Des nouvelles du monde – Paulette Jiles

News of the world, 2016. Traduit par Jean Esch. Éditions La Table Ronde, Quai Voltaire, mai 2018

Ma chronique

Coup de cœur pour ce roman captivant de l’américaine Paulette Jiles, paru aux éditions La Table Ronde la semaine dernière.

1870, au nord du Texas. Le capitaine Kidd, ancien soldat, ancien imprimeur, gagne sa vie en lisant les nouvelles du monde de ville en ville, des articles choisis dans la presse américaine et européenne. Un soir il accepte de ramener la petite Johanna dans sa famille de naissance, à plus de six cent kilomètres de là. Enlevée quatre ans auparavant par les indiens Kiowa qui ont massacré sa famille puis l’ont élevée comme l’une des leurs, « son silence absolu la rendait curieusement absente. Elle avait le maintien de tous les indiens qu’il avait rencontrés, une sorte d’immobilité cinétique, et pourtant, c’était une fillette de dix ans aux cheveux blond foncé, avec des yeux bleus et des taches de rousseur. » Une enfant sauvage qui ne comprend que le Kiowa et a tout oublié de sa vie d’avant, qui pense : « Je m’appelle Cigale. Le nom de mon père est Eau qui Tourbillonne. Le nom de ma mère est Trois Taches. Je veux rentrer chez moi ».

Johanna et le Capitaine entament alors un voyage périlleux, où la nature autant que les hommes sont un risque permanent. J’ai trouvé le contexte socio-politique de l’époque particulièrement bien rendu : il faut voir ce qu’était le Texas alors ! Entre le territoire indien au nord (et leurs raids n’importe où), le Mexique pas loin au sud, les bandes de pillards de tous poils qui écument les routes, les colons espagnols installés dans le sud de l’état depuis plus de cent ans et les plus récents, qui eux viennent d’un peu partout (Johanna est d’origine allemande). La guerre de sécession n’est pas terminée depuis si longtemps et ses remous agitent encore la vie quotidienne : ceux qui avaient des allégeances confédérées ont été écartés des postes de pouvoir, les laissant vacants dans beaucoup de petites villes. L’armée régulière américaine surveille les réunions de groupe, vérifie les certificats d’allégeance des voyageurs, qui ont interdiction de porter des armes de poing. Et les Noirs tout nouvellement affranchis essayent de se faire une place.

« Toute cette eau, ces arbres gigantesques, chacun doté d’un esprit. Des gouttes de pluie semblables à des pierres précieuses cascadaient de leurs mains longues et minces. »

Une fois commencé, je n’ai plus lâché Des nouvelles du monde. On s’attache à Johanna et au Capitaine dès les premières lignes. Des personnalités fortes et splendides. La plume de Paulette Jiles est nourrie et limpide, même dans les recoins plus sombres, elle a un style visuel et vivant. Un voyage haletant parfois cruel entre mesquites et chênes verts, le long de fleuves en crue et d’arroyos, en compagnie de ces deux êtres qui vont apprendre à s’estimer et s’apprivoiser mutuellement. Un voyage immersif dans le langage aussi, car pour communiquer, le Capitaine et Johanna vont développer leurs propres codes. C’est extraordinaire de suivre l’évolution de l’apprentissage de la fillette, qui va mélanger de plus en plus de mots anglais dans ses phrases en Kiowa, mots qu’elle prononce avec un accent kiowa et allemand magnifiquement bien rendu. « Pliss, Kep-ten » (Please, captain), “Blek-fast” (breakfast), “Wan, doo, tlee, foh, fife, siss, sefen, ate-a, nine-a, den » (one, two, three, four, five, six, seven, eight, nine, ten). La traduction de Jean Esch est talentueuse et intelligente.

Des nouvelles du monde est vraiment un beau voyage en humanité. Un roman que je vous souhaite de découvrir ! Merci aux éditions La Table Ronde.

“Le Capitaine sortit de la chambre d’hôtel et ferma la porte à clefs derrière lui. Il s’arrêta dans le couloir. Il entendit Johanna entonner un chant Kiowa. Cela pouvait tout signifier. Qu’elle était résignée, qu’elle allait se pendre avec le cordon du rideau, mettre le feu à la chambre, ou s’endormir.
Au moins, elle n’était pas armée. »

NB : J’avais beaucoup aimé aussi L’apache aux yeux bleus de Christel Mouchard (Flammarion jeunesse), inspiré de faits réels, l’enlèvement de ce garçon, l’acclimatation cruelle à la vie indienne, puis la métamorphose, l’acceptation totale, qui rend un retour, une réadaptation quasiment impossible.

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4 commentaires pour Des nouvelles du monde – Paulette Jiles

  1. Voilà typiquement le genre d’histoire qui me saisis pour ne plus me lâcher. J’adore cette thématique. « Des jours sans fin » de sebastien barry était un grand livre. Je me trompe peut-être mais j’ai le sentiment que celui-ci vaut aussi le coup ! excellent weekend à toi, Bises bretonnes 🙂

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  2. Eve-Yeshé dit :

    le contexte historique et l’histoire en elle-même me tentent donc pourquoi pas 🙂

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  3. « Des nouvelles du monde », C’est un titre qui me plait, merci Hélène !

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  4. Ping : « Des nouvelles du monde » de Paulette Jiles (Gallimard / Quai Voltaire, 2018) – Les miscellanées d'Usva

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