Le Testament de Marie – Colm Tóibín

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The Testament of Mary, 2012. Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson. Editions Robert Laffont, 2015.

Ma chronique :

Ce roman fait partie des nouveautés de la rentrée littéraire 2015. Colm Toibin étant l’un de mes auteurs irlandais favoris, j’avoue m’être plongée dans cette lecture avec enthousiasme.

The Testament of Mary, c’est d’abord une pièce écrite pour le théâtre et créée en Irlande, puis reprise sur Broadway à New-York. Colm Toibin en a ensuite fait ce roman court ; une novella, comme disent les anglo-saxons. Ces cent-vingt-six pages (au format papier) renferment en fait un livre très dense.

« Je » qui parle, c’est Marie. Marie de Nazareth. Une vingtaine d’années après la crucifixion de Jésus, c’est maintenant une femme âgée, elle vit à Éphèse. Dans ce roman, nous sommes bien loin de l’iconographie classique : ici, point de sainte, mais une mère déchirée.

Deux hommes s’occupent d’elle (les apôtres Jean et Paul ?), la protègent et la surveillent. Le plus important pour eux est d’écrire l’histoire de Jésus, pour qu’elle se répande dans le monde, car ils ont pressenti la naissance et le rayonnement du christianisme. Mais pour Marie, tout ce qui s’est passé relève uniquement de la sphère privée, de l’intime. Elle refuse de parler, de leur dire ce qu’ils voudraient entendre pour construire la légende. Pour elle, Jésus n’est et ne sera jamais rien d’autre que son fils.

Ici, Colm Toibin ne nous propose pas un Évangile selon Marie, bien au contraire. Elle n’a jamais fait partie du groupe qui entourait Jésus, de ses fidèles. Elle ne les aimait pas, ils étaient « la Horde », qui « écumait le pays telle une avide nuée de sauterelles en quête de détresse et de peine ».

On soupçonne même qu’elle ne croit pas aux fameux miracles. Aux noces de Cana, a-t-on vérifié auparavant que c’était bien de l’eau dans les outres ? L’une, oui, mais les autres ? Elle craint que son fils ne soit un instrument particulièrement affûté entre des mains expertes, manipulé par des personnes ayant de vastes visées politiques, renverser les romains, le Temple, les prêtres ; celui qu’on prépare pour un sacrifice programmé, qu’on façonne, qu’on exhibe, pour devenir plus tard le martyr idéal. Bien avant la crucifixion, le climat est pesant d’angoisse, d’espions, de trahisons, de menaces.

Marie, elle, n’a toujours vu Jésus que par ses yeux de mère, et ses plus beaux souvenirs sont des matins de sabbat tendres et lumineux où avec son enfant et son époux, elle coulait des jours sereins. Elle voulait juste le protéger, et au lieu de cela, elle l’a vu endurer les pires souffrances. « Ils ont enfoncé le premier clou à la jonction de la main et du poignet. Il hurlait de douleur et se débattait en vain pendant que le sang giclait et que les coups de marteau résonnaient sous l’effort des hommes pour faire pénétrer la longue pointe dans le bois de la croix tout en écrasant la main et le bras. »

Alors Marie a continué à vivre, rongée de douleur, de culpabilité et de doutes. Digne.

« J’étais là. Je me suis enfuie avant la fin, mais si vous voulez des témoins, alors je suis un témoin, et je peux vous le dire à présent. Vous affirmez qu’il a sauvé le monde, mais moi, je vais vous dire ce qu’il en est. Cela n’en valait pas la peine. Cela n’en valait pas la peine. »

Dans son œuvre, Colm Toibin interroge souvent la relation mère-fils. Ici c’est « la » mère qu’il met sur la sellette, en lui rendant l’humanité que la religion lui a ôtée. Est-ce que c’est réussi ? Je dis oui.

A la lecture, Marie dérange, Jésus aussi. L’histoire est tellement hors des sentiers battus que c’est déroutant. Mais malgré cela, je sais que je relirai ce livre bientôt. Car au-delà du récit en lui-même, très fort, réaliste (et documenté), affleure une dimension intemporelle d’humanité qui dépasse la religion. Ici, chacun trouvera ses propres questions (et moi j’en ai noté un paquet !). Etre humain, être conscient, c’est aussi chercher en soi ses propres réponses. Sans gourou, sans curé (ou imam, pasteur, rabbin, psychiatre, cartomancien), sans parent (ou enfant), sans mari (ou femme) ; sans tabou, sans limitation.

Définitivement, donc, Colm Toibin est un auteur à découvrir.

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Cet article, publié dans 1.1 Littérature Irlandaise, Rentrée automne 2015 (du 20 août au 15 octobre), est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

16 commentaires pour Le Testament de Marie – Colm Tóibín

  1. Super chronique
    Ça donne super envie..

    Aimé par 1 personne

  2. Maeve dit :

    Ah ouais. 🙂 Mais en même temps, je me demande si ce roman ne va pas rebuter pas mal de monde, à cause, justement, de tout ce qui entoure les deux personnages.

    Aimé par 1 personne

  3. kathel2 dit :

    Je vais le commencer bientôt. Je retiens ton billet pour repasser le lire en détail !

    Aimé par 1 personne

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  5. jostein59 dit :

    Ta chronique est très riche et convaincante. Je ne suis pas vraiment entrée dans le discours de Marie. Il ne me semble pas que ce soit une question de religion, ou alors c’est un conditionnement inconscient.
    Par contre, j’ai aimé retrouver le style de l’auteur. Une très belle écriture.

    Aimé par 1 personne

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