La mer et le silence – Peter Cunningham

The Sea and the Silence, 2008. Traduit par Francis Kerline. Éditions Joelle Losfeld, 2012

Ma chronique :

Au début du roman, c’est la mer qu’on entend, une mer qui « [scintille] comme si toute l’argenterie du monde y était engloutie à fleur d’eau. ». A la fin, ce sera le silence ; « le monde silencieux ». Sauf que cette fin et ce début sont en fait au cœur de la vie d’une femme. Iz. Comment raconter sa vie à quelqu’un … D’une manière linéaire ? Ou alors en revenant sur les deux moments charnières de son existence, et en les articulant d’une autre façon ? C’est le parti-pris d’Iz et des deux récits qu’elle confie à son notaire, Dick Coady. Il devra lire d’abord sa vie après 1945. Et seulement ensuite, découvrir les deux années précédentes. Et donc, nous aussi.

1945. Iz a vingt-trois ans, elle vient d’épouser Ronnie et d’emménager dans le phare familial, au bord de la mer du sud de l’Irlande. Ils auront un fils, Hector (cette première partie porte son nom). Un mystère enveloppe le passé d’Iz. Evoqué par petites allusions, parfois anodines, des indices disséminés dans le récit, qui tiennent en éveil le lecteur. Une vie de couple heurtée parfois, une mère qui adore son fils, une famille anglo-irlandaise catholique – c’est rare. La vie d’Iz et de ses proches, de 1945 jusqu’en 1970 à peu près.

« J’étais une créature des saisons de Sibrille. L’été, je m’allongeais en haut des falaises festonnées de fleurs sauvages pour lire en m’émerveillant devant l’immensité de la mer. L’automne, je voyais enfler les eaux, fuir les couleurs, s’estomper les falaises. […] En hiver, les seize heures de nuit coupaient Sibrille du monde extérieur et rapprochaient les gens, les solidarisaient. […] Avec mars venaient les tempêtes. »

1943. Ismay Seston vit à Longstead, une « Grande Maison » (Big House) comme on dit, dans le comté de Meath au nord de Dublin. Un domaine gigantesque laissé dans un quasi abandon, faute d’argent et d’un fils parti à la guerre pour la couronne britannique ; une mère évaporée et excentrique, un père invalide. Dans cette deuxième partie (qui porte le nom de Iz, le diminutif d’Ismay), j’ai eu l’impression (assez jubilatoire, d’ailleurs), d’entrer dans un roman de Molly Keane, mais raconté par quelqu’un d’autre. Là, on va prendre pied réellement dans l’histoire vécue de l’Irlande et tous les voiles vont tomber. Quand j’ai terminé le livre, je l’ai repris au début. C’est dire.

J’ai été touchée par ce roman. Emportée par la grâce mélancolique et l’élégance douce et précise de la plume de Peter Cunningham, ainsi que la construction habile de La mer et le silence. Son histoire, magnifiée par des personnages attachants et bien campés, est vraiment mise en lumière par le contexte socio-politique : la présence Britannique en Irlande, les anglo-irlandais, la neutralité de la jeune République irlandaise pendant la seconde guerre mondiale, l’IRA. Même si quelques moments dans la seconde partie sont un peu plus « prévisibles », c’est le très beau portrait d’une femme de caractère, et j’ai dévoré ce roman.

(longue citation, très intéressante) « Cette indifférence concertée faisait que la société anglo-irlandaise vivait en cercle fermé ; par nécessité, nous allions jusqu’aux confins de l’Irlande pour voir nos amis, comme si nous autres Anglo-Irlandais étions tous unis par la lignée, les mariages consanguins, la religion et, par-dessus tout, un non-irlandisme radical. C’était le point qui nous définissait par excellence. Nous savions ce que nous n’étions pas, et chacune de nos actions ou de nos attitudes découlait de ce fait. Dans l’ensemble, nous traitions l’indépendance irlandaise par le mépris. L’idée que nous ne gouvernions plus le pays dans lequel nous vivions et que notre prétention à y maintenir nos habitudes était tout au plus tolérée ne semblait avoir effleuré personne. Bien sûr, vérité plus gênante, nous n’étions pas anglais non plus. Pour les irlandais de souche, nous incarnions l’Angleterre, et ils nous le faisaient payer ; mais, quand nous allions en Angleterre ou au Pays de Galles, nous comprenions bien que, pour les Anglais et les Gallois, nous étions des Irlandais. En somme, nous formions une race nouvelle, née d’implantations successives depuis les temps médiévaux, mais une race de ratés, même selon les critères les moins sélectifs. Nous n’avions pas réussi à conserver le pays que nous avions été chargés de coloniser, pas réussi à cohabiter avec les gens que nous étions censés mettre au pas. »

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14 commentaires pour La mer et le silence – Peter Cunningham

  1. walachniewicz dit :

    Ta chronique donne vraiment envie et la citation scotche le lecteur !
    Belle année à toi !

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  2. lewerentz dit :

    Merci de le rappeler à ma mémoire ! Ce roman a l’air génial et ta chronique me retente.

    Aimé par 1 personne

  3. Eve-Yeshé dit :

    je n’ai rien lu de l’auteur (en fait, au début j’ai confondu avec Michael Cunningham! )
    je note

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    • LadyDoubleH dit :

      Moi c’est un ami blogueur qui m’en avait parlé, en bien, après avoir animé une table ronde avec lui au festival interceltique de Lorient, du coup j’avais trouvé ce titre en occasion, mais finalement c’est son roman paru l’an dernier (enfin l’an d’avant plutôt, j’ai du mal avec le changement d’année lol) que j’ai lu en premier, « Descendre la riviere ». Je l’ai bien aimé (la chronique est sur le blog tiens il faudrait que je rajoute le lien dans le billet), mais celui-ci m’a enchanté 🙂

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  4. Ping : Mon petit bilan de 2017 | Lettres d'Irlande et d'Ailleurs

  5. Tu donnes drôlement envie de découvrir cet ouvrage. Merci pour ce beau partage. je le note sur ma liste. très bonne soirée à toi, Bises bretonnes 🙂

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  6. eimelle dit :

    un livre dont je n’avais pas entendu parler, merci pour la découverte!

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  7. Antigone dit :

    Ton billet est très intéressant (et bien écrit) et donne réellement envie de découvrir ce roman qui a l’air passionnant, je note !!

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  8. Ping : Objectif pal de janvier ~ le bilan – Les lectures d'Antigone

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