Jeunes Loups – Colin Barrett

barrett loups

Young Skins, 2015. Traduit par Bernard Cohen. Paru chez Rivages en février 2016.

L’auteur :

Colin Barrett est né en 1982 et a grandi dans le comté de Mayo, en Irlande. Ce recueil de nouvelles est son premier livre et a remporté le prestigieux Frank O’Connor Short Story Award. Ses articles ont été publiés dans les magazines Piquer Fly, A Public Space, Five Dials, et The New Yorker.

Ma chronique :

Jeunes Loups est un recueil composé de sept nouvelles, ayant pour cadre une Irlande contemporaine rurale, paumée, violente et désabusée. De prime abord, c’est un bourbier de nuits alcoolisées, de désirs frustrés, passages à tabac et  horizons bouchés.

Dès les premières pages j’ai été frappée par la qualité de l’écriture : déliée, vive, sans fioritures ; droit au but. Le talent. Pourtant, les premières nouvelles (Le petit Clancy, l’Appât et Sur la Lune) m’ont laissé une impression mitigée, vraiment très proche du mi bémol. Les personnages masculins centraux sont plus ou moins sympathiques et fréquentables, mais leurs amitiés sont profondes et solides, leur complexité et leurs fêlures intéressantes, voire même attachantes. A côté, les personnages féminins sont toutes gourdes ou salopes, profiteuses, manipulatrices, sans cœur, vides, baiseuses. Une fois ça passe, mais deux fois puis trois : le gros Gloups.

Heureusement, à la quatrième nouvelle (Dans sa Peau), ce déséquilibre bascule (page 58 sur 230) : les voix restent majoritairement masculines, mais les femmes prennent corps et cœur à part entière et sont dès lors tout autant que les hommes, frémissement, tourment, étincelles, espoir, profondeur, désillusion, victimes aussi bien que bourreaux. A partir de là, le plaisir de lecture devient total.

La cinquième nouvelle (Le Calme des Chevaux) est très longue – presque cent pages – et pourrait, sans forcer, faire l’objet d’un roman décapant. Les deux dernières (Diamants et Merci de m’oublier) sont juste brillantes.

Jeunes Loups est en fait plus qu’un simple recueil de nouvelles. C’est une fresque. On y retrouve quelques même personnages et lieux récurrents, Tansey le Nabe, complètement frappé, le pub Quillinan et ses frères jumeaux. On y hume la même campagne, le même éloignement, pas tant physique que culturel « Galway c’est pas loin, non, a concédé Martina, mais c’est pratiquement la lune, pour des gens comme toi » (Sur la Lune). On y subit la même perdition, la même violence qui fuse sans prévenir, et même parfois sans raison « Le prochain connard qui passe cette porte, je lui arrache la tronche, LA TRONCHE ! » (Dans sa Peau). Les désirs inassouvis, les lendemains qui déchantent, plombés par la gueule de bois.

Mais derrière tout cela couve un élan qui rend ce recueil surprenant et, je trouve, assez grandiose. Harper Lee disait que le vrai courage, c’est savoir que l’on part battu mais d’agir quand même, sans s’arrêter. Ici, tout va de mal en pis voire de traviole, les malentendus dégénèrent, les alcoolos replongent, même les enfants, joyaux de leurs parents, sont autistes… Mais ils y vont franco, à la Beckett*, et on y va avec eux, ils encaissent, ils ruent des quatre fers, ils tombent, ils saignent et meurent parfois, mais à la nouvelle suivante ils relèvent le poing et lancent des obscénités au destin. Et plus le recueil avance, plus on a cette impression d’une épiphanie à venir. Qu’un jour ils vont réussir et nous aussi, à trouver leur place, notre place, et pourquoi pas, peut-être découvrir ce qu’on cherche dans la vie, la foi, l’amour, le bonheur ? Un jour. Quelque chose de grand, on espère, on verra bien. Et si c’est pas demain et ben ce sera un autre jour. Ou encore un autre.

Inutile de préciser que je vais guetter avec un grand intérêt les prochaines publications de Colin Barrett !

*Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail again. Fail better.

Extraits :

« Depuis toujours, ses traits sont mous et grumeleux, d’une laideur irrémédiable, aussi imprécis et déprimants qu’un bol de pommes de terre trop cuites. »

« — Prends ton horloge interne, avance la grande aiguille de quinze minutes et laisse-là comme ça. Ca te permettra d’arriver à l’heure, une fois dans ta vie. »

« Bat se sent idiot, trop gros, trop mal décoffré, un golem balourd sommairement sculpté dans la terre spongieuse du Connaught. »

« Il apercevait leurs deux visages dans le miroir derrière le comptoir, flottant comme des lunes au-dessus de la ville miniature que formaient les bouteilles alignées sur l’étagère. »

« Ses cheveux étaient d’un brun terne, hésitant : à la première frayeur, ils vireraient immédiatement au gris. »

« Quand j’ai senti l’odeur du whisky, mon coeur s’est mis à battre aussi vite que si je venais d’apercevoir le visage d’une ex sur un trottoir bondé. »

« — Alors, c’est un truc que tu fais ? Aller aux réunions et choisir quelqu’un chez qui tu renifles la faiblesse ? »

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10 commentaires pour Jeunes Loups – Colin Barrett

  1. J’aime ce genre d’écriture, nette et sans fioritures ! =)

    Aimé par 1 personne

  2. maevedonovan dit :

    J’espère qu’il y a un peu d’espoir quand même dans ces nouvelles. J’avoue que les portraits de femme que tu cites ont de quoi ne pas se faire un copain de l’auteur. 🙂

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    • LadyDoubleH dit :

      Heureusement, les trois premières nouvelles concernées ne représentent qu’un quart du recueil en nombre de pages. J’ai eu peur j’avoue. De l’espoir, oui, les personnages principaux en ont. Ils y croient. Franchement, j’ai hâte de lire à nouveau Colin Barrett. Je crois que j’ai retrouvé dans certaines des amitiés qu’il raconte un peu de ce qui m’avait enchanté dans la Ville des Ténèbres de Dermot Bolger 🙂

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  3. Ping : Rentrée littéraire d’hiver 2016, quid de la littérature irlandaise ? | Lettres d'Irlande et d'Ailleurs

  4. lewerentz dit :

    Aussi repéré chez Yvon; tu rajoutes une couche.

    Aimé par 1 personne

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