Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett – Anne Atik

How it was. A memoir of Samuel Beckett, 2001. Traduit de l’anglais par Emmanuel Moses. Éditions de l’olivier, 2003, 176 p. ; réédition en poche aux éditions Points, 2006

Ma chronique :

C’est un ami qui m’a prêté ce livre, je l’ai lu en trois heures, d’une traite, sans me lever, sans même boire un thé. Un texte inspiré, touchant, bouleversant. J’adorais déjà Beckett, mais maintenant… « Comment expliquer qu’il rend le monde considérablement différent ? »

Anne Atik est une poétesse d’origine américaine, venue vivre à Paris en 1959. Elle y rencontre son futur mari, Avigdor Arikha, un très grand ami de Samuel Beckett (en fin de billet j’ai glissé un de ses portraits, magnifique). Dans Comment c’était (au titre inspiré du Comment c’est de Beckett), elle raconte trente ans d’auitié, et nous livre un Beckett loin de l’icône déifiée habituelle.

Elle évoque leurs soirées vraiment très arrosées (tellement, qu’elle a du mal à suivre, mais Beckett n’a jamais l’air saoul) jusqu’à pas d’heure au Falstaff et ailleurs, sa grande bonté (« elle était, chez lui, aussi naturelle et involontaire qu’un acte réflexe »). Beckett est « cet homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par […] le souffle divin ».

Ibeckett a une mémoire phénoménale, littérature, peinture, symphonies, poésie, il semble tout connaître. Avigdor et lui récitent les poètes français – il a traduit Rimbaud, Eluard, Breton -, anglais (il a une affection toute particulière pour Shakespeare – cette phrase du Roi Lear est dans la droite ligne de son œuvre et de son aboutissement, Cap au pire : « Ce n’est pas encore le pire, tant que l’on peut dire « Ceci est le pire » – et Keats – j’ai un point commun avec Beckett !!! – qu’il cite fréquemment, il aimait ses expressions, comme « full-throated ease », (une aisance de gorge pleine)), allemands (Goethe), italiens (Dante était son mentor), irlandais aussi (Joyce, Synge, Yeats – surtout les poèmes de ses dernières années, et à ce propos il a offert à Anne Atik la correspondance entre Yeats et Dorothy Wellesley, oui, cette même correspondance qui a paru l’an dernier en français aux éditions de la Coopérative, que je lis tranquillement, et dont je vous parlais sur Instagram). Beckett apprend même le portugais pour pouvoir lire Pessoa dans le texte.

En fait, nous dit-elle, la musique était leur lien le plus fort. « La poésie faisait partie de ce lien, elle constituait, pour ainsi dire, l’autre côté du coeur. ». Ils écoutent Mozart, Haydn, Schubert. Pas Wagner – il en est aussi loin que de Dickens et de Jane Austen, et pour les même raisons, « trop de choses là dedans », une prolifération de personnages et d’intrigues qui se situe à l’opposé de l’économie de Beckett.

Beckett écoute intensément, c’en est même presque gênant parfois pour ses interlocuteurs ; chaque mot est important. Et le silence. « Il était délicat de briser le silence. Ç’aurait été pire que d’interrompre un aveu ». Le rythme. Straviski a été frappé, comme compositeur, par la position des silences dans Godot. Un certain sens de la métrique, sans doute (Beckett était bon en maths), qu’il partage avec Dante et ses Enfers. Il demandait à ses acteurs de conserver un ton neutre, leur reprochant souvent de mettre « trop de couleur ». Ils devaient « mettre leur jeu entre parenthèses et transmettre à la place la charpente de la phrase, la cadence et la musicalité des mots eux-même, la force de ce qui était dit ou ne l’était pas, destinées à fonctionner comme des silences ».

Sam dirigeait ses textes comme une composition musicale, dont ses acteurs auraient été l’orchestre. Ce passage m’a particulièrement frappé : « Ses instructions pour la voix [le rôle de Billie] indiquaient : « Basse, nette, lointaine, peu de couleur, débit un peu plus lent que le débit normal et strictement maintenu. Un temps entre les phrases d’une seconde au moins ». Et ce qu’en dit Anne Atik ensuite : « Ce que nous entendions était une voix qui ne ressemblait plus à celle d’une femme mais à des vagues sur le rivage, quelque chose qui aurait fait partie de la nature, montant, retombant, murmurant. Nous entendions des galets dans le chuintement et le friselis de l’au, des rochers, le mouvement de la marée, un grondement. Billie soulevait et tournait les bras, comme si elle se débattait dans l’eau pendant que nous restions sur la grève, submergés ». Pfiou.

