Les Vilaines – Camila Sosa Villada

Las Malas, 2019. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba. Éditions Métailié, janvier 2021 ; 208 p.

★★★★★★★★★☆

Mon avis (Rentrée hiver 2021, 7) :

Au coeur de ce roman se trouve la communauté de prostituées trans de Córdoba, en Argentine. Celles qui vivent sous l’aile irisée et maternelle de Tante Encarna, le jour dans sa grande maison rose, la nuit en maraude dans le Parc Sarmiento. « Dans le Parc, c’est l’hiver, le froid est si intense qu’il fait geler les larmes ». Une nuit glaciale, Tante Encarna trouve un bébé en pleurs abandonné sous un buisson de ronces. Elle le ramène clandestinement chez elle ; elles l’appelleront Éclat des yeux.

Camila, l’auteure et narratrice, est la plus jeune d’entre elles. Née Cristian dans une famille pauvre, obligée de travailler dès ses huit ans, son père alcoolique et violent n’a jamais hésité à battre et humilier son fils efféminé. La narration des Vilaines n’est pas linéaire. Camila raconte sa vie avec les trans, leur quotidien fait de télénovelas le jour et de tapinage la nuit, d’entraide et de violence. Elle les raconte toutes et revient aussi régulièrement sur son propre vécu de fille née dans un corps de garçon, qui s’éveille et grandit dans la peur et l’incompréhension ; une fleur en bouton écrasée sous la semelle méprisante et cruelle de son entourage et de la société. L’éveil de sa sexualité, les abus et les violences, toujours jongler entre être elle-même et être celui que les autres voudraient – cette « mascarade d’être un homme ». Jusqu’à ce qu’elle rencontre les trans du Parc Sarmiento et découvre la pension de Tante Encarna, qu’elle pense alors être le paradis : « Ce qui a lieu dans cette maison, c’est la complicité d’un groupe d’orphelines ».

Elles sont belles en diable, les trans, multicolores et scintillantes, perchées sur des talons vertigineux, les seins et les hanches gonflées à l’huile de moteur d’avion. Tante Encarna a cent soixante-dix huit ans et est amoureuse d’un Homme Sans Tête, Maria la Muette se transforme en oiseau, Natali est une louve-garou. Les vilaines est un texte où la violence et la brutalité du quotidien n’est en rien cachée ni minimisée. L’histoire est pourtant sublimée par une poésie contagieuse, un rapport au monde lumineux et parfois proche du conte. Aucun misérabilisme dans ce texte. Camila Sosa Villada exorcise la violence et la cruauté.

« ‘Nous sommes comme un après-midi sans lunettes de soleil’, disait Tante Encarna. ‘Notre lumière aveugle, elle offusque ceux qui nous regardent et elle leur fait peur.’ »

Les Vilaines a le mordant du vécu, l’exubérance d’un conte et la portée d’un manifeste en faveur de la transidentité. J’ai pensé à Jonny Appleseed pendant cette lecture, un récit également cash sexuellement et débordant de lumière. Les Vilaines est un premier roman touchant et unique, à découvrir absolument.

« Chaque crasse subie est comme un mal de tête qui dure plusieurs jours. Une migraine puissante que rien ne peut apaiser. Les insultes, les moqueries à longueur de journée. Le manque d’amour, le manque de respect tout le temps. Les clients qui te roulent dans la farine, les arnaques, les mecs qui t’exploitent, la soumission, cette bêtise de nous croire des objets de désir, la solitude, le sida, les talons de chaussure qui cassent, les nouvelles des filles qui meurent, de celles qu’on assassine… Les coups, surtout les coups que nous inflige le monde, dans l’obscurité au moment où on s’y attend le moins. Les coups qui arrivaient immédiatement après la baise. Nous avions toutes connu ça. »

Avec cette lecture, je participe à #juindesfiertes et au mois argentin @autricesdumonde

  3 comments for “Les Vilaines – Camila Sosa Villada

  1. 21 juin 2021 à 17 h 52 min

    Je retiens, merci de ton avis !

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  2. 22 juin 2021 à 8 h 35 min

    Des personnages très touchants. J’ai beaucoup aimé ce livre

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  3. 23 juin 2021 à 4 h 11 min

    Ah! Quel plaisir de lire ton enthousiasme. Et que de bons souvenirs de lecture tu me rappelles.
    Tu le dis bien: la «poésie contagieuse», le «rapport au monde lumineux» font de ce roman une perle rare.
    Je l’ai prêté à une amie. Ce n’était pas gagné, surtout à cause du sujet. Elle a été sous le charme et m’en remercie encore.
    Tout ça pour dire que malgré le sujet «un brin niché», ce roman touche à l’universel.

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