Retrouvailles – Anne Enright

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The Gathering, 2007. Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez. Actes Sud, 2009 ; réédition en poche chez Babel, 2012.
— Booker Prize 2007 —

Ma chronique :

A la mort de Liam, son frère suicidé par noyade, Veronica s’effondre. Comme si ce qui la maintenait en un seul morceau dans la vie avait brusquement disparu. Le liant. Elle s’émiette et ne comprend pas, pourquoi, plus rien. Alors la nuit, quand son mari et ses filles dorment, elle arpente sa maison et se souvient – enfin elle essaye – et elle écrit. Quelque chose demande à resurgir des souvenirs. « La vérité. Les morts ne veulent rien d’autre. C’est la seule chose qu’ils exigent. ». Elle cherche, au fond d’elle-même, à se réapproprier des souvenirs souvent morcelés et approximatifs, dans ce qu’elle sait de sa vie, de celle de son frère, et dans ce qu’elle ne sait pas, de sa grand-mère, de son grand-père, de ses parents. Veronica, une parmi onze autres enfants et sept fausses couches ; famille je vous hais. Elle gratte, brode, invente, reconstruit, démêle, circonscrit.

Tandis que nous découvrons à mesure le chaos d’une famille bancale, « cette façon dont personne n’a trouvé son sillon », les blessures, les incertitudes, Veronica, par le pouvoir de l’écriture, retrouve la mémoire. Toujours par tâtonnements, tantôt floue puis d’une netteté crue, la narration d’Anne Enright est très étonnante – et extraordinairement maîtrisée. Cette impression parfois qu’elle attaque au burin des nappes de brouillard, ou avec un coussin une falaise de granit, que ça part dans tous les sens pour aller nulle part. Alors qu’en fait, subtilement, elle sculpte devant nos yeux incrédules une œuvre d’envergure ; où l’atroce hélas n’est jamais bien loin de la pureté. « Il est temps d’en finir avec les histoires fluctuantes et les rêves éveillés. Il est temps de mettre un point final au roman et de dire ce qui s’est passé dans la maison d’Ada, l’année où j’avais huit ans et où Liam en avait tout juste neuf ».

Retrouvailles est un livre dur, dérangeant, intense, étincelant de profondeur. Une prose à part, plutôt magnifique, qui mérite largement son Booker Prize. Une superbe lecture, avec un seul bémol – pour moi -, j’ai trouvé que tout y était trop teinté de non-espoir, comme une contamination rampante de l’âme humaine, et cela m’a souvent tenue à distance.

Extraits :

« Il y avait onze mois d’écart entre Liam et moi. Nous sommes sortis d’elle sur les talons l’un de l’autre ; l’un après l’autre, aussi vite qu’un viol collectif, aussi vite qu’une infidélité. Il m’arrive de penser que nous avons empiété l’un sur l’autre, là-dedans, il est simplement parti plus tôt, pour attendre dehors. »

« Et elle est là : la senteur piquante, forte et franche, l’invite, l’odeur de la mer. Un tel miracle, au bout de la ligne de Brighton, avec la ville entassée derrière moi, et derrière tout ça le poids de l’Angleterre, dans sa fumée et sa lumière, stoppée net ici, juste ici, par l’immense odeur de la mer. »

« Les gens, pensait-elle, ne changent pas, ils sont simplement révélés. »

« Il y avait quelque chose de sublime dans sa fureur, à six ou sept ans, dans son corps raide et sa colère qui tournait autour de la pièce en sifflant, jusqu’à ce qu’elle la rattrape, je ne sais trop comment, et la refourre au fond d’elle-même. »

*

Mon deuxième round pour l’Objectif PAL 2016, lancé par Anne et Antigone !

objectifpal2016

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15 commentaires pour Retrouvailles – Anne Enright

  1. Est-ce que ce livre n’a pas donné un film ? ça me dit quelque chose « The Gathering »… et sinon tant qu’on est aux questions d’un ignorant, c’est quoi l’objetif PAL ?

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    • LadyDoubleH dit :

      Pour le film je ne sais pas, mais je vais me renseigner, du coup 🙂 La PAL c’est la Pile à Lire, tous ces livres qui attendent qu’on les lise sur nos étagères, parfois de nombreuses années. Pour le mois de novembre, Anne et Antigone ont imaginé comme challenge de nous faire sortir un maximum de livres de notre pal, justement. Je ne participe pas à des challenges, habituellement, (pour des raisons qui me sont propres) mais là, ça correspondait tellement pile poil à mes souhaits du moment, que j’ai changé d’avis 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Folavril dit :

    Ta chronique et les citations qui l’accompagnent me donnent envie de découvrir ce roman, merci!

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  3. walachniewicz dit :

    En effet j’ai envie de le lire. Merci, toujours et encore pour ces conseils de lecture !

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  4. Maeve dit :

    Oups, j’en ai un dans ma liseuse.

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  5. Ping : Nouvelles découvertes irlandaises #10 : Mars 2017 | Lettres d'Irlande et d'Ailleurs

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