Là où nous dansions – Judith Perrignon

Éditions Rivages, janvier 2021 ; 352 p.

★★★★★★★★★

Mon avis (Rentrée hiver 2021, 2) :

« Qui va chanter une ballade pour Detroit ? Qui va chanter comment et pourquoi elle se meurt ? » A un moment, l’auteure fait penser cela à un de ses personnages et en lisant ces mots, je me suis dit : ce roman, c’est ça. Judith Perrignon l’a écrite pour nous, cette ballade pour Detroit. Ce roman fait mouche. Là où nous dansions est passionnant et émouvant. J’ai énormément appris en le lisant. On grince des dents et on chante sur les tubes de la Motown.

Detroit, cette gigantesque ville industrielle qui m’a fait penser à l’Isengard quand Saroumane y détruit tous les arbres pour armer ses Orques. Brûle ! Brûle ! Froid dans le dos. Detroit, où beaucoup d’Afro-américains se sont installés, quittant le sud pour travailler dans les usines de l’industrie automobile, Ford, Chrysler. Enfants et petits-enfants d’esclaves, pour qui le chant c’est la liberté, que personne ne peut te prendre, ni maître ni patron ni bailleur. Detroit, qui a vu naître la Motown et tous ces artistes célèbres. Stevie Wonder, Marvin Gaye, Diana Ross, Flo Ballard et Mary Wilson, devenues plus tard Les Supremes. Trois jeunes filles ayant grandi dans le Brewster Project, un ensemble de logements sociaux tout confort construits à partir de 1938 pour les Afro-Américains, une construction parrainée par Eleanor Roosevelt.

Le Brewster Project, fil rouge que Judith Perrignon a choisi pour nous raconter Detroit. Nous sommes en 2013 et le corps d’un jeune homme vient d’y être retrouvé, assassiné. Sarah et Ira sont flics et amis. Elle est blanche et travaille dans une unité de biométrie et identification, Ira est noir et a à son actif le meilleur taux de réussite dans les interrogatoires au niveau fédéral du pays. Là où nous dansions est un roman choral, où l’auteure entrelace et recoupe les vies et les époques, pour faire naître devant nous une image vivante, humaine et sans doute très juste de ce que fut Detroit, de ce qu’elle est devenue, pourquoi et par qui. La corruption du pouvoir, le racisme, une communauté sacrifiée à l’autel du capitalisme. Comment le quartier du Brewster Project a été jeté aux orties par la construction d’une autoroute en son sein, détruisant Hastings Street son artère palpitante de boutiques et de cabarets, foulant aux pieds le travail et les espoirs de toute une génération, et noyant les rêves des suivantes. Tous ceux qui ont alors perdu leur travail et leurs projets n’ont plus eu d’autre choix que de s’embaucher dans les usines et ce travail éprouvant, déshumanisant et dangereux a été le début d’une aliénation qui va déboucher sur la violence, l’alcool et la mort de toutes les illusions.

Mais je m’emporte et je brûle les étapes. Ira est issu du Brewter Project. Il y a grandi, comme sa mère Geraldine et son oncle Archie avant lui, lorsque sa grand-mère Roselle s’y est installée à la mort de son mari. En 1935, Geraldine alors petit-fille a dansé devant Eleanor Roosevelt venue célébrer le lancement du Brewster Project. Mary Wilson, pas encore des Supremes, était sa voisine. Mais ce qui fut à l’origine une révolution, des logements pour les noirs avec l’eau courante et tout le confort, s’est vite décrépi et a fini par se refermer sur eux comme une nasse lorsque Hastings Street a été détruite et tous leurs rêves avec eux. Les flics ont revendu un peu de drogue par-ci par-là et hop, le tour a été joué : le Brewster Project a mal tourné. Et en 2013, alors qu’il ne reste plus qu’une tour ou deux encore debout dans les ruines avant démolition, un jeune homme y a été assassiné. Qui était-il ?

Judith Perrignon nous raconte, avec les voix de tous ces gens, entre les années trente, les années soixante et maintenant, tout ce qu’ils ont vécu, ce à quoi ils ont cru, le chemin de leurs vies. Les tenants et les aboutissants économiques et politiques. Des blancs, des noirs, des êtres humains avant tout, pris au piège et pourtant attachés à cette ville extraordinaire que fut Detroit. Le lieu de tous les possibles, vibrant d’énergie et de passions.

Cette histoire percutante et sensible est magnifiée par la plume de Judith Perrignon, aussi habile que belle, dans le reportage comme dans la fiction. Vous n’avez plus le choix : lisez Là où nous dansions.

PS : On m’a soufflé dans l’oreillette que Les faibles et les forts de la même auteure était à découvrir, je n’y manquerai pas !

  16 comments for “Là où nous dansions – Judith Perrignon

  1. 29 janvier 2021 à 19 h 33 min

    Je l’achète demain, trop hâte !

    Aimé par 2 personnes

  2. 29 janvier 2021 à 19 h 46 min

    J’avais très envie de le lire, alors maintenant…!

    Aimé par 1 personne

  3. 30 janvier 2021 à 12 h 33 min

    D’elle, j’avais bien aimé « Victor Hugo vient de mourir ». Ce nouveau livre dont tu parles me tente bien, lui aussi !

    Aimé par 1 personne

    • 31 janvier 2021 à 13 h 37 min

      Chouette, merci pour cette référence, je vais aller regarder de quoi il en retourne 🙂

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  4. 31 janvier 2021 à 11 h 11 min

    Tu donnes furieusement envie de le découvrir avec ton beau retour Hélène. Merci ! Beau dimanche, Bises bretonnes 😊

    Aimé par 1 personne

    • 31 janvier 2021 à 13 h 36 min

      Merci Frédéric ! Je ne connaissais pas Judith Perrignon avant cette lecture, quelle découverte ! Bon dimanche à toi aussi, bises 🙂

      Aimé par 1 personne

  5. 1 février 2021 à 4 h 32 min

    Si je ne comptais pas déjà le lire, tu m’aurais convaincue! Je trépigne d’impatience de m’y plonger.

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