuve, en des temps brutaux, une poignée de citoyens. » En 1347, pendant la guerre de Cent Ans, après une année de siège des armées anglaises, Calais exsangue capitula. Pour permettre d’épargner la ville et ses habitants, Eustache de St-Pierre et cinq autres notables se proposèrent en sacrifice. Ils se rendirent au roi d’Angleterre nus pieds, en chemise et la corde déjà autour du cou. Pour leur rendre hommage, la municipalité souhaite, aujourd’hui, faire la commande d’une œuvre d’art monumentale.

Même si lors de cette première entrevue Omer Dewavrin ne comprend rien à Rodin, quelque chose passe entre le notable calaisien et l’artiste parisien. « Ce serait lui, […] il fallait que ce soit lui ». Michel Bernard est un conteur passionnant, qui sait nous immerger avec naturel dans des époques et des mondes différents. Ici, ce sera la troisième république, vue de Paris mais aussi de Calais. Calais que l’on découvre, ainsi que sa région, à travers les âges.

Ce roman permet – si on ne l’a pas déjà fait en vrai – de vraiment regarder ces six Bourgeois. « C’est ce que lui, Auguste Rodin, voulait faire, donner une âme au bronze, et que le bronze soit une âme pour les yeux et les mains qui le caresseraient ». On voit là six hommes face à leur mort – bon, en vrai, heureusement pour eux, l’Histoire s’est bien terminée, car la reine ayant plaidé avec ferveur pour leur grâce, le roi d’Angleterre leur a laissé la vie sauve – ouf, quoi, parce que je vous prie de croire que quand vous aurez terminé de lire ce roman, Eustache de St Pierre, Jean d’Aire, les deux frères de Wissant, Andrieu d’Andres et Jean de Fiennes, sans être devenus des potes, ils vous tiendront fort à coeur ! Comme à Omer Dewavrin et son épouse Léontine, grâce à qui les Bourgeois en sont là aujourd’hui. Bon, je m’emballe, je m’emballe, où donc en étais-je ?

Ce roman n’est pas, comme on pourrait peut-être le croire, une biographie romancée de la vie de Rodin – comme Deux remords de Claude Monet avait pu être celle du peintre. Ici, ce sont vraiment Les Bourgeois de Calais les personnages principaux. Les vivants, et aussi ceux de bronze. Ce roman raconte comment l’anecdote historique a inspiré un maire et comment ensuite cette histoire, vécue et racontée en Picard dans ses chroniques de la guerre de Cent Ans par Jean Froissart, a permis – peut-être aussi grâce à la puissance de suggestion et la vigueur de la langue du Moyen-Âge (ça y est, je ne sais à nouveau plus où est le début de ma phrase…). A permis, donc, à Rodin de les voir, ces six hommes, de les voir et de leur donner corps et âme. Parce que, n’est-ce pas, c’est fascinant, lorsqu’on les regarde. Ils sont tellement vivants et présents. Comme une bulle de Moyen-Âge sauvée du temps pour toujours.

Les Bourgeois de Calais racontent tout cela. Comment ils ont été devinés, vus, créés, façonnés, comment l’argent a été trouvé pour les payer, les péripéties de la création et les rebondissements de l’Histoire, un maire face au choléra, un artiste face à sa vision, une fidèle amitié. C’est une immersion précise et à hauteur humaine dans l’époque, qui nous porte au plus près des êtres, avec une grande finesse psychologique. La plume de Michel Bernard est plaisante et évocatrice – et il n’idolâtre pas non plus Rodin : devant Camille Claudel, « le maître n’était peut-être pas celui qu’on croyait ».

Voici donc une lecture que je vous conseille, ainsi d’ailleurs que les autres romans de Michel Bernard que j’ai lus, Le bon coeur en tête (je ne pensais jamais un jour m’enthousiasmer pour Jeanne d’Arc, et bien ce fut le cas pendant cette lecture, et trois ans et demi plus tard j’y pense encore, le coup de coeur s’étant imposé. Ce roman est devenu un peu ma référence romancée pour l’époque, comme les rois maudits de Druon pour le début du 14ème.

« Les lois de l’École n’engendraient que des perfections serviles et glacées, la mort. Il désirait, lui, l’imperfection de la vie, le mouvement dans les formes, le tremblé dans les lignes. C’est pour cela qu’il faisait poser ses modèles le moins possible, mais leur demandait de se déplacer nus dans l’atelier, à leur guise, sans lui prêter attention. Il voulait que les muscles fussent mobiles sous la peau, avec des plis changeants. Le corps en action disait sa vérité. Il voulait les ombres qui tournent avec le soleil, et, puisque le fini est le contraire de l’infini, il voulait l’inachevé. Il ne ferait pas autre chose. »

Autres romans de Michel Bernard chroniqués sur le blog : Deux remords de Claude Monet / Le bon coeur / Le bon sens

  3 comments for “Les Bourgeois de Calais – Michel Bernard

  1. 27 août 2021 à 18 h 21 min

    Voilà un auteur qu’il me tarde de découvrir. « Le bon cœur » est dans ma liseuse et moi qui adore l’histoire ça m’intéresse énormément. Merci Hélène d’avoir parlé du nouveau roman de cet auteur qui a tout pour me plaire. Excellent weekend à toi, bises bretonnes 🙂🌞

    Aimé par 1 personne

  2. 29 août 2021 à 15 h 22 min

    Il faut vraiment que je découvre cet auteur, je n’en lis que du bien… et des biographies bien écrites, ou des moments d’histoire littéraires, je suis preneuse !

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  3. 30 août 2021 à 18 h 21 min

    Je suis intriguée, mais il attendra un peu. Ça déborde, là!

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