Une enfance heureuse, qui explique « sans aucun doute la tendresse spontanée qu’il manifestait envers les enfants en général et notamment envers [ses] filles », Alba et Noga, Alba sa filleule, prénommée ainsi d’après le poème éponyme de Beckett, et Noga à qui il apprend les échecs. Il joue au billard, au cricket, il nage, il marche.

Anne Atik nous raconte son ami Sam, jusqu’à ses derniers temps et cette sordide maison de retraite Le tiers temps où il les accueillait, toujours élégant, la bouteille de Bushmills à la main. Et ce funeste 22 décembre 1989 : « Edward appelle. C’est arrivé ». Beckett est parti, il avait 83 ans et sur sa tombe un inconnu a laissé un ticket de métro jaune avec écrit en petites lettres « Godot viendra ».

Dix ans plus tard, le jour anniversaire de sa mort, sur sa tombe on pouvait trouver « quelques fleurs fanées – et une banane ». Cette fin du livre tellement poignante, les larmes ne sont pas loin, et ces derniers mots écrits par Anne Atik, qui en même temps font tellement sourire…. Quel merveilleux hommage que ce livre. Inutile de vous dire que je vais me l’offrir fissa, et plutôt deux fois qu’une (le visuel de couverture de la réédition chez Points est une extraordinaire photo de Beckett).

Un coup de coeur, donc, et le mot est faible. Si Beckett vous parle, c’est un texte à découvrir absolument.

J’ai également commencé à lire l’essai – ardu et passionnant – de Pascale Casanova, Beckett l’abstracteur. Anatomie d’une révolution littéraire.(paru aux éditions du Seuil en 1997 et toujours réédité, merci à eux). Une chronique à venir dans quelque temps – quand j’aurai digéré l’affaire !

« Samuel Beckett, lunettes au front » 7 janvier 1967 par Avigdor Arikha

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10 commentaires pour Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett – Anne Atik

  1. Merci pour ce bel article sur Samuel Beckett.. Je n’ai encore jamais lu cet auteur. En fait, je ne sais pas trop par quel livre commencer. Je comprends qu’il fascine. Quel est le livre que tu me conseillerais pour débuter ? Belle soirée en lecture Hélène et bises bretonnes 🙂

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    • LadyDoubleH dit :

      Merci Frédéric ! J’ai découvert Beckett avec son premier roman Murphy, puis j’ai lu sa fameuse pièce En attendant Godot, la biographie d’Alfred Simon, et ensuite sa trilogie de romans, Molloy, Malone meurt et l’innommable, et encore d’autres pièces. Murphy est très abordable pour commencer, tu verras si tu accroches ou pas 🙂 Bonne soirée à toi, bises

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      • Merci pour ton conseil c’est cool ! Je note « Murphy ». J’ai acheté ce weekend « Le chant des revenants » de Jesmyn Ward. Là, je lis le David Vann « Un poisson sur la lune ». On en reparlera. Bonne soirée, bises 🙂

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      • LadyDoubleH dit :

        Je t’en prie, c’est un plaisir 🙂 Le chant des revenants me tente beaucoup, j’ai très envie de découvrir cette auteure, je pensais commencer avec Bois sauvage qu’ils ont à la bibli, mais j’hésite j’hésite ! 🤔 je n’ai encore jamais lu David Vann non plus, je vais guetter tes retours de lecture ! Merci !

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  2. Eve-Yeshé dit :

    superbe! il y a des lustres que je veux lire cet auteur (je n’ai lu que des extraits par ci par là!) je vais commencer par « Murphy » j’avais prévu « en attendant Godot » mais j’ai du mal à rédiger des chroniques sur les pièces:-(

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  3. lewerentz dit :

    Lu il y a des années; pas le meilleur que j’ai lu sur Beckett, toutefois.

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