Les Déferlantes – Claudie Gallay

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Editions du Rouergue, 2008 ; réédition : éditions J’ai Lu, 2010.

Ma chronique :

Ce livre m’a été prêté par un ami durant les vacances. Ce premier roman que je lis de Claudie Gallay est ma belle découverte de l’été 2015.

Les Déferlantes, c’est d’abord une atmosphère. Une écriture, les éléments, un pays, des gens.

Ceux qui vivent à la Hague, sur la pointe du Cotentin, sont durs, avares de mots, marqués par leur histoire. Une humanité forgée par la mer sauvage, magnifique et cruelle, celle qui ensorcelle et façonne la vie des gens qui vivent là, les nourrit, les inspire, et parfois aussi leur arrache ceux qu’ils aiment, et ne les rend pas. Le ciel, tourmenté, indécis et ses teintes mouvantes. Le pays aux falaises battues par les vents, une terre âpre, un bout du monde où jadis les vikings ont jeté l’ancre, aujourd’hui un asile pour les oiseaux migrateurs. Ces oiseaux, la narratrice – employée par le Conservatoire Ornithologique de Caen – les observe, les compte, les détaille, les croque à l’occasion sur son carnet blanc. Elle aussi a trouvé refuge ici, voilà six mois ; meurtrie au vif, on lui devine une perte qui tient presque du naufrage.

Claudie Gallay nous fait entrer dans ce paysage, dans ces existences, par touches légères. Elle met à mesure certains contours en lumière, laissant des zones dans une ombre qui intrigue. Comme un peintre, elle compose. Un peu de ci, un peu de ça. Les heures de la journée, les jours qui passent, la routine, des souvenirs ; et puis les soudains fracas qui déferlent sur ce village replié sur son silence. Elle fait vivre sous nos yeux, dans nos cœurs, des personnages attachants, forts, dérangés, dérangeants, avec une singulière netteté. Son style, très personnel, m’a saisie. Des phrases courtes, souvent d’une grande force poétique. Elle décrit les gestes du quotidien avec une attention délicate et sait faire surgir les souvenirs au détour d’une pensée, d’un geste, d’un vide, comme seule sait le faire la vie. Et toujours, elle laisse aux sentiments leurs ambiguïtés. C’est très troublant.

Le livre commence par l’arrivée d’une tempête, « à ne plus savoir où était la terre et où était l’eau »« si c’était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c’étaient les vagues qui montaient jusque-là », et celle d’un homme, Lambert, dont la présence éveille la curiosité de la narratrice. Un frémissement. Certains au village semblent le connaître, voire le reconnaître… Il est venu mettre en vente sa maison de famille, celle où il passait toutes ses vacances étant enfant, avec ses parents puis son petit frère. Tous les trois morts quand  il avait quinze ans, un naufrage dans le raz Blanchard, le corps de Paul n’a jamais été retrouvé ; il avait à peine deux ans. C’était il y a presque quarante ans, c’était hier, pour celui qui a survécu, seul.

Théo, l’ancien gardien, aurait-il éteint le phare cette nuit-là ? Nan, une vieille couturière de linceuls dont toute la famille a elle aussi péri lorsqu’elle était jeune, arpente la plage les lendemains de tempête, un peu folle, un peu magicienne peut-être, attendant le retour de ceux qu’elle a aimé, qu’elle a perdu. Car la mer prend mais parfois aussi, elle donne. A la Hague, on croit aux mystères. Alors qui donc est ce Michel qu’elle dit reconnaître en Lambert ?

Lili tient le café du port, c’est la fille de Théo, une amie de Lambert d’avant les morts. Max, un peu simplet, parle comme un dictionnaire mâtiné d’à peu près. Il est amoureux de Morgane, la belle, la sœur de Raphaël, sculpteur possédé par le talent, voisin de la narratrice.

Des existences liées, imbriquées, tenues par le cœur, la survie, la force vitale, par les deuils, des blessures, le passé, des secrets. Une fois commencé, je n’ai plus lâché ce roman,  jusqu’à l’avoir terminé. Un plaisir.

Un seul bémol, léger, dans cette lecture : vers les trois-quarts du livre, la narration devient si lente que l’on piétine, et les personnages semblent presque ne plus savoir où ils vont, ni comment. J’ai eu très peur d’un enlisement, et d’une fin décevante. Mais heureusement, l’indigeste n’aura été que passager et la suite du roman a vraiment satisfait mes espérances.

Ce roman a reçu le grand prix des lectrices de Elle en 2009 et de nombreux autres prix. Un beau moment de lecture, que je conseille !

Extraits :

1./ L’atelier était envahi par une foule oppressante et muette, traquée par la lumière aveuglante des halogènes. La dernière sculpture trônait, soeur de toutes les autres, elle témoignait de la même obsession, faire du juste avec de l’injuste, de la passion avec de la misère.
Et du désir avec de l’absence.
2./ Je voyais les prés et puis la mer, la mer partout, massive, puissante. Avec ce ciel bas, elle avait pris sa teinte de métal. Fécamp était juste là, derrière ce bras de mer. En face, l’Angleterre… Les maisons de la Roche sur la gauche. Parmi tous les toits, celui du Refuge, plus long que les autres. Les tuiles claires à coté, la maison de Nan. Je regardais. Le vent me desséchait les yeux. La Hague n’est pas une terre comme les autres. Peu habitée, hostile aux hommes. J’apprenais d’elle chaque jour, comme j’avais appris de toi. Avec la même urgence.
3./ Je l’ai regardé encore et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d’être un inconnu. J’ai eu peur de ça. Une peur violente. j’ai pensé le fuir.
4./ — […] Quand mon petit frère est né… Elle disait qu’il était plus fragile que les autres. Je ne sais pas si c’était vrai.
— Théo a un chat comme ça.
— Comment ça ?
— Plus fragile que les autres. Il dit que celui-là, il faut l’aimer davantage.
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2 commentaires pour Les Déferlantes – Claudie Gallay

  1. Maeve dit :

    Jamais lu. Un jour, peut être 😉

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Mon best of 2015 | Lettres d'Irlande et d'Ailleurs

